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"JE NE CESSERAI D'ÉCLORE QUE POUR CESSER DE VIVRE"

3 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

"JE NE CESSERAI D'ÉCLORE QUE POUR CESSER DE VIVRE"

Après David Foenkinos avec (John) Lennon et Amanda Sthers avec Liberace, c’est Delphine de Malherbe qui se plie au difficile et réjouissant exercice d'allonger un artiste sur le divan de la psychanalyse. Dans L’aimer ou le fuir, la jeune auteure fait suivre à l’écrivaine Colette une unique séance, fictive mais si réelle, à un moment décisif de sa vie.

Voyage dans le temps, nous nous retrouvons en 1920, dans la maison bretonne de Colette, à Rozven. L’écrivaine a 47 ans, elle est désormais célèbre. On admire sa plume, son audace et son excentricité.

«On m’admire beaucoup trop. Ce ne sont pas de vrais romans que j’ai écrits. Docteur, je vous l’ai dit, je me raconte, seulement, oui, je me raconte, mais avec panache. Je suis la papesse de l’autofiction avant l’heure», dit-elle, sous la plume de Delphine de Malherbe, dans un bel anachronisme puisque le terme même d’autofiction n’a été inventé qu’en 1977 par Serge Doubrovsky.

Delphine de Malherbe s'autorise ci et là quelques références de notre temps, quelques anachronismes qui ne desservent en rien le récit, puisque il est admis comme par un contrat tacite entre le lecteur et l'auteure que ce monologue est purement fictif, fondé sur des faits réels de la vie intime, familiale et littéraire de Colette, mais romancés, réinventés. Bien au contraire, Colette se rapproche un peu plus, se fait contemporaine, familière.

La petite provinciale s'est mariée très jeune à Henry Gauthier-Villars dit Willy, un séducteur infidèle qui, non content de signer de son nom les livres qu'elle écrivait et d'en récolter le succès, s'est consciencieusement appliqué à lui briser le cœur. Colette revient sans complaisance sur son passé amoureux, ses passions et ses destructions, sur cet amour irréel, chaotique et destructeur pour son premier mari – "Comme il faut du cran pour avoir osé choisir l'homme qui vous comble à en crever."– Elle l'accuse d'être responsable de sa mort sentimentale, décrivant dans le détail et sans tabou aucun ses ébats amoureux, sa soumission à cet homme plus âgé et dominateur. Colette lui a tout donné, corps, littérature et âme. Il faudra longtemps et la tromperie de trop pour qu'enfin elle se décide à le quitter. Colette se produit alors sur les scènes parisiennes des music-halls, danseuse à moitié nue ou femme en costume d'homme ; elle offre son corps sur scène, se donne au public qui la désire et fantasme sur cette scandaleuse magnifique. Elle aime à la fois des hommes et des femmes, évoquant brièvement ses liaisons féminines. On dirait aujourd'hui que Colette était "bisexuelle". Pas à cette époque où les mots sont tabous. Pas pour Colette qui ose dévoiler aux yeux du monde ce qui se murmure dans les alcôves...

Grâce à sa notoriété et à sa plume, Colette devient chroniqueuse judiciaire et critique de théâtre. Et elle épouse Henry de Jouvenel, un politicien, rédacteur en chef du journal Le Matin.

Enfin une histoire, sinon d'amour, tout au moins basée sur le respect, la loyauté, l'admiration réciproque. Jusqu'au jour où Colette le découvre en Une d'un journal, en lune de miel avec une autre...

Dans sa maison de Bretagne, Colette n'est pas seule. Il y Bertrand, le fils d'Henry. Elle a 47 ans et lui 17. Il lui déclare son amour, elle se sent prête à succomber... "Ce qui nous arrive est bien plus grave qu'une histoire d'amour : c'est une rencontre. Ils n'ont qu'à vivre. Ils sauraient. Une rencontre, ça peut être une vie."

