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NOUS FERONS CELA ET PEUT-ÊTRE PLUS ENCORE

7 Novembre 2016 , Rédigé par Vanille LN

 

Manhattan, 1969 : Werner Zilch, dragueur invétéré et entrepreneur en immobilier, croise dans un restaurant Rebecca Lynch, une jeune héritière ravissante qui l'attire et le fascine dans l'instant, au point de la suivre et d'emboutir sa voiture juste pour revoir celle que son meilleur ami a aussitôt re-baptisée "LFDSV" ("La Femme De Sa Vie"). Ils se revoient sans délai et, après avoir passé quelques onéreuses nuits à l'hôtel, finissent par s'installer dans l'appartement que partagent Werner et son ami Marcus. Leur idylle est parfaite, jusqu'au soir où Werner est invité à dîner chez les parents de Rebecca. En croisant le regard du jeune homme, la mère de Rebecca défaille. "Je voulus imiter [Franck et Marcus], tentant de me rappeler les préceptes de mon associé : ne pas lever la main, se baisser mais pas trop, à peine effleurer la peau de mes lèvres, mais lorsque ce fut mon tour, Judith Lynch se figea. Nous la vîmes vaciller…" Quelques instants plus tard, Madame Lynch, tremblante, coince le jeune homme entre deux portes et, retirant un à un ses bijoux, exhibe à ses yeux une des cicatrices au cou, aux bras, et surtout un tatouage de chiffres avec un petit triangle au poignet gauche…

Dresde, 1945 : dans la ville en ruines et en flammes, une jeune femme à l'agonie met au monde, dans une cathédrale transformée en dispensaire – ou plutôt en mouroir, un nouveau-né qu'elle enjoint le médecin qui l'accouche de confier à sa belle-sœur, en lui transmettant ce message : "Il s'appelle Werner. Werner Zilch. Ne changez pas son nom. Il est le dernier des nôtres."

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Suite à la soirée mouvementée chez les Lynch, Rebecca disparaît pendant plusieurs semaines tandis que Werner s'interroge sur les raisons du malaise qu'il a causé à la mère de sa fiancée. Mais c'est lorsque Rebecca réapparaîtra dans sa vie qu'il sera véritablement obligé de se replonger dans les méandres de ce passé qui entrave leur liaison et qui, sans qu'il en soit conscient, l'encombre lui aussi.

D'aucuns argueront que l'histoire d'amour impossible entre les deux protagonistes, entre la fille de rescapée des camps de concentration et le fils d'un Allemand né à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, est attendue et même quelque peu convenue. Le reproche me semble facile, d'autant qu'à aucun moment le lecteur ne se sent pris dans les clichés, bien au contraire. Il est embarqué dans le récit et dans l'Histoire, emporté par la tornade de rebondissements, captivé par les recherches des personnages et leurs interrogations.

La construction en chapitres alternés entre les époques renforce le rythme effréné de la narration. L'auteure entremêle avec talent les destins de ses héros ; l'intrigue est un subtil mélange de thriller historique et de romance ; les personnages, complexes, sensuels, vivants, sont parfaitement campés, l'ensemble constituant une fresque remarquablement composée et passionnante.

Bien davantage qu'un "page-turner" – mot si fréquemment utilisé à chaque rentrée littéraire depuis une demi-douzaine d'années qu'il en est totalement galvaudé –, Le Dernier des nôtres est l'exemple même de ce genre littéraire parfois oublié tant il a été dilué dernièrement dans l'autofiction et l'analyse pseudo-sociologique : le roman.

L'Académie française ne s'y est pas trompé en lui décernant il y a quelques jours son grand prix. Le livre d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre est avant tout un excellent roman. 

Adélaïde de Clermont-Tonnerre est une journaliste et romancière française.
Elle est l'arrière-petite-fille en ligne maternelle de la princesse Isabelle d'Orléans, sœur du comte de Paris et la nièce de Laure Boulay de la Meurthe, ancienne directrice de "Point de vue" et dernière compagne du milliardaire Jimmy Goldsmith.
Ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud (lettres et sciences humaines), elle a travaillé dans les banques d'affaires en France et au Mexique avant de diriger la rubrique culture à "Point de vue".
À partir de 2008, elle est membre du jury du Prix de la Closerie des Lilas qui récompense un roman de femme paru entre janvier et mars de chaque année. Elle est également membre du jury du prix Françoise-Sagan, dont elle a été lauréate et membre du prix Fitzgerald.

Son premier roman, Fourrure, publié en 2010, dans la collection bleue des éditions Stock, a reçu le prix Maison de la presse, le Prix Françoise-Sagan, le prix Bel Ami, le Prix du Premier Roman de Femme et l'un des Prix littéraires Les Lauriers Verts 2010, en catégorie révélation. 
Ce roman a également été finaliste du Prix Goncourt du premier roman et sur la liste d'été du prix Renaudot.
Le 27 octobre 2016, elle reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française pour son deuxième roman, Le Dernier des nôtres (2016).

Merci aux Editions Grasset et à Babelio de m'avoir offert ce roman dans le cadre de l'opération Masse Critique !

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"MAIS À QUOI RIME UNE VIE SANS ART ?"

1 Novembre 2016 , Rédigé par Vanille LN

 

Au début des années 80, le downtown de New York est le centre de l’univers, un terrain de jeu revêche, encore hermétique à la menace de l’embourgeoisement. Artistes et écrivains s’y mêlent dans des squats insalubres où leurs rêves de reconnaissance prennent des formes multiples. Parmi eux, Raul Engales, un peintre argentin en exil, fuyant son passé et la « guerre sale » qui a enflammé son pays. S’affamant pour payer son matériel, il peint le jour d’immenses toiles mettant en scène les spectres qu’il croise la nuit. Un soir, il attire l’attention de James Bennett, critique d’art en vogue du New York Times, proche de Basquiat, Warhol et Keith Haring. Tandis que l’ascension fulgurante de l’un entraîne l’autre sous les projecteurs, une double tragédie les frappe. Dans ce chaos, Lucy, l’amante enjouée de Raul, échappée d’une obscure banlieue de l’Idaho, tente de les extraire de leur détresse. Entre peintre, critique et muse se dessine alors un triptyque amoureux étourdissant.

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New York, la ville où "l'espace ne s'étalait pas vers l'horizon mais s'élançait vers le ciel". La ville où "la crasse était glamour". Où "la destruction et la décomposition allaient de pair avec l'essor et le succès." La ville où, en ce début des années 80, se côtoyaient Haring, Basquiat, Warhol, où se multipliaient les squats d'artistes et les galeries d'art. Une ville, une époque, une ambiance dans lesquelles Molly Prentiss embarque son lecteur aux côtés de ses personnages avec autant de talent pour les descriptions et les portraits que pour l'analyse psychologique.

A priori, rien ne prédestinait les protagonistes à se rencontrer, encore moins à voir leurs destins se lier et s'entremêler. Jusqu'à ce que l'art s'en mêle et les réunisse, dans la fortune comme dans le malheur…

Nous rencontrons tout d'abord James Bennet, critique d'art au New York Times, atteint – ou plutôt doté d'une particularité étrange mais qui avait fini par faire son succès en tant que critique : la synesthésie. "Lorsqu'il contemplait une œuvre d'art ou la commentait par écrit, c'était comme si son cerveau s'embrasait : tout l'univers était soudain limpide et à sa portée. Il voyait des panoramas gigantesques et des détails infimes. Il sentait le vent souffler en bourrasques et la procession des fourmis, il avait sur la langue le goût du sucre brûlé et devant les yeux autant d'étoiles qu'en comptait le ciel. […] Tout disparaissait sauf ce qui comptait : la substance active de la vie dans toute sa vigueur, les explosions au cœur, la couleur, la vérité." À chaque critique publiée, à chaque chèque encaissé, James achetait une toile pour compléter sa collection, acquise selon une éthique stricte et implacable : "toute œuvre d'art devait être source de plaisir et non d'argent, et l'art au sens large apporter des émotions, pas la célébrité." Alors qu'il se trouve un jour dans une salle des ventes pour se défaire de l'un de ses précieux tableaux, Bennett achète une toile, sans même savoir qui est l'artiste, simplement parce que celle-ci, représentant une magnifique femme blonde, a réveillé en lui ce don de synesthésie qui l'avait quitté depuis des mois. L'artiste se nomme Raul Engales, la femme du tableau est sa petite amie Lucy. Le trio est formé, les différentes histoires se rejoignent, une nouvelle partition peut commencer à se jouer…

Mais plus encore que les histoires tout à la fois singulières et partagées des protagonistes, c'est le récit d'une époque, d'un lieu et l'analyse passionnante du processus de création qui retiennent l'attention et fascinent. Car si les personnages sont intéressants et touchants, ils le sont surtout pour leurs échanges, leurs partages, pour ce qu'ils représentent dans une composition plus vaste, foisonnante, subtile, étourdissante et poétique.   

Comme en écho à la synesthésie de James Bennett, la plume de Molly Prentiss fait surgir avec ce roman chez le lecteur des images, des sons, des couleurs, des odeurs et le transporte dans le New York aussi chaotique que créatif du début des années 80. 

Citation : 

"Même passé le cap de la nouveauté, cette vie ressemblait à une interprétation étrange, décousue, de la vraie vie. Presque comme la peinture d'une vie. Il avait souvent la sensation que ce corps dans lequel il vivait n'était pas le sien, comme si tout ce qui lui arrivait ne lui arrivait pas à lui, ou en tout cas ne comptait pas. Simultanément, il ressentait tout plus fort : joie, excitation, claustrophobie, colère, plaisir, inspiration. Il se sentait plus créatif que jamais. Alors qu'au début, peindre avait été une fuite, une façon d'échapper à la réalité de son existence devenue presque insupportable, maintenant, il peignait afin de pénétrer au coeur de la vie : il voulait s'enfoncer dans la vie aussi profondément que possible. Jusqu'à son noyau. Jamais auparavant il n'avait eu l'impression d'être influencé, mais ici, impossible de ne pas l'être. Il voulait les lignes de Keith Haring, les expressions de Clemente, l'insolence de Warhol, les formes de Donald Sultan. Il avait toujours sur lui un carnet de croquis et se retrouvait souvent dans le coin d'une galerie à dessiner quelque chose qui l'avait ému. Il prenait ce qu'il voulait et l'incorporait à son propre travail. Il se coulait dans l'atmosphère de la ville. Il s'emparait des visages dans les rues, volait les nuances des feux rouges. Et tout cela donnait un choeur chaotique : des toiles pleines du vacarme de la ville ; des toiles qui, malgré leurs influences, ne ressemblait à rien de ce qu'il avait ressenti, vu ou entendu." (p.85)

Biographie de l'auteur

Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s'est installée à Brooklyn. Diplômée d'une maîtrise de creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d'écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.

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UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT

25 Août 2016 , Rédigé par Vanille LN

UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT
Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.

Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.

À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.

Nous entrons dans le roman en suivant l'héroïne, Mathilde, dans les ruines du sanatorium d'Aincourt, ce paquebot "pièce de l'arsenal antituberculeux des années 1930, levé de terre par sept cents ouvriers dont trois cents cimentiers venus de Vénétie et une poignée d'experts en béton armé", "pur produit d'architecture fonctionnaliste" aujourd'hui classé aux Monuments Historiques… Et nous remontons avec elle le fil des souvenirs, qui nous ramène cinquante ans en arrière. "C'est une tragédie silencieuse, celle de la famille Blanc au début des années 1960. Un récit en marge, celle de la maladie et de la misère au temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques qui semblent clore l'histoire de la tuberculose. «Les jours des pleurs sont passés» décrétait De Gaulle à la signature de l'armistice en mai 1945, tirant un trait sur les milliers de déportés qu'attendaient encore des milliers de familles. Ils sont revenus bien après, ceux qui sont rentrés, sur la pointe des pieds, comme en retard ; anachroniques. Ainsi est le drame dont je parle : anachronique et oublié. On les a attendus longtemps, les poitrinaires enfermés ici, bien après la victoire déclarée contre le bacille ; certains ne sont jamais revenus."

Avant la tragédie silencieuse, avant la lente chute, rien n'annonce le drame à venir. La famille est unie, heureuse, autour de Paulot, le père, figure solaire et joyeuse qui anime le café familial, le Balto, en jouant de l'harmonica et en faisant danser sa fille aînée, Annie. Sa femme, Odile, est solide comme un roc et amoureuse comme au premier jour. Mathilde est le garçon manqué, la casse-cou qui ne recule devant rien pour attirer l'attention d'un père qu'elle adore. Et le petit Jacques, trop petit au début de cette histoire pour se rendre compte du bonheur qui est le leur.

Et puis un jour, Paul s'effondre sur une chaise. Immobilité, examens, radio, jusqu'au premier diagnostic : pleurésie. Enfin ça, c'est ce qu'on dit aux enfants dans un premier temps, parce que la vérité, c'est que Paulot a des bacilles plein le poumon. Et que la maladie dont il est atteint et pour laquelle il est envoyé au sanatorium, c'est la tuberculose. Paul n'est rapidement plus qu'un "tubard" que tout le monde fuit par peur de la contagion. La famille doit quitter le Balto. Et "c'est pire qu'un déménagement. Quitter le Balto, c'est brûler tout. […] La vie entière est renversée." Le jour du départ de la Roche pour un village proche, aucun voisin ne vient dire au revoir aux Blanc. Ils partent seuls et tristes. Et "ce n'est que le début de la chute." Maladie et misère se liguent pour rendre la vie de plus en plus dure, de plus en plus amère, de plus en plus injuste. Le nouveau commerce ouvert à Limay est un échec et ils sont obligés de revenir dans leur ancienne maison de la Roche. Le retour est plus difficile encore.

"La maladie a banni les Blanc, la misère les ramène. Ils reviennent en perdants. Ils vont d'une solitude à l'autre. La pire est celle qui vient, celle du paria, paraiyar, hors caste parmi les siens dans la langue tamoule du XVIème siècle. L'exil était moins cruel."

1960 : nouvelles radios, pour toute la famille. "Après les radios, le séisme est complet." Les enfants sont sains mais Odile est atteinte aussi par la tuberculose. Elle et Paulot sont envoyés au sanatorium d'Aincourt, Mathilde et Jacques sont placés par l'assistance publique. "Ils n'ont plus rien, ils se fondent dans la dépossession." Comme si la maladie et la pauvreté ne suffisaient pas, la maison et la famille ont volé en éclats.

Paul et Odile sont enfermés au sana, trop fragiles et impuissants désormais pour s'occuper de la famille ; Jacques est bien jeune encore – un enfant ; Annie a sa vie, elle ne fait que "traverser cette histoire, elle est périphérique, épargnée". Tout repose donc alors sur Mathilde, la courageuse, la battante, la responsable, qui demande son émancipation pour s'occuper de son petit frère, qui se débrouille pour aller voir ses parents, qui, envers et contre tout, met tout en œuvre pour sauver l'amour indéfectible qu'elle porte à sa famille, pour continuer à enchanter l'existence. Son père lui a recopié une carte sur son prénom qui dit que les Mathilde font preuve d'un courage inlassable et d'un optimisme exceptionnel. "Par amour, elle s'applique à être la Mathilde de la carte calligraphiée, solaire et puissante : une fille étymologique." Même si tout pèse. Même si un jour, elle prend une boite entière de médicaments pour mettre à distance les difficultés, les soucis et la fatigue, immense. Aussitôt après, voyant l'angoisse et la peine de ses parents, elle se reprend, se bat, résiste avance coûte que coûte. Et rencontre enfin une personne qui l'aide, la directrice du lycée de Mantes-la-Jolie, mieux, qui lui offre un avenir. Pour la première fois, Mathilde n'est plus seule, et, ô merveille, elle perçoit sa première paie de comptable, une feuille sur laquelle elle peut lire les chiffres de l'Assurance Chômage et de la Sécurité Sociale. Cette Sécurité Sociale à laquelle ses parents n'avaient pas droit, rendant "trop chers les soins, trop chers les médicaments"… Alors quand Mathilde déplie sa première feuille de paie et lit les deux chiffres à virgules qui changent toute sa vie, sa joie est immense. "C'est le plus beau jour, c'est certain. Plus tard d'autres joies viendront en concurrence mais aucune n'altèrera, rétrospectivement, l'intensité du jour radieux de la première cotisation à la Sécurité Sociale : elle tient à distance les spectres de la mort et de la dépendance."

S'inspirant de l'histoire familiale d'Elise Bellion, Valentine Goby nous transporte au cœur de cette famille. Comme à chacun de ses romans, le lecteur ne lit pas simplement une histoire, il est dans l'histoire : avec Paulot et son harmonica au Balto, avec Mathilde dans les ruines du sana, chez la veuve, à la mairie pour la demande d'aide, dans la voiture de Walid, auprès du cercueil de son père. En redonnant vie à ces personnages délaissés et oubliés, l'auteure nous renvoie à une époque pas si lointaine où la Sécurité Sociale était presque un "privilège" de salarié, privant certains de l'accès aux soins. En mettant les pas du lecteur dans ceux de Mathilde, elle nous immerge dans une réalité sociale dure, âpre, impitoyable, avec une précision sobre et méticuleuse, sans pathos mais avec une grande sensibilité. Et au-delà de cette chronique sociale, c'est surtout le personnage de Mathilde qui importe et qui l'emporte, elle qui à force de volonté, de pugnacité, d'intransigeance et d'abnégation parvient à surmonter tous les obstacles. Audacieuse et forte, elle porte ceux qu'elle aime à bout de bras, refusant la fatalité et le compromis. À chaque page l'émotion affleure ; Un paquebot dans les arbres est de ces romans qu'on lit le cœur serré et les larmes aux yeux, bouleversé par le récit et par l'écriture si forte, si belle.

Et l'on retient de cette histoire déchirante et singulière qu'elle est avant tout une histoire d'amour.

UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT
Valentine GOBY est née à Grasse en 1974.

Après des études à Sciences Po, elle a vécu trois ans en Asie, à Hanoï et Manille, où elle a travaillé pour des associations humanitaires auprès d'enfants des rues. Elle a commencé sa carrière professionnelle chez Accenture où elle a travaillé en Ressources Humaines de 1999 à 2001. Elle n'a jamais cessé d'écrire, et publie son premier roman en 2002 chez Gallimard : La Note sensible. Elle devient enseignante en lettres et en théâtre, métier qu'elle exerce en collège durant huit années avant de se consacrer entièrement à l'écriture, et à de multiples projets autour des livres : ateliers, rencontres, conférences, résidences d'écritures en milieu scolaire, en médiathèque, à l'université. Elle est actuellement maître de conférences à Sciences Po en littérature et ateliers d'écriture, et administratrice de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la Jeunesse et présidente du Conseil permanent des écrivains. Outre ses 11 publications en littérature générale, elle écrit une œuvre importante pour la jeunesse.

Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu le prix Méditerranée des Jeunes, le prix du premier roman de l'Université d'Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003. Elle a depuis reçu de multiples récompenses pour chacun de ses romans, en littérature générale et en littérature jeunesse.

Elle est couronnée par le prix des libraires 2014 pour son roman Kinderzimmer, publié chez Actes Sud. Le même roman a reçu le prix littéraire des lycéens d'Ile-de-France décerné le 20 mars 2015 lors du Salon du livre ainsi que 10 autres prix. Il est traduit ou en cours de traduction en six langues en plus du français.

Valentine Goby est présidente du Conseil Permanent des Écrivains depuis 2014, et Vice-Présidente de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Elle est également maître de conférence à Sciences-Po en littérature et écriture, autour des liens entre fiction et guerre.

Esquisse de bibliographie :
  • La note sensible (Gallimard, 2002)
  • Sept jours (Gallimard, 2003)
  • L'échappée (Gallimard, 2007)
  • Le Cahier de Leïla (Autrement Jeunesse, 2007)
  • Qui touche à mon corps, je le tue (Gallimard, 2008)
  • Le voyage immobile (Actes Sud Junior, 2012)
  • Kinderzimmer (Actes Sud, 2013)
  • La fille surexposée (Alma Editeur, 2014)
  • Tous Français d'ailleurs (Casterman, 2016)
 
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IN MEDIA RES

7 Juillet 2016 , Rédigé par Vanille LN

IN MEDIA RES
Marguerite a un mec mais pas de libido, une mère mais plus de père, et rêve d’une vie de famille. Lorsqu’on lui propose d’aider un ancien président de la République à rédiger ses mémoires, elle accepte – elle ne sait pas dire non. Alors, sa réalité et la réalité prennent leurs distances, peu aidées par l’irruption d’un flic qui enquête en secret sur les liens entre une trentaine d’assassinats politiques.

Il est des écrivains qui, pour parler de leur époque, se voient obligés de convoquer l'Histoire ou d'inventer des uchronies, d'être grandiloquents et pontifiants. Et puis, il y a les intrépides qui se confrontent au réel contemporain sans ambages et sans artifices.

Erwan Larher appartient sans aucun doute à la seconde catégorie, lui qui, livre après livre, nous offre une vision de notre monde aussi lucide qu'impertinente.

Dans Marguerite n'aime pas ses fesses, il est question, entre autres, de politique, de jeux vidéos, de sexe (et même de cul), de complots et de faux-semblants. On y croise des personnages que n'aurait pas dédaigné La Bruyère s'il avait rédigé ses Caractères au XXIème siècle tant ils sont emblématiques de notre société dans ce qu'elle a de moins reluisant. Les pires travers de notre siècle (et de la fin du précédent grâce à des politiques dont on reconnaitra aisément quelques traits…) sont pointés d'une plume aussi incisive qu'inventive, dans un style original et percutant. Quant à l'histoire, elle ne saurait se résumer en quelques lignes, tant le roman est construit sur une mosaïque de scènes qui s'imbriquent et se font écho, les personnages étant tous étroitement (intimement) liés. On dira juste que, la fiction rejoignant le réel - à moins que ce ne soit l'inverse - politique et sexe sont étroitement mêlés...

Si le récit, en première lecture, peut apparaître désordonné à qui n'est pas habitué, la cohérence du propos est pourtant toujours bien là, en filigrane, tout au long de ce roman, tout à la fois polar palpitant et fable contemporaine, sans concession, politiquement incorrect et par là-même tellement jubilatoire. Et si le vocabulaire est souvent cru, brutal, parfois carrément trash, il n'en est pas moins extrêmement soigné, choisi et précis. Sans oublier l'humour, caustique et omniprésent, et le style, singulier et efficace, qui rendent addictive et réjouissante la lecture de ce roman tout à la fois sombre et léger, piquant et sensible, chaotique et adroit.

Vous l'aurez compris, une fois que vous aurez commencé ce livre, vous ne lâcherez plus (et ce ne sera peut-être pas pour lui déplaire…) les fesses de Marguerite.

Extraits : 

"Aymeric dit que vieux, c'est comme con, valable seulement pour les autres, à la différence que vieux, on finit toujours par s'apercevoir qu'on l'est."

"Heureusement, Jonas n'a jamais lu son blog. Elle y traque la facilité et la désinvolture, les récits sans imagination, les auteurs qui laissent croire qu'il suffit de faire vibrer la corde sensible pour élaborer un bon roman. Elle oppose ce qui transporte, embarque, ce qui donne et partage à ce qui endort et lénifie. Elle n'hésite pas à éreinter, aussi ne lui a-t-on jamais - contrairement à d'autres blogueuses plus gentilles qu'elle - proposé de recevoir les romans à titre gracieux, de rencontrer les auteurs, d'avoir une chronique à la télé, une pastille radio, et aucun grand média ne lui a proposé d'héberger son site."  
IN MEDIA RES

BIO DE L'AUTEUR PAR LUI-MÊME

De sources sûres, Erwan Larher serait né dans le centre de la France – hasard d’une affectation militaire paternelle. Enfant, son anniversaire est toujours tombé au beau milieu des vacances d’été, ce qui explique peut-être la colère qui sourd en lui. Aujourd’hui, il a toujours la même date de naissance, mais il écrit.

Il écrit, aime-t-il à répéter, pour changer le monde, même s’il sait la démarche désuète et, semble-t-il, vouée à l’échec. Il écrit, se plaît-il également à expliquer (rabâcher ?), parce qu’il faut transmettre et partager, interroger l’humain et la société, sans relâche, exigeant.
Pour les amateurs de faits précis, notons qu’à 14 ans, il commence son premier roman, à la main et dans un cahier Calligraphie marron. Aujourd’hui, il écrit toujours à la main.
À cette période, il écrit également des poèmes, exutoires à des amours décevantes et/ou complexes, comme il est de rigueur de les vivre au crépuscule de l’adolescence.
À 21 ans, il ose envoyer son quatrième roman à quelques éditeurs ; il récolte des avis encourageants (dont celui de Jean-Marc Roberts) puis fait, quelques années plus tard et sans relation de cause à effet, fructifier ses longues études en occupant une position enviable dans l’industrie musicale. Il écrit alors la nuit, ce qui n’est pas toléré avec la même souplesse par toutes ses petites amies.
Un jour, suite à ce qui pourrait ressembler à une crise de la trentaine, il quitte le monde coruscant du marketing musical afin de pouvoir redoubler d’écriture, mais continue à écouter du rock avec plein de guitare dedans, à écrire des paroles de chansons, des séries TV et à jouer au squash.
Il n’y a pas tous les jours du beurre dans les épinards mais finalement travail et persévérance aboutissent à la publication de Qu’avez-vous fait de moi ? en août 2010 par Michalon Éditions.
Depuis, il passe encore plus de temps à écrire (son sixième roman est en cours), gagne encore moins d’argent mais claque la bise à Philippe Jaenada ou Julia Deck, ce qui n’a pas de prix.

En application de la maxime de La Rochefoucauld selon laquelle "qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit", et en sus de l'écriture de ses romans, Erwan Larher s'est lancé dans un projet à son image, c'est-à-dire génial et dingue : la restauration d'un ancien logis poitevin du XVème siècle pour le transformer en résidence d'écrivain.
Pour participer à cette magnifique aventure et parrainer, au choix, quelques pierres, quelques ardoises ou quelques tuyaux, et voir votre nom de mécène apposé pour la postérité sur une stèle spécialement prévue à cet effet, il vous suffit d'aller sur le site ci-dessous et de faire votre don :

Merci à Quidam Editeur et au site Babelio qui m'ont permis, grâce à l'opération Masse Critique, de lire ce livre qui "transporte, embarque, donne et partage", facilitant ainsi grandement mon travail de blogueuse...

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DES CONSEILS PRATIQUES MAIS AVEC HUMOUR

25 Mai 2016 , Rédigé par Vanille LN

DES CONSEILS PRATIQUES MAIS AVEC HUMOUR

Vous en avez assez des pseudos-coaches en développement personnel, des gourous de l'épanouissement et des grands manitous de la réussite ? Vous n'en pouvez plus des avis (non autorisés mais toujours donnés) de votre belle-mère, des conseils condescendants de votre sœur et des remarques perverses de votre cousine ? Vous êtes allergiques aux impératifs des magazines féminins, aux injonctions des émissions de relooking et aux préconisations culpabilisatrices des spécialistes de l'enfance ?

Vous allez adorer les Ginettes.

Les Ginettes, c'est un mélange de "girls next door" et de "Best Friends Forever" mais à la française – bah oui, sinon, elles s'appelleraient les Jennifers – et en mieux. Parce que les Ginettes sont vraies, directes, sincères. Et pas seulement. Elles sont aussi drôles, déjantées, décomplexées, extravagantes (un peu), sérieuses (parfois), impertinentes et percutantes (toujours). Elles osent. Et surtout les Ginettes ne jugent pas. Elles ne pontifient pas. Ne se proclament pas spécialistes ès tout. N'assènent pas de prétendues vérités en mode "faut qu'on/y'a qu'à". Ne donnent pas de conseils ou de recettes. Ne distribuent pas de bons et de mauvais points. Ce n'est pas leur genre. Non, leur genre, c'est de nous refiler des trucs, des astuces, des petits secrets pratico-pratiques qu'on peu piocher, utiliser, combiner selon nos vies, nos personnalités, nos envies. Elles nous aident à nous améliorer sans se renier, à être plus heureuses sans être trop naïves, à accomplir plus de choses sans en faire trop.

Parce que, concrètement, les Ginettes, ce ne sont pas que deux filles journalistes sympas et épatantes. C'est aussi le nom de la nouvelle collection de petits bouquins qu'elles signent, édités par J'ai Lu, avec des couvertures acidulées et un design à la Fantômette. Les quatre premiers sont en librairie depuis le 18 mai. Les suivants sont déjà prévus pour l'automne. Les thèmes sont plutôt féminins – mais rien n'interdit de les laisser traîner sur la table du salon, histoire que votre chéri y jette un petit coup d'œil et y puise quelques bonnes idées…

Nous avons donc :

  • Se faire aimer de tous mais sans efforts
  • Maman mais avec une vie
  • Un orgasme mais avec son mec
  • Changer sa vie mais en mieux (mon préféré)

Et dans chaque livre, des tests, des tableaux, des dialogues, des infos, des digressions, des vrais/faux, du courrier, des extraits de journal intime, des intros drôles, des conclusions encourageantes, des listes, de la couleur, du kamasutra, des points et des étoiles, des aphorismes…

C'est rythmé, c'est fun, c'est concret, c'est empirique, c'est décomplexant, c'est utile et ÇA FAIT DU BIEN !!

Alors n'hésitez plus, plongez-vous dans ces petits guides très justement estampillés "drôles, décalés, décomplexés", vous ne le regretterez pas.

Parole de diplômée en Ginettologie.

DES CONSEILS PRATIQUES MAIS AVEC HUMOUR

PORTRAIT DES GINETTES PAR ELLES-MEMES :

Qui sommes-nous ? Les Ginettes

À quoi ressemblons-nous ? À vous, comme deux gouttes de rosé

D'où venons-nous ? De la presse mais aussi de chez nos copines, des terrasses, du kiosque à journaux, des squares, de conférences, du Carrefour Express, des bancs publics, de la fourrière…

Où allons-nous ? Vers vous (enfin, si on récupère notre voiture). Vers toutes celles qui veulent savoir en riant, s'informer en se divertissant. Vers les femmes en quête d'astuces, de bons plans, de conseils et de nouveautés. Celles qui croient dur comme trône de fer que l'on apprend aussi de soi, des autres, de ses réussites mais aussi de ses échecs. Celles qui ne pensent à la vie qu'avec plaisir et bonne humeur.

Quelles sont nos intentions ? Excellentes. Vous faire partager tout ce que l'on sait. Plus tout ce que savent les gens qui savent encore mieux que nous. Et être le plus honnêtes possibles. Zéro tabou, zéro chichi, zéro leçon de morale. Sincères à 100 %.

LES GINETTES DANS LE DÉTAIL
DES CONSEILS PRATIQUES MAIS AVEC HUMOUR

SE FAIRE AIMER DE TOUS MAIS SANS EFFORTS

Le parfait manuel de la chouchoute

Agrandir son cercle d'amis, être aimée et respectée par tous au travail, être celle que tout le monde a envie d'inviter à déjeuner et de garder au dîner, devenir celle qu'on n'oublie pas… C'est possible grâce aux Ginettes, expertes en féminologie et en chouchoutologie.

Un livre pour être tout simplement remarquable et remarquée !

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Le petit précis des micro-choses de la vie à saisir pour être heureuse !

Comment savoir ce que vous désirez vraiment dans la vie et l'obtenir ? Comment transformer positivement et en profondeur votre quotidien ? Comment bien accueillir ou gérer un changement ? Les Ginettes, expertes en féminologie et en bonheurologie, sont là pour vous aider à améliorer votre vie familiale, au travail, de couple…

Un livre pour se sentir mieux et profiter à fond de la vie !

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La bible des filles heureuses au lit

Encore mieux que le Kamasutra (et moins dangereux pour les lombaires), voici le Ginette-sutra ! Fantasmes, sex-toys, célibat, masturbation, train-train… Les Ginettes, expertes en féminologie et en jouissologie, lèvent le voile sur la sexualité sans aucun tabou !

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SOIS MAIGRE ET TAIS-TOI

25 Avril 2016 , Rédigé par Vanille LN

SOIS MAIGRE ET TAIS-TOI
"À 17 ans, en pleines révisions du bac, Victoire fait du shopping à Paris, quand elle est repérée par un chasseur de mannequins. Engagée par l'agence Elite, elle mesure 1,78m et pèse 56 kg. Trop grosse ! Ou pas assez maigre. Elle va perdre 9 kg en ne mangeant que trois pommes par jour, afin de répondre aux exigences tyranniques des maisons de couture. 

En septembre, elle atteint la taille 32, sésame indispensable pour briller lors des castings, et participe avec succès à sa première fashion week à New York. Avec Milan et Paris, elle enchaîne vingt-deux défilés pour les plus grands créateurs : Céline, Alexander McQueen, Miu Miu, Vanessa Bruno… Elle entre dans le Top 20 des mannequins les plus demandés.

Mais derrière la soie et les paillettes, Victoire découvre un système inhumain : des adolescentes que l'on prend pour des femmes sont traitées comme des objets. La sélection est impitoyable et la maigreur devient une obsession. Elle est emportée dans la spirale de l'anorexie. Sept mois après ses débuts fracassants, elle fait une tentative de suicide et passe des podiums à l'hôpital."

Devenir mannequin est un rêve pour beaucoup de jeunes filles. Devenir top model, encore plus. Les voyages, les podiums, les photos, la célébrité, les grands couturiers… Alors, même si ce n'était pas a priori celui de Victoire, elle finit par y croire. Et par se dire que si elle refuse d'essayer, elle risque de le regretter toute sa vie. Elle a eu la chance d'être repérée dans la rue par un type qui travaille pour Elite, une des plus prestigieuses agences de mannequins, elle ne peut pas la laisser passer. D'autant qu'après son échec au concours d'entrée de Science-Po, elle n'a plus rien à perdre et tout à prouver.

Dès la première visite à l'agence, le décor est posé : Victoire se sent comme une vache dans une foire à bestiaux. Elle doit déambuler juchée sur des talons de 18 cm, elle est scrutée de la tête aux pieds puis mesurée : 86-62-91. Le verdict est sans appel : 91, c'est beaucoup trop. Pas plus de 88. "Pour les défilés, il faut rentrer dans du 32-34." La méthode sera aussi simple que le jugement est lapidaire : manger 3 pommes par jour, en lieu et place des 3 repas habituels.

"Tous ces gens m'ont choisie, évaluée, mesurée, programmée, sans jamais me demander mon avis. Mais c'est peut-être mieux comme ça. Je ne suis pas sûre d'avoir un avis. Mon existence est en train de s'emballer, sans que je ne l'aie vraiment décidé. Et alors ? Si ça se trouve, c'est ça, la vie ? Se laisser guider et la laisser décider à ma place ? Me laisser porter là où elle me mène ? Je n'ai rien à faire finalement, à part ce qu'on me dit de faire, à la perfection, pour être la meilleure. Et arrêter de manger. Immédiatement."

Tout s'emballe effectivement, à une vitesse folle. New York, la séparation avec ses parents, ses frères, ses grands-parents, ses amis, les castings, les défilés, les photos. Très vite, il faut apprendre à "jouer avec son corps" comme une femme alors qu'on n'est encore qu'une jeune fille et qu'on vous impose d'avoir un corps de petite fille… Avec l'angoisse au creux du ventre "qui exige que je sois la meilleure, tout le temps. Pour qu'on me choisisse, qu'on m'aime et qu'on me garde." Et dans le monde de la mode, l'exigence de perfection est synonyme d'obsession de la maigreur. Être plus maigre, toujours plus maigre. Pas mince, non, maigre. Skinny. Pour pouvoir, alors qu'on mesure 1,78m, rentrer dans du 32. Donc du 12 ANS…

Alors "on n'invite pas un mannequin à manger". Un mannequin ne mange pas – même s'il y a des buffets pantagruéliques en backstage. Et si certaines se risquent à ingérer davantage qu'un Coca light ou un demi-yaourt 0%, elles se font vomir ou prennent des laxatifs. Peu importe qu'elles se détruisent, physiquement et psychologiquement, du moment qu'elles sont de parfaits cintres pour les vêtements de haute couture. Car non seulement un mannequin ne mange pas, n'a pas de hanches, de fesses, de seins mais elle n'est pas non plus censée penser, réfléchir ni même parler. Sois belle, maigre, et tais-toi. "Les agences font tout pour que tu penses qu'elles sont ta famille, parce que c'est dans leur intérêt. En réalité, c'est une vaste comédie dans laquelle chacun joue un rôle. […] Rien de tout ça n'est ni vraiment réel, ni vraiment sérieux. Ne l'oublie jamais."

Au fur et à mesure que la carrière de Victoire décolle, elle s'enfonce dans l'anorexie mentale. Elle n'a plus de force, plus d'envie, plus de sensations. "Je me sens de plus en plus absente de tout, et même de mon corps. […] J'ai tout le temps froid, j'ai tout le temps mal, je suis de plus en plus légère, de moins en moins consistante. En fait, j'existe de moins en moins." Le milieu de la mode, c'est la guerre. Une guerre sans merci et sans pitié. "On se fait traiter comme la SPA n'accepterait pas qu'on traite des animaux et tout le monde ferme sa gueule…"

En bon petit soldat, Victoire s'applique à ne pas prendre un gramme. Et même à continuer à en perdre, encore et encore. Plus elle maigrit, plus elle a de succès, plus on la trouve bonne, belle, canon. "J'ai bien compris ce qu'on attend de moi : je dois être une jeune femme fraîche et jolie, sans humeur, sans besoin, sans autre envie que de convenir au désir de ceux qui me choisissent, et surtout sans stress. […] Nous, on doit seulement être de 'bons cintres', comme dit Karl Lagerfeld. Maigres, efficaces, marche conquérante et regard qui tue." Décharnée, désincarnée, déniée. Jusqu'à se sentir vide, creuse, triste, transparente, absente au monde et à soi-même.

Victoire apparaît de plus en plus sur les podiums et les photos. En quelques mois, elle fait partie des mannequins les plus demandés. Sauf qu'elle se sent de plus en plus fragile, épuisée. Comme si elle était "en train de disparaître" à cause de "ce jeûne sans fin qui avait épuisé mon corps et mon cerveau. […] Il ne restait plus rien de moi que ce corps presque vide qu'ils trouvaient si parfait"

En refermant ce livre plein de lucidité, de pertinence et de justesse, on se surprend à rêver qu'il aide à résoudre toutes les questions qui le sous-tendent : pourquoi faut-il désormais que les mannequins soient aussi maigres, faméliques, décharnées ? Pourquoi les créateurs qui prétendent sublimer la femme s'acharnent-ils à en effacer toutes les caractéristiques sur celles qui portent leurs vêtements ? Pourquoi tout le monde est complice de cette absurdité, pourquoi une telle omerta continue de régner ? Vu de l'extérieur, tout ça semble tellement inepte et incompréhensible !! Surtout quand on sait que les photos sont désormais retouchées, non pas pour gommer quelques petites imperfections mais pour rendre les filles humaines, leur rajouter les courbes et les arrondis qu'on leur interdit d'avoir : "voilà donc comment ça se passe : nous, on perd des kilos et des kilos pour qu'ils nous choisissent…et qu'ils puissent nous en rajouter à leur gré."

En tant que femme, je ne me reconnais évidemment pas dans ces "cintres" tristes et osseux que je vois défiler sur les podiums ou qui peuplent les pages des magazines. Elles ne me font pas rêver, elles ne me donnent pas envie de m'identifier aux marques qu'elles représentent, elles ne mettent pas en valeur le vêtement, contrairement à ce que semblent croire les créateurs. Les tops models des années 90 étaient minces, sublimes, féminines, sculpturales. Elles faisaient du sport, mangeaient frugalement sans pour autant s'affamer ni se mettre en danger de mort, elles souriaient. Elles donnaient envie de leur ressembler, elles inspiraient les femmes et les créateurs, elles étaient simplement belles. Que s'est-il passé pour que l'on impose peu à peu aux mannequins de maigrir de plus en plus, pour qu'on leur impose des normes inhumaines et délirantes ? Et pourquoi ?!? Combien faudra-t-il de filles mortes en backstage, combien faudra-t-il de filles détruites pour qu'on réagisse ? Et combien faudra-t-il de livres, de témoignages, d'articles pour que les gens comprennent enfin que non, on ne peut pas manger normalement et rentrer dans du 32 ? Aucun être humain d'1,80m n'a un métabolisme qui lui permet de pouvoir se nourrir correctement et de s'habiller en taille 12 ans. C'est biologiquement impossible. Et faire croire le contraire est dévastateur non seulement pour les mannequins mais aussi pour toutes les jeunes filles qui s'identifient à elles.

La "loi contre l'anorexie", évoquée dès le début du livre, était une bonne idée. On aurait aimé y croire, on aurait aimé penser que cela pouvait (enfin !) changer les choses. Mais peu importe le poids des filles à leur embauche puisque c'est après qu'on leur impose de maigrir. Et qui peut croire qu'un inspecteur du travail va aller peser les filles en coulisses des défilés et interdire que les mannequins maigres montent sur le podium ? Il suffit de visionner les images des dernières fashion weeks pour constater que les filles sont de plus en plus jeunes et de plus en plus maigres…

Ce journal n'est pas seulement le témoignage fort et bouleversant d'une jeune top model qui a frôlé la mort. C'est un morceau de bravoure, la preuve d'une détermination et d'un courage immenses. Car il lui en a fallu du courage pour dire non. Pour dire stop. Pour écrire ce livre et dénoncer un diktat aussi absurde que destructeur. Pour combattre cette salope d'anorexie. Pour recommencer à vivre et à faire des projets.

On ne peut que souhaiter à cette belle et intelligente jeune fille "des rêves à n'en plus finir et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns"…

SOIS MAIGRE ET TAIS-TOISOIS MAIGRE ET TAIS-TOI
SOIS MAIGRE ET TAIS-TOI

Victoire MAÇON-DAUXERRE a 23 ans. Elle a été top model de l'agence Elite pendant 8 mois.

Après avoir quitté le mannequinat, elle a suivi des cours de philosophie à la Sorbonne, des cours de théâtre au Cours Florent et fait une licence d'études théâtrales à Roehampton University à Londres.

Son livre "Jamais assez maigre - Journal d'un top model", écrit en collaboration avec Valérie Péronnet est paru aux Editions Les Arènes le 6 janvier 2016.

EXTRAIT

"Manger.

Manger pour me remplir. Manger pour remplir ce vide. Détester le faire. Le faire quand même. Voir mon corps se transformer même si je le vide après l'avoir rempli. Ne pas le reconnaître. Le haïr. Ne pas me reconnaître. Me haïr. Me sentir si mal. Me sentir si laide. Si vide. Si rien.

Alors j'ai décidé d'écrire tout ça. De revenir une fois pour toutes sur ces huit mois de ma vie suspendus dans le vide. Ce vertige dont je ne me défais pas. Cette peur barbare, sauvage, qui dévore mon corps et mon âme, si j'en ai encore une.

La solitude.

La solitude au milieu des cyniques, des salauds, des égarés, des déglingués. La laideur immonde, squelettique, dégueulasse au milieu de toutes ces beautés. La mort parée de lumières, de fards, de fourrures, de soieries, de strass, de dentelles, de satins, de cuirs fins, et de talons de 18 cm.

La mort qui a bien failli m'attraper."
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ILLUSIONS PERDUES

21 Avril 2016 , Rédigé par Vanille LN

ILLUSIONS PERDUES
Claire est une trentenaire comblée. Diplômée d’une grande école, elle occupe un beau poste dans un groupe agro-alimentaire où elle construit sa carrière avec talent. Avec Antonin, cadre dans la finance, elle forme un couple qui est l’image du bonheur parfait. Trop peut-être.

Soudain, Claire vacille. Au bureau, sa supérieure hiérarchique lui tourne ostensiblement le dos, de nouvelles recrues empiètent sur ses dossiers, elle se sent peu à peu évincée. Après une phase de déni, Claire doit se rendre à l’évidence : c’est la disgrâce.

Elle qui a tout donné à son entreprise s'effondre. Claire va-t-elle réussir à exister sans «briller»?  Que vont devenir ses liens amicaux et amoureux fondés sur un même idéal de réussite?

Satire sociale grinçante, Brillante traite de la place qu’occupe le travail dans nos vies, de la violence au travail – et notamment de celle faite aux femmes, et de ses répercussions intimes.

"Tout privilège suscite chez ceux qui en sont exclus l'envie d'y accéder. C'est la base du marketing, créer le désir de faire partie du club." Le roman de Stéphanie Dupays s'ouvre sur une soirée de cocktail organisée par l'entreprise en clôture de leur assemblée générale au Centre Pompidou. La soirée est emblématique du milieu dans lequel évolue Claire, l'héroïne du livre, et son compagnon Antonin. Dans la multinationale d'agro-alimentaire où elle travaille, la jeune femme est promise à un très bel avenir. Avenir pour lequel elle œuvre sans relâche depuis sa prépa aux écoles de commerce : "Les bons points, les images, les félicitations, la mention Très Bien. Toujours première, toujours la meilleure. Après le bac, il faut choisir, ce sera une classe préparatoire aux écoles de commerce, c'est bien connu, ça mène à tout. […] Elle passe chaque étape de son parcours en athlète professionnelle. Entraînement rigoureux, mental d'acier, condition physique exemplaire, elle ne laisse rien au hasard. Les obstacles n'existent que pour lui procurer le plaisir de foncer et de les dépasser. Claire pense que la réussite est une question de volonté." La soirée au Centre Pompidou est l'occasion pour Claire de savourer non seulement le privilège de faire partie de la crème des cadres de l'entreprise mais aussi son triomphe personnel, le jour même : sa présentation de projet devant les dirigeants de l'entreprise a été qualifiée de "brillante et dynamique. Bril-lan-te." Des adjectifs qui peuvent s'appliquer aussi bien à la présentation qu'à Claire qui a vraiment assuré, en l'absence de sa chef, Corinne, retenue par un souci avec ses enfants. Son compagnon partage son triomphe. L'un et l'autre "travaillent beaucoup ; il se voient comme deux randonneurs de haute altitude. Ils perçoivent leur milieu professionnel respectif comme un Everest qu'on ne gravit pas sans effort. Il faut du souffle, de l'endurance, de la technique, et cette volonté de continuer même les jours où la fatigue vous envahit et qu'il serait si tentant de sortir tôt du bureau, de couper son téléphone pour siroter un cocktail en terrasse." Ils se doivent d'être unis dans la réussite : "l'image qu'un couple projette sur autrui, ça compte beaucoup."

Seulement, le succès, ça crée aussi des jalousies. Claire ne se rend pas tout de suite compte que sa supérieure, empêtrée dans la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, prend de plus en plus ombrage de sa brillante réussite. Le projet prometteur que Claire avait si remarquablement présenté est confié à une nouvelle favorite tandis qu'on lui refile un projet voué à l'échec. "Elle est passée du statut de protégée à celui de rivale à déstabiliser. Claire se remémore toute une série de petits incidents qui, séparément, n'ont pas signification précise, mais qui, mis bout à bout, convergent vers une seule interprétation : sa disgrâce." Aucun cours de management ne l'a préparée à affronter ce genre de situation. Mais elle se souvient des rumeurs qu'elle avait entendues à propos de sa chef à son arrivée dans la boîte : "elle s'entiche d'une nouvelle, la porte aux nues. Et un beau jour, rien ne va plus, l'ancienne protégée commet erreur sur erreur, l'alliée devient une rivale à éliminer. Dynamique, elle devient impulsive ; rapide, elle devient instable. […] Force est de reconnaître que la rumeur recelait une part de vérité."

Cette "placardisation" est d'autant plus violente que Claire ne peut en parler à personne, pas même à son compagnon. L'échec n'a pas sa place dans le milieu où elle évolue désormais. Reconnaître qu'elle est officiellement en quarantaine dans son boulot, pestiférée, bannie, reviendrait à s'exclure de toute relation sociale.

"Difficile d'oser avouer l'échec professionnel quand on est programmé pour réussir. Cacher ce qui dysfonctionne, mettre en valeur ses points forts, positiver comme on le lui a appris. Et d'ailleurs, qui l'entendrait ?" Personne, ni la DRH, ni ses "amis"/relations utiles, ni même son compagnon. Car Antonin aime "tout ce qui brille et Claire redoute cette façon qu'il a de rechercher le succès." Elle craint qu'il ne se soucie pas d'elle au-delà de l'image du couple idéal qu'ils projettent aux yeux d'autrui…

Construit comme un thriller psychologique, on sent au fil des pages l'angoisse monter et le piège se refermer sur Claire. Le rétrécissement de son bureau correspond très exactement à l'effacement de ses tâches et petit à petit de sa présence au sein de l'entreprise. Le portrait d'abord triomphant de l'héroïne s'estompe, laissant apparaître une esquisse plus nuancée sur laquelle figure toujours, en filigrane, la petite provinciale qui rêvait de Paris. Sa mise à l'écart est l'occasion pour Claire de s'interroger sur la valeur de ses ambitions, de ses relations, de son couple. Existe-t-elle en dehors de sa réussite ? A-t-elle une quelconque importance aux yeux des autres, pour elle-même et non pour ses succès professionnels ? Peut-on vraiment vivre en gérant son couple, sa famille, toute son existence comme une entreprise du CAC 40 ? Au creux de la vague, elle en vient à remettre en question cette course effrénée à la performance qui interdit de montrer le moindre signe de tristesse, de colère, d'indignation, encore moins de faiblesse. Aucun signe d'humanité, en somme.

Dans son premier roman, Stéphanie Dupays décrit avec subtilité, précision et finesse l'univers sans concession des grandes entreprises, monde tout à la fois violent et feutré, où l'on élimine sans trace, où l'on écarte sans cris, où l'on combat sans affrontement. Tout y est jeux de rôle et d'ambition, rythmés par une sémantique et des codes bien établis. L'écriture est élégante, efficace, ciselée. À travers ses personnages, l'auteure dresse le portrait de ces nouvelles ambitions créées et valorisées par une société qui veut faire croire que le bonheur réside dans la réussite sociale c'est-à-dire professionnelle, et que tout n'est question que de volonté. La démonstration est réussie, implacable, critique sans jamais tomber dans la caricature.

Un premier roman juste et percutant.

Extrait

"Elle en a assez de cette course à la performance. Dans quel but ? Pourquoi ne pourrait-on pas juste agir par goût du travail bien fait, sans vouloir écraser l'autre ? Jusqu'ici, elle a accepté la pression sociale, elle a joué le jeu de la compétition. S'il n'y avait pas eu cet incident, elle aurait continué sans se poser de questions à vouloir le meilleur job, le plus beau mec, le plus bel appartement. Mais est-ce vraiment son désir ? Au fond, que veut-elle vraiment ? Qui est-elle vraiment ?"

ILLUSIONS PERDUES

Stéphanie DUPAYS est haut fonctionnaire dans les Affaires Sociales.

Brillante est son premier roman.

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"LE TREMBLEMENT D'UNE FLAMME DANS LA NUIT"

21 Mars 2016 , Rédigé par Vanille LN

"LE TREMBLEMENT D'UNE FLAMME DANS LA NUIT"
Deux récits se dessinent dans L’ombre de nos nuits, avec au centre un tableau de Georges de La Tour. En 1639, plongé dans les tourments de la guerre de Trente Ans en Lorraine, le peintre crée son Saint Sébastien soigné par Irène. De nos jours, une femme, dont nous ne saurons pas le nom, déambule dans un musée et se trouve saisie par la tendresse et la compassion qui se dégagent de l’attitude d’Irène dans la toile. Elle va alors revivre son histoire avec un homme qu’elle a aimé, jusque dans tous ses errements, et lui adresser enfin les mots qu’elle n’a jamais pu lui dire. Que cherche-t-on qui se dérobe constamment derrière le désir et la passion ?
En croisant ces histoires qui se chevauchent et se complètent dans l’entrelacement de deux époques, Gaëlle Josse met au cœur de son roman l’aveuglement amoureux et ses jeux d’ombre qui varient à l’infini.
Après le succès du Dernier gardien d’Ellis Island, prix de littérature de l’Union européenne 2015, Gaëlle Josse poursuit avec ce cinquième roman son exploration des mystères que recèle le cœur.

Chaque roman de Gaëlle Josse est un bijou de poésie, de délicatesse et de subtilité. L'ombre de nos nuits ne fait pas exception qui, dans la veine des magnifiques Heures silencieuses, se réfère à un tableau, le "Saint Sébastien soigné par Irène" de Georges de La Tour. Entre contemplation et médiation, deux histoires alors s'entremêlent et résonnent à quatre siècles d'intervalle.

Nous pénétrons tout d'abord dans l'atelier du peintre lorrain Georges de La Tour, à l'instant où il va commencer une nouvelle toile, en 1639 : "ce vertige, à chaque fois, devant cette surface vierge. Tout y est possible. Elle attend le geste, la main accordée au souffle, comme une fécondation. Et cette question, la même depuis si longtemps. Saurai-je donner vie aux scènes qui m'apparaissent en songe ? Je regarde les bâtons de fusain posés à côté de moi, alignés, pour l'esquisse de la scène. À chaque fois, cette hésitation. La trace de la main, le contact avec la toile. Éternelle initiation. Comme on approche un corps qui s'offre pour la première fois. Découvrir comment il va réagir, frissonner, trembler, gémir. Deviner quel est son secret, sa joie, sa blessure. Éprouver cette sensation qui ne peut être qu'une seule fois et disparaît dans le geste qui l'accomplit. Le geste de la connaissance."

Puis nous faisons la connaissance d'une femme, au Musée des Beaux-Arts de Rouen, en 2014. Entrée par hasard en attendant l'heure de son train, elle se retrouve face au "Saint Sébastien" de Georges de La Tour et la contemplation du tableau fait ressurgir en elle des sentiments et des souvenirs qu'elle avait presque oubliés, ceux d'une histoire d'amour douloureuse et d'une rupture jamais tout à fait cicatrisée : "Tu vois, B., c'est ainsi que je t'ai aimé. Comme cette jeune femme penchée sur ce corps martyrisé, à tenter de retirer cette flèche qui t'a blessé. J'aurais voulu que tu le saches mais il est trop tard, maintenant. Peut-être l'as-tu deviné, ou ne voulais-tu pas le savoir."

En parallèle à la composition du tableau, la femme qui le contemple remonte le fil de cette relation qui l'a tant marquée. Elle s'adresse à son ex-amant, trouvant enfin les mots qui lui avaient manqués : "Tu es là, avec toute notre histoire et je n'ai pas le choix. Elle déferle trop vite, trop fort pour que j'aie le temps de me mettre à l'abri, comme la mer qui se retire loin et revient en noyant tout sur son passage. Ni grâce ni merci pour la vie qui s'y trouve. (…) Tu étais là, comme le centurion de ce tableau. Comme lui, tu m'avais abandonné ton corps et ton âme souffrante, tu t'étais laissé aimer, avec négligence. Ce n'était pas de l'indifférence, mais tu t'étais prêté à mon amour sans le vouloir vraiment."

Entre les affres de la création et celles d'un amour mal partagé, les deux histoires se répondent, s'éclairent, s'enrichissent, comme en un vibrant diptyque. Et comme toujours chez Gaëlle Josse, ce qui se glisse entre les mots, ce qui se donne à entendre et à ressentir est plus intense et plus beau que ce que l'on perçoit d'abord. Par petites touches discrètes, sensibles, du bout du pinceau et de la plume, elle nous invite à entrer dans l'intimité des cœurs et des âmes, non pour comprendre mais pour vibrer à l'unisson de ses personnages.

Le tableau de Georges de La Tour, empreint de cette lumière si particulière qui habite ses toiles, semble servir de révélateur à celle qui, des siècles plus tard, le contemple.

Avec des mots choisis, sobres, sensibles, émouvants, Gaëlle Josse nous offre un récit somptueux, plein de grâce et de beauté, où se mêlent amour et création artistique, joie profonde et douleur insondable, don de soi et incommunicabilité, et au terme duquel un quadruple impératif retentit et nous interpelle : "Relève-toi ! Élance-toi ! Écoute-toi ! Danse !"

Les autres romans de Gaëlle Josse sur le blog

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C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...

18 Janvier 2016 , Rédigé par Vanille LN

C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...
« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »

1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Dans le contexte actuel où le "drame des migrants" fait malheureusement trop souvent la Une des médias, le roman de Pascal Manoukian résonne aussi tristement que justement. Bien avant les colonnes de réfugiés syriens et les bateaux naufragés en Méditerranée, l'auteur a choisi de raconter l'histoire de quatre clandestins arrivés en France en 1992.

Nous suivons donc Virgil, Chanchal, Assan et Iman dans leur lutte quotidienne pour survivre, coûte que coûte, puisqu'aucun retour en arrière n'est possible… Chacun est parti en exil pour des raisons différentes. Virgil le Moldave a quitté la misère de son pays pour tenter d'offrir une autre vie à son épouse et à ses enfants ; Chanchal, le Bangladais, a été "choisi", comme c'est la tradition, par sa famille, pour réussir en Europe et nourrir tous ses frères et sœurs qui (sur)vivent dans un bidonville entre des murs en tôle. Enfin, il y a Assan, le Somalien, qui a fui la guerre civile et la montée de l'islamisme, pour se sauver et sauver sa dernière fille, Iman des atrocités de son pays.

À travers les destins croisés de ces quatre personnages, qui vont se retrouver à Villeneuve-le-Roi, nous partageons la lutte quotidienne discrète, silencieuse, obstinée, de ces migrants que l'on croise si souvent sans les voir. "Aucun Français n'a idée que des endroits comme ça existent au pied de chez lui. Ça [sent] la survie, la violence, le chacun pour soi". Nous prenons enfin conscience, violemment, de leurs conditions de vie terribles, entre squats, petits boulots dangereux et inhumains, campements illégaux ou "terriers" en forêt… "Trois choses importantes quand on est clandestin. Conserver de bonnes dents pour se nourrir de tout, avoir des pieds en bon état pour être toujours en mouvement, se protéger du froid et de la pluie pour rester vivant. Le reste est superflu. La propreté, l'estime de soi, l'apparence, le confort, il faut renoncer à tout."

Renoncer à tout, y compris souvent à la solidarité, la lutte permanente pour survivre imposant le chacun-pour-soi et la résurgence d'un instinct quasi animal. Et pourtant, malgré leurs différences d'origines, de religions, d'âges, les quatre personnages "échoués" à Villeneuve-le-Roi vont se soutenir, s'entraider, partager. Ils vont rencontrer aussi des gens prêts à leur tendre la main, conscients que s'ils ne peuvent pas aider tous les migrants, ils peuvent quand même en aider quelques-uns… Et qui, ce faisant, acquièrent la certitude que "tout ce qui n'est pas partagé perd beaucoup de son goût".

Ancien reporter de guerre, aujourd'hui à la tête de l'agence Capa Press, Pascal Manoukian nous offre avec Les Echoués un roman documenté, à la fois réaliste et poétique, violent et bouleversant, sans concession et plein d'humanité, qui incite les lecteurs à s'identifier aux migrants dans leur "course d'obstacles entre désespérés". Sans tomber dans le piège des "bons sentiments" ni dans celui du cynisme, Pascal Manoukian réussit à donner un visage, un regard, une existence à tous ces exilés qui en sont trop souvent privés. Parce que "c'est ça aussi, l'exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d'une vie et qui brusquement s'effacent jusqu'à ne plus exister pour personne"…

C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...
Pascal Manoukian est journaliste grand reporter, il a couvert la plupart des grands conflits qui ont secoué la planète entre 1975 et 1995.
Il est directeur éditorial de l'agence de presse Capa et auteur.

En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Les Échoués est son premier roman.

Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux ! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer, nous sommes les pionniers, les plus courageux. Vous verrez, bientôt des milliers d'autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l'on traite les hommes comme des bêtes. Il n'y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu'il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez nous. Vous n'y pouvez rien, croyez-moi, ce qui vous gratte aujourd'hui n'est rien à côté de ce qui vous démangera demain.

Les Échoués - page 268

#MRL15 #PriceMinister

Merci à PriceMinister et aux Editions Don Quichotte qui m'ont permis de découvrir ce roman si important...

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UNE AUTRE EXPÉRIENCE DU REGARD

1 Décembre 2015 , Rédigé par Vanille LN

UNE AUTRE EXPÉRIENCE DU REGARD
"Le face-à-face avec les œuvres d'art peut susciter l'étonnement, la perplexité, l'émerveillement ou encore l'effroi, autant d'émotions ou d'expériences privilégiées pour initier le questionnement philosophique. Car une œuvre d'art ne donne pas seulement à voir, mais aussi à éprouver différemment et donc à réfléchir. Elle montre ce qui à peine se remarque, elle exprime ce qui ne peut se démontrer. Cet ouvrage rassemble des énigmes nées du rapprochement d'œuvres hétéroclites appartenant à des périodes historiques très diverses, de la Renaissance à l'art contemporain. Il dessine un parcours singulier à travers l'histoire de l'art, qui renouvelle notre expérience du regard et propose un éclairage original sur les grandes interrogations philosophiques enracinées en nous."

Encore une fois, les Éditions Palette… nous offrent un bijou d'intelligence, de subtilité et de profondeur. En quelques 35 chapitres, il aborde les interrogations philosophiques essentielles qui se posent et s'imposent à notre esprit, les mettant en regard avec de grandes œuvres d'art, nous invitant ainsi à approfondir notre questionnement tant il est vrai qu'en art comme en philosophie, il s'agit avant tout de laisser place à l'étonnement, à la curiosité, à la problématisation, à la confrontation.

Les œuvres d'art présentées dans ce livre ne sont pas de simples illustrations des textes, elles les renforcent, les renouvellent, leur donnent, ainsi qu'au lecteur, d'autres perspectives. Ainsi Narcisse ou un autoportrait posent la question de l'identité, Pollock et Turner s'associent pour interroger le "rien", le "Christ au tombeau" d'Holbein le jeune et le "Toréro mort" de Manet nous questionne sur l'expérience…

À chaque double page, des œuvres, tableaux, installations, sculptures, photos, de toutes les époques, classiques ou contemporaines ; une question portant sur une notion essentielle du questionnement philosophique ; et deux angles d'approche : ce que l'on voit d'une part, et la problématique qui nait tout à la fois de l'observation des œuvres d'art et de la question posée d'autre part.

À partir de là, surgit une multitude d'idées, de réflexions, d'observations, qui se confrontent, se font écho, se complètent, se répondent, et nous interpellent.

Remarquablement construit et documenté, tout à la fois érudit et accessible, (im)pertinent et didactique, cet ouvrage est une invitation à ouvrir ses yeux et son esprit pour s'abandonner à une expérience esthétique et intellectuelle. "Une autre expérience du regard".

Quelques pages...Quelques pages...Quelques pages...

Quelques pages...

Un immense merci aux Editions PALETTE... et à Babelio / Masse Critique pour cet inépuisable ouvrage.
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