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"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"

15 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"

"Magnus ? Qui est Magnus ?

Magnus est un ourson de taille moyenne, au pelage très râpé, marron clair faiblement orangé par endroits. Il émane de lui une imperceptible odeur de roussi et de larmes. Ses yeux sont singuliers, ils ont la forme et le doré – un peu fané – de la corolle de renoncules, ce qui lui donne un regard doux, embué d'étonnement.

Magnus est un homme d'une trentaine d'années, de taille moyenne, aux épaules massives, au visage taillé à la serpe. Il émane de lui une impression de puissance et de lassitude. Ses yeux, brun mordoré virant parfois à l'ambre jaune, sont enfoncés dans l'ombre de ses orbites, ce qui lui donne un regard singulier – de rêveur en sentinelle."

L'identité de l'ourson en peluche est certaine, son nom est inscrit en lettres de couleurs sur le carré de coton enroulé autour de son cou. L'identité de l'homme qu'il accompagnera toute sa vie, du petit garçon au vieil homme, est plus changeante. "Lui, plus que quiconque, aimerait savoir qui il est exactement." Mais "d'un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges, puis gauchie par le temps, hantée d'incertitudes, et un jour soudainement porté à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ? Une esquisse de portrait, un récit en désordre, ponctué de blancs, de trous, scandés d'échos, et à la fin s'effrangeant"...

Enfant, Magnus s'appelait encore Franz-George, des deux noms de ses oncles morts à la guerre. Suite à une très forte fièvre à l'âge de 5 ans, le petit garçon a perdu la mémoire et sa maman consacre tout son temps et toute son énergie à rééduquer sa parole et à reconstituer sa mémoire en lui restituant le passé qu'il a perdu qu'elle lui raconte épisode par épisode, comme un feuilleton, un "feuilleton en forme de conte qui l'enchante, car, comme tout conte, il brasse le terrible et le merveilleux".

En réalité, c'est toute la vie du petit Franz-George qui ressemblera à cela, à un feuilleton en forme de conte mêlant le pire au meilleur, le plus ignoble au plus beau. L'ourson Magnus sera à la fois le témoin et le confident de chacun des épisodes de cette vie mouvementée.

Alors que sa mère "le cajole en le berçant de récits", son père, grand médecin, est souvent absent et ne s'occupe pas de lui, sauf pour lui adresser des reproches. Le petit garçon souffre de ne pouvoir dire à son père ce qu'il ressent et de ne pas savoir plaire à cet homme qu'il aime et admire, surtout lorsque, se transfigurant en roi prodigue, il chante de sa superbe voix de baryton basse des airs de Bach, Schubert ou Schütz.

À la fin de la guerre – la Seconde Guerre Mondiale – toute la famille est obligée de fuir, vers le sud, de quitter leur maison, leurs connaissances, jusqu'à leurs noms et prénoms. Le petit Franz-George Dunkeltal devient simplement Franz Keller, "seul l'ours Magnus a le droit de conserver intacte son identité." Le petit garçon ne comprend rien à cette fuite, personne ne lui explique rien, et docile, il obéit à ces adultes "dont tant de paroles et de comportements lui demeurent énigmatiques ; il garde pour lui ses étonnements, ses doutes et ses questions, et les laisse mûrir dans sa solitude". Le père s'en va, seul, les laisse, lui et sa mère dans l'attente. "Les jours passent, à la fois mornes et éprouvants, plombés par le manque, par l'attente et l'anxiété". Le père revient, mais rapidement repart, en éclaireur, pour le Mexique où Franz et sa mère le rejoindront plus tard. Attendre encore, dans une tension et une incertitude plus grandes qu'auparavant, avec de nouveaux questionnements, bien plus effrayants ceux-là, provoqués par la tenue des procès d'après-guerre dans lesquels le nom de son père, ainsi que ceux de ses amis, ont été abondamment cités. "Son père est déclaré «criminel de guerre», la démesure de l'expression rend celle-ci inconcevable", Franz ne saisit pas bien ce que signifie cela ou plutôt, il préfère éviter de se confronter à une réalité aussi hideuse, ignoble, cruelle. Trois ans après son départ pour le Mexique, leur parviennent enfin des nouvelles mais pas celle qu'ils attendaient : Clément Dunkeltal, alias Otto Keller, alias Felipe Gomez Herrera, est mort là-bas. Il avait été condamné par contumace à la prison à vie pour ses activités de médecin SS ayant pris directement part à l'extermination de Juifs dans les camps où il a exercé.

