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"Comme les trains sont bleus quand on y pense..."

24 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

"Comme les trains sont bleus quand on y pense..."

Gaëlle Josse nous a précédemment enchantés avec "Les Heures Silencieuses", captivés avec "Nos vies désaccordées". Elle revient pour nous charmer avec "Noces de neige", court et intense récit ferroviaire...
C'est sous la forme d'un récit croisé que l'auteure nous invite à suivre, dans leur long voyage, deux jeunes femmes russes à deux époques différentes, l'une de Nice à Moscou, l'autre de Moscou à Nice, la première à la fin du XIXème siècle, la seconde en 2012.

Nous rencontrons tout d'abord Anna Alexandrovna, en 1881, à la gare de Nice. C'est une jeune adolescente issue de l'aristocratie russe. Comme beaucoup de nobles à l'époque, sa famille passe tous les hivers sur la Riviera et ne revient en Russie qu'au printemps. C'est accompagnés d'une armée de domestiques qu'ils s'installent dans les wagons première classe luxueuses du Nice-Moscou pour un long périple de plusieurs jours qui sera plus que mouvementé...
Deuxième chapitre, bond dans le temps et l'espace, voici Irina, jeune femme russe qui, rêvant d'une autre vie, a choisi de quitter Moscou définitivement. Elle entame donc le voyage en sens inverse, pour rejoindre à Nice Enzo, jeune français avec qui elle correspond depuis plusieurs mois via un site de rencontres sur Internet et qui lui a offert de s'installer en France avec elle. En prenant le train à Moscou, elle ignore encore à quel point ce voyage sera déterminant pour elle...

Un double récit, deux textes en écho, deux figures féminines alternées - l'une sur le retour, l'autre sur le départ - dont l'auteure relate ce mois de mars décisif à plus d'un siècle d'intervalle. Elle a choisi de laisser Anna s'exprimer par elle-même tandis que pour Irina, le point de vue omniscient est privilégié, comme si la jeune femme était suivi de loin par un observateur averti...
Deux aspirations différentes et pourtant si proches, emplies de désirs et de quête d'accomplissement pour ces deux femmes de milieux et d'époque éloignés, une même ambition universelle et intemporelle d'aimer et d'être aimée et de trouver le bonheur dans l'amour. Une trame en filigrane que l'on retrouve, me semble-t-il, à chacun des romans de Gaëlle Josse, mais qui ici paraît encore plus finement esquissée, et plus profondément orchestrée, la respiration est joliment maîtrisée, la plume est précise et juste, les résonances parfaites...

Les roulis assommants du train, l'enfermement dans des compartiments hors du temps où la promiscuité exacerbe les sentiments et les "pensées qui tournent dans (la) tête, comme des oiseaux énervés par le vent", créent une forme étrange d'intimité.

Il y a aussi quelque chose de théâtral dans ces pages, de la tragédie, du comédie et du geste. Sur des scènes à la fois ouvertes et closes se croisent des personnages, les temps se mêlent, s'emmêlent, et se joue pas moins que le drame ou le bonheur de leur vie, dans "la bulle trouble et troublante du voyage".

Au gré de la double traversée, le temps du voyage s'accorde avec celui de la narration, et la petite mélodie teintée de doux-amer prend de l'ampleur, se fait plus vibrante, plus tendue. Triomphent alors les mots du cœur, du corps puisqu'il est dit que "la vie est de sang, de chair, de sperme et de larmes, de trop de larmes, de trop de sang parfois"... L'écriture de Gaëlle Josse, quoique pleine de nuances et de subtilités, ne reste pas dans l'effleurement, à la surface des choses, elle va au plus profond, au touchant, au palpable, et nous atteint en plein cœur et en pleine âme.

Gaëlle Josse semble atteindre à chacun de ses romans un point d'aboutissement et pourtant, elle le dépasse à chaque livre. D'où leur vient ce charme, cette force narrative ? Il y a les contextes, si variés, les voix tellement expressives et singulières, ce réalisme pourtant teinté de poésie, et cette tension émotionnelle, évidemment, qui anime la plume à sa juste et pleine mesure.

"Noces de neige" est un court récit, dense, un peu à la façon d'un Stefan Zweig. Le rythme diffère de celui de "Nos vies désaccordées", s'accordant à celui du voyage en train, plus nerveux, plus lancinant, et le lecteur s'y accorde aussi, au fil des étape et des paysages, soumis aux secousses, gagné peu à peu lui aussi par la fébrilité, jusqu'aux dernières heures du voyage, jusqu'aux derniers mots du récit...

À lire aussi, de Gaëlle JOSSE :

LES HEURES SILENCIEUSES & NOS VIES DÉSACCORDÉES - Editions Autrement

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