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"L'amour est un monde dans lequel on peut vivre..."

31 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

"L'amour est un monde dans lequel on peut vivre..."

"Et puis soudainement tout perd de son attrait

Le monde est toujours là, rempli d'objets variables

D'un intérêt moyen, fugitifs et instables,

Une lumière terne descend du ciel abstrait.

C'est la face B de l'existence,

Sans plaisir et sans vraie souffrance

Autres que celles dues à l'usure,

Toute vie est une sépulture

Tout futur est nécrologique

Il n'y a que le passé qui blesse,

Le temps du rêve et de l'ivresse,

La vie n'a rien d'énigmatique."

Après son Goncourt en 2010 pour "La Carte et le Territoire", c'est avec un recueil de poésie que Michel Houellebecq revient en librairie. Un recueil inattendu, bref – une centaine de pages –, dense, dans lequel on retrouve le ton, le balancement, le rythme et les thèmes de toute son œuvre. Car en poésie, l'écrivain dit en vers ce que dans ses romans il dit en prose. La Configuration du dernier rivage n'est donc, pas plus que ses autres livres, un ouvrage joyeux. Et pourtant, ce recueil n'est pas non plus morose ou désespéré. Une transfiguration sans doute opérée par l'art poétique. La petite musique des mots rend plus douce et plus acceptable la lucidité la plus implacable, et en ce sens, Michel Houellebecq est un musicien des mots. Ces poèmes sont pour la plupart écrits en vers, presque classiques, si ce n'est quelque fantaisie sur les longueurs et les rimes. Parfois, comme la phrase dans ses romans, le poème se termine par une évidence brutale qui claque à la pensée du lecteur.

D'aucuns, déconcertés sans doute par le mélange d'une certaine sagesse et d'une trivialité brute, questionneront l'ouvrage en mettant en doute son appartenance à la poésie. Mais qu'est-ce que la poésie...? À lire les vers de l'écrivain, nul doute qu'il existe en tout cas une "poétique" chez Houellebecq qui s'inscrit dans la définition que Lorca donne de la poésie : "La poésie est l’union de deux mots dont l’on n’aurait pu imaginer l'association, et qui forment quelque chose qui ressemble à un mystère." ("Poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio").

Ce qui est le plus touchant chez Houellebecq – ce que l'on aime ou que l'on déteste – c'est qu'il perpétue dans toute son œuvre son univers singulier, personnel, "houellebecquien"... On peut apprécier ou non ses romans mais force est de constater que même en prose, ses phrases sont empreintes d'une certaine poésie, ni lyrique ni absurde, une poésie à son image : sobre, a minima, sous-tendue de sens. Le temps des cent pages de ce recueil, Houellebecq revisite ses obsessions (le monde qui change, les postures pathétiques des hommes, un romantisme un peu "dark"...) dans des textes qui ne sont jamais éloignés de notre temps, ni au-dessus, qui jouent sans cesse avec le contemporain. Certains vers sonnent comme des aphorismes, de mini-nouvelles, des idées de romans futurs, peut-être...

Les vers, les phrases, résonnent, claquent et demeurent, des phrases dont l'articulation est parfois inattendue mais qui disent que la vie s'enfuit, que le temps n'est hélas pas infini... Bien sûr, d'aucuns diront qu'une fois encore, une fois de plus, Houellebecq est d'un fatalisme déprimant, alors qu'il s'agit surtout, sans doute, de cette lucidité sombre et vraie sont on fait preuve de grands écrivains. Et puis tout ceci n'est peut-être pas si grave ni si désespéré puisque la magie de la poésie est là, puisque même désabusé, résigné à attendre la mort, on peut encore entrevoir qu'il reste "l’amour, où tout est facile/Où tout est donné dans l’instant/Il existe, au milieu du temps/ La possibilité d’une île"

BIO de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion.

Sa carrière littéraire commence dès l’âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes ; c’est le début d’une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu’il a créée aux éditions du Rocher. C’est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, «Contre le monde, contre la vie». La même année paraît «Rester vivant» aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : «La Poursuite du bonheur» , qui obtient le prix Tristan Tzara. De nombreuses publications suivront. Parmi les principaux titres, son premier roman «Extension du domaine de la lutte» , puis «Les Particules élémentaires» le feront connaître d’un large public. Avec «La Carte et le Territoire» , Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010.

"L'amour est un monde dans lequel on peut vivre..."

ARTICLE DU JOURNAL "LE MONDE" : "Les particules élémentaires" au Festival d'Avignon 2013

Le prochain livre de l'écrivain, consacré en 2010 par le Goncourt pour "La carte et le territoire", sera "sûrement" un roman, dit-il à Libération: "la vie ne m'intéresse pas assez pour que je puisse me passer d'écrire". Mi-décembre, Houellebecq a annoncé à l'AFP quitter l'Irlande, où il séjournait depuis de nombreuses années, pour rentrer vivre à Paris. Son roman "Les particules élémentaires" (1998) va par ailleurs être mis en scène au Festival d'Avignon du 8 au 13 juillet.

Même quand vous vous retrouvez seul avec lui dans un bureau, sans photographe, Michel Houellebecq fume à la Houellebecq : entre le majeur et l'annulaire. Mais parfois non. La cigarette, repassant entre le majeur et l'index, là où elle se trouve lorsqu'on n'est pas Houellebecq, semble alors retomber, si l'on ose, de la carte au territoire, de la nuée des images à la réalité d'une rencontre, un après-midi grisâtre d'avril, avec le glorieux fumeur, tel que par intermittence sa légende veut bien le laisser apparaître.

La publication de Configuration du dernier rivage, son cinquième recueil de poèmes, le premier livre de lui qui paraisse depuis son retour en France après un long exil, offre l'occasion d'agiter, dans ces nuées, la figure médiatique de l'écrivain français vivant le plus lu dans le monde. Mais elle permet surtout d'aller voir ce qu'il y a derrière la comédie. Confession en morceaux, éclats d'une parole crue, directe, et à la fois secrète, sur la vie, la nature, l'amour, le sexe, l'époque, c'est d'abord un livre sur son auteur même, qui traverse et éprouve tout, proie offerte à vif aux horreurs de la condition commune. Et qui invite à une telle intimité intellectuelle et spirituelle avec lui qu'il donne envie de l'interroger sur une expérience, elle, peu commune : être Houellebecq.

Au fait, sait-il lui-même comment on devient, à ce point, un phénomène non seulement littéraire, mais spectaculaire, social, politique, judiciaire parfois ? "Je peux espérer que c'est parce que mes livres sont bons, se contente-t-il de répondre. On peut formuler cette hypothèse, à tout hasard." Avant de renvoyer, lorsqu'on insiste, aux règles du jeu médiatique : "Le côté "contemporain essentiel", ce genre-là, vous voulez dire ? Le fait qu'on veuille avoir mon avis sur un peu tout ? Je pense que c'est parce que mon avis est imprévisible. Dans les discours tenus en général, il y a beaucoup de discours prévisibles. C'est une espèce d'antidote."

Confortablement installé dans l'oeil du cyclone, comment résister à la tentation de trouver que tout est calme et normal ? Le nom "Houellebecq" revêt aujourd'hui un sens immédiat pour des millions de gens ; il en a moins pour lui, spectateur apparemment satisfait, mais un peu distrait, de l'existence de ce double triomphant. Chacun adhère à son propre nom, quelque lucide qu'on soit. Et l'on se montre fort surpris quand on est confronté à ce que les autres y mettent.

Par exemple, l'adjectif "houellebecquien", au bord d'entrer dans les dictionnaires, tant tout le monde l'emploie dans un sens précis, évident. Lequel ? Le journaliste, pour la première fois soumis à la tâche de confronter un signifié à son signifiant, se lance : enfoui dans la trivialité du quotidien, consterné, sans issue... "Oui, confirme-t-il, ça veut dire gris, déprimé... C'est bizarre si je me reporte à mes romans, parce que certains personnages, à certains moments, éprouvent des sentiments extrêmes, en réalité. C'est un peu injustifié. Je ne suis pas sensiblement plus gris et déprimé que Flaubert, je ne trouve pas. Mais "flaubertien", ça ne veut pas dire ça..."

Il ajoute, en effet consterné, non, ici, par la vie en général, mais par son propre renom : "Etre bloqué dans une apathie morose continue au contraire de me paraître ce qu'il y a de pire." Défini par ce qu'il redoute : voilà un destin qui a sa tristesse, malgré le succès. "Je pense, poursuit-il, que ça vient de l'attente d'une survalorisation publicitaire de la vie. Quand on regarde un reportage à la télévision, par exemple, souvent les gens surjouent. Ils disent : "Le kayak, c'est ma passion !" Ils répètent : "Que du bonheur !" Ça me met toujours mal à l'aise, parce que j'ai l'impression qu'ils vont s'effondrer juste après. Moi, je ne surjoue pas..."