Il n'y a donc plus rien à attendre, le rêve d'échappée belle de la mère "vient de se fracasser sur le vide". Elle confie donc son fils à Lothar, son frère exilé en Angleterre. Elle-même se laissera mourir quelques semaines plus tard.

Nouveau changement, nouveau pays, nouvelle langue. Heureusement, l'ourson Magnus est là, dans la valise, fidèle compagnon de tous les déchirements et de tous les exils. Mais si la peluche conserve une fois encore son patronyme, Franz, lui, doit en changer une fois encore. Il devient Adam Schmalker et se greffe, plus ou moins, à la famille de Lothar. C'est lui qui instruit peu à peu le jeune garçon des faits, "étonné de constater à quel point l'enfant a été maintenu dans l'ignorance de presque tout, et aussi combien il s'est complu dans cette fausse ingénuité". La réalité cruelle, horrible, du Reich et de la collaboration de certains membres de sa famille lui explose brutalement au visage. Mais même si la vérité est terrible, Adam est arrivé à un âge où elle devient nécessaire, et où il va commencer à la rechercher, envers et contre tout. "Il a reconstitué une partie du puzzle familial qui ressemble bien davantage à un tableau d'Otto Dix, de George Grosz ou d'Edvard Munch qu'à la peinture romantique que lui présentait sa mère."

Il manque alors encore beaucoup de pièces à ce puzzle et Franz-George-Adam-Magnus n'aura de cesse de tenter de les retrouver et de reconstituer la mosaïque éclatée de son identité. Cette quête le mènera au Mexique, là où son père avait trouvé refuge et a trouvé la mort. Il y rencontre May et Terence Gleanerstones, un couple surprenant et fascinant. Parti vers Comala à la recherche du tombeau de son père ou d'une hypothétique explication, il sait très bien "que sa chasse est absurde, vouée à l'échec mais il ne désarme pas." À force d'obstination et de soleil brûlant, Adam, victime d'une insolation se retrouve à l'hôpital. Pendant les deux jours où il est en proie à la fièvre et au délire, lui est révélée une partie de son identité, en creux. Il ne sait pas encore exactement qui il est mais il sait désormais qui il n'est pas : il n'est pas le fils de Clemens Dunkeltal et son vrai prénom est Magnus.

"Ici commence l'histoire de Magnus", une pièce majeure du puzzle a été placée, mais la quête d'identité et de sens n'est pas terminée pour autant, il manque encore des fragments pour que la mosaïque soit reconstituée, si tant est qu'elle puisse l'être vraiment...

Comme la quête de Magnus, le roman de Sylvie Germain est organisé en fragments numérotés et entrecoupés de notules, de résonances, de séquences, d'échos, de litanies, d'intercalaires, d'éphémérides et de poèmes qui chacun apporte une petite pierre à l'édifice. Cette structure permet de rendre parfaitement compte des méandres de la mémoire morcelée de Magnus, des tours et détours de son existence, des incertitudes et doutes de sa quête. Le style est magnifique et émouvant, l'écriture est ciselée, nuancée, subtile, à la fois douloureuse et lumineuse, profonde et aérienne. Les mots délicatement choisis et leurs sonorités renforcent la beauté des images et l'expression des sentiments, heureux ou malheureux.

"Tant pis pour le désordre, la chronologie d'une vie humaine n'est jamais aussi linéaire qu'on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture car de toute mémoire. Les mots d'un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d'une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n'est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle, affluant de toute parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

En chacun la voix d'un souffleur murmure en sourdine, incognito – voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu'on tende l'oreille.

Écrire, c'est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots."

"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"
Sylvie Germain a reçu en 2005 le Prix Goncourt des Lycéens pour Magnus.

"Quand j’écris un roman, je ne pars jamais d’une idée précise, ni même d’un plan. A l’origine, il s’agit plutôt d’une image mentale, souvent énigmatique, qui s’impose à moi et s’enrichit peu à peu de mes pensées, de mes émotions.

A quoi bon écrire si je ne suis pas la première surprise ?"

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