Tout se bouscule dans sa tête. Elle est perdue. Elle décide alors, sous la plume de Delphine de Malherbe, de parler à un psychanalyste pour qu’il l’aide à voir plus clair.

Elle a l'âge d'être sa mère, elle est la femme de son père, mais Bertrand aime Colette d’un amour sincère, passionné, absolu. Il lui déclare, il lui déclame, il lui écrit. Mais elle, la sulfureuse, la féministe avant l'heure, la femme moderne et libérée qui a fait éclater tant de tabous, hésite à se lancer dans cette aventure d'amour interdit.

Colette est terrifiée non pas par le qu'en-dira-t-on mondain dont elle a depuis longtemps cessé de se préoccuper, mais par ce que pourrait provoquer cet amour. Elle craint d'être une fois encore blessée, et de perdre le peu qu'il lui reste. Elle imagine aussi, malgré tout, la réaction de son mari – bien qu'il la trompe de façon éhontée – et à celle de sa fille, Bel Gazou alors âgée de sept ans. Elle a peur aussi que se reproduise ce qui s'est passé la dernière fois qu'un jeune homme l'a aimée, il a fini par se donner la mort et ce suicide la hante.

"Mais Bertrand est le premier à me refaire croire à l’amour. Il se conduit comme les hommes dont je rêvais petite fille, comme les hommes devraient se conduire avec les petites filles devenues des femmes. Il est protecteur, curieux, fort, il m’apaise sans oublier de tenir le cap".

Au fur et à mesure de son cheminement psychanalytique, Colette prend conscience que Bertrand est tout ce qu'elle attendait d'un homme depuis si longtemps...Et elle finit par confesser à son psy et à se l'avouer à elle-même : "J'aime Bertrand. Plus je vous parle avec vérité, plus je prends confiance en vous, docteur, et plus il est avec moi. Il me manque, là, et cette absence me fait mesurer ma fragilité."

Bien que l'ouvrage soit avant tout consacré, à travers cette psychanalyse fictive, aux émotions et hésitations amoureuses de Colette, Delphine de Malherbe ne néglige pas pour autant sa vie littéraire si riche et si passionnante. Colette évoque la parution scandaleuse de Chéri, qui lui apparaît alors prémonitoire puisqu'il raconte l'histoire d'un tout jeune homme qui s'éprend d'une femme de l'âge de sa mère... Elle parle aussi, merveilleusement, de l'écriture : "Le travail de l'écrivain est une étreinte amoureuse. L'amour, c'est mon métier. Un mot n'est qu'une brassée de lettres qui vivent entre elles et se respirent (…) Je suis une magicienne qui donne du corps et de la voix aux mots." Ou encore : "Mais un écrivain est un handicapé. Il raconte ce que les autres taisent. Il ment : il laisse croire qu'il a vécu et qu'il sait le monde d'un regard tranchant. Il cherche des réponses sur son incapacité à vivre, à aimer. Mieux vaut pour lui apporter à son lecteur un minimum d'évasion, de réflexion. J'assume. Je tâche d'être utile.Je hais les artistes qui pleurent sur eux-mêmes. Un créateur dois se tenir droit, hésiter entre la noblesse et la tristesse de son destin, et s'arrêter à ce sentiment-là. Une œuvre n'existe que pour dire à ses admirateurs que ça va mieux, on peut échapper à la vie, il existe une alternative."

L’aimer ou le fuir est une fiction originale et profonde, qui dévoile les paradoxes d’une femme tout à la fois blessée et amoureuse, fragile et forte, en proie au doute et pleine de certitudes. Elle est moderne, féministe avant l'heure, indépendante en diable et pourtant, ne peut se passer de l'amour sincère et de l'épaule accueillante d'un homme. L'écriture est sa vie, elle écrit pour exister, mais a aussi un intense besoin d'être aimée, sincèrement.

Cet ouvrage dense et passionnant nous fait découvrir mille facettes de ce personnage complexe, singulier et attachant qu'est Colette. Et donne vraiment envie de se replonger dans ses œuvres...

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