On tombe toujours, chez Michel Houellebecq, sur une volonté de dire la vérité des choses, non parce que cette vérité lui plaît, mais parce que les choses sont les choses, ce qui est la marque d'un réalisme intransigeant. Or, l'époque tend à faire de lui un prophète, le porteur d'une vision. Et toute son oeuvre est lue comme une affirmation, comme s'il fallait que l'homme soit cet être médiocre, condamné au vide dont il a imposé la contemplation désolée à partir d'Extension du domaine de la lutte.

UNE NÉGATION DE LA NÉGATION

C'est oublier ce qui explose à chaque page de Configuration du dernier rivage : la nostalgie, les regrets, l'évidence du désastre, certes, mais un refus plus profond de cette évidence, une négation de la négation, et finalement un élan presque heureux. "Il y a un réel espoir de joie dans ces poèmes", confirme-t-il. L'amour déferle par vagues dans le livre, avec une ardeur qui par moments stupéfie – mais ce n'est que la stupeur de voir contredites nos idées reçues. Lui qui écrivait dans Rester vivant "n'ayez pas peur du bonheur ; il n'existe pas" revient sans cesse à l'expérience du bonheur, et à la possibilité toujours ouverte de son renouvellement. "C'est une foi, dit-il. Je pense que l'amour joue un peu chez moi le même rôle que Dieu chez d'autres, mettons Dostoïevski pour situer."

Il y a, encore aujourd'hui, un jeune homme Houellebecq, qui demeure capable d'un enthousiasme adolescent. "De ce point de vue-là, je n'ai pas changé du tout. Bon je me contredis dans le poème VII d'"HMT" (où l'on peut lire : "Il n'y a pas d'amour"), je me recontredis dans le VIII... C'est comme quelqu'un qui changerait d'avis sur l'existence de Dieu trois fois par jour." D'où la phrase de Rester vivant, moment transitoire d'un remuement sans fin, qu'on a pris à tort, dans l'urgence de forger une image, pour un aboutissement. L'aboutissement, ce sont plutôt ces vers de Configuration du dernier rivage : "Au fond j'ai toujours su/Que j'atteindrais l'amour." Il est vrai qu'ils sont suivis par ces deux autres : "Et que cela serait/ Un peu avant ma mort." Vers "houellebecquiens" obligatoires ? "Je ne peux pas m'en empêcher, effectivement, répond-il. Je n'essaie même pas d'ailleurs."

L'oscillation de l'effroi à l'espoir, du bonheur à sa destruction, est le mouvement naturel d'une oeuvre qui, sous toutes ses formes, épouse jusqu'à la suffocation les aspirations et la détresse des hommes. Sa grandeur est dans cet acharnement, cette franchise impérieuse, et il est assez idiot de la réduire à sa tonalité la plus sombre : il faut beaucoup d'espoir pour faire un désespéré, et il n'y a pas d'autre monde que celui qui, inflexiblement, oppose son indifférence à nos désirs.

"La nature, en un sens, dit l'auteur des Particules élémentaires, est bien organisée, mais elle n'est pas organisée pour notre bien. J'ai toujours été surpris que l'idée si crédible d'un monde organisé par le diable, qui a accroché sur de faibles périodes, dans des zones limitées, chez les Cathares par exemple, n'ait pas eu plus de succès. Le monde perçu rationnellement, et le fait de se percevoir soi-même comme un élément de ce monde rationnel, est invivable."

La lecture de Configuration du dernier rivage remet Houellebecq à l'endroit, là où son oeuvre est le plus passionnante. Elle l'arrache aux "une" des journaux sur lesquelles, cigarette entre majeur et annulaire, il semble nous annoncer la fin des temps. Son épouvante n'est pas un message : c'est de l'épouvante. L'homme et le réel s'entrechoquent, expérience universelle, que ses livres ont su saisir avec une force neuve. "La vie dans son ensemble consiste à vieillir, à développer des maladies et à mourir, entre-temps à remplir des papiers administratifs", dit-il. Mais il ajoute : "A part ce qui a trait à l'amour."

A un autre moment de la conversation, il a tout rassemblé en une phrase : "L'amour est un monde dans lequel on peut vivre et qui est de dimension suffisante." Est-ce une phrase "houellebecquienne" ? On ne voit pas bien comment on pourrait se passer de cette certitude tranquille, fût-elle contre-nature, pour imaginer ce que c'est que d'être Houellebecq, au sens plein du terme.

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