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"La vie, c'est violemment intéressant, emmêlé et tressé serré"

9 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

"La vie, c'est violemment intéressant, emmêlé et tressé serré"
En dépit des pierres
A figure d'hommes
Nous rirons encore.
En dépit des coeurs
Noués et mortels
Nous vivons d'espoir.

Paul ELUARD

"L'une émettait de la lumière, l'autre la contenait." On devine à travers ces mots, plein de pudeur et de sens, toute la délicatesse et toute la profondeur avec lesquelles Claudie Hunzinger a abordé et tenté de mettre en mots la relation nimbée de clair-obscur, passionnée et mystérieuse, singulière et tourmentée, entre sa mère Emma, et Thérèse, une amie de jeunesse, rencontrée en prépa à Nancy, dans les années 30. Pour toile de fond de cette aventure amoureuse et humaine, l'histoire politique et sociale, la lutte pour l'émancipation féminine mais aussi l'ombre de la guerre.

C'est à l'occasion d'un documentaire réalisé par son fils Robin en 2005 que Claudie Hunzinger s'est plongée dans les quatre cahiers laissés par Emma, sa mère et dans ses lettres écrites à son amie Thérèse. Quatre couleurs, vert amande, rouge, vert vif et gris pour quatre cahiers qui marquent quatre périodes de sa vie. Des lettres, des missives, des cartes postales qui rassemblées dessinent les contours de l'intimité entre Emma et Thérèse.

Au commencement du travail d'écriture, le respect vis-à-vis de sa mère, Emma, est une difficulté supplémentaire : comment sélectionner, éliminer, supprimer parmi tous ces écrits pour ne conserver que l'essentiel sans trahir le vécu de sa mère ?

Elle mène d'abord le récit au présent, puis au passé composé, les temps s'entremêlent... Et Claudie parvient à se glisser dans la narration, aux côtés d'Emma et de Thérèse.

Peu à peu, les éléments se rassemblent et s'unifient, les voix se mêlent, le rythme et le ton sont donnés. Et nous faisons la connaissance d'Emma et de Thérèse, deux jeunes filles que tout oppose et que tout unit, Thérèse la brune, discrète et fragile, Emma la blonde, solaire et passionnée. Thérèse est scientifique, Emma est littéraire, toutes deux rêvent de devenir professeur, elles s'entraident dans leurs études. "Emma, d'emblée, [a] voulu aller dans sa vie comme dans un roman", elle est sensuelle, elle veut "goûter le charme de tout". Thérèse, elle, est plus mystérieuse, plus sauvage aussi bien que secrète. Leurs affectations respectives les éloignent l'une de l'autre, elles profitent des vacances pour se retrouver. Elles ont le désir de vivre ensemble et d'avoir un enfant avec un géniteur... Se dévoile ici toute la modernité de ces femmes libres, en avance sur leur temps – et sur le nôtre même, parfois encore frileux sur ces questions... –. Emma a des amants, c'est une grande amoureuse et surtout une femme de désir.

"L'amour a été la trop grande affaire de sa vie". La liberté aussi, qui ne supporte aucun compromis. Bien qu'elle porte le prénom de l'héroïne de Flaubert, Emma n'a rien de Mme Bovary, elle veut croquer la vie à pleines dents. "Comme on peut avoir par moments des envies de marcher, de courir, de nager, j'ai une envie obscure d'aimer. Notre tort est de regarder toujours la vie sous un angle tragique. Je veux être simple et solide. Cette aventure est une expérience et une émancipation", écrit-elle dans une lettre à Thérèse. On est surpris et impressionné, comme le fut Claudie Hunzinger par "la modernité de leurs désirs : leur revendication de la liberté, l'homosexualité, l'importance des corps, l'immersion dans la nature, les phalanstères, l'engagement politique... Ces deux femmes ont été des pionnières." Il faudra un homme et la guerre pour séparer ces deux grandes amoureuses...

Emma aura hésité, beaucoup. Elle aura eu des remords, des regrets peut-être de s'être engagé vis-à-vis de Marcel quand il lui a demandé de devenir sa femme. Elle, la pasionaria, libre et forte, bien que pleine de doute jusqu'au jour même de son mariage, s'abandonne à cet homme, "si complètement attirée vers lui", touchée par "la loyauté de son visage, l'anxiété de son regard"... En complète opposition avec sa vie d'avant, Emma apprend à se taire, à vivre avec et pour son mari en Alsace, trop près de l'Allemagne nazie et des Allemands. Elle ne peut approuver ni ses choix ni sa violence – il se compromettra avec le régime d'Hitler – mais elle lui restera fidèle et sera à ses côtés jusqu'au bout, malgré tout.

Pendant ce temps, la discrète, la réservée, la fragile Thérèse devient responsable d'un réseau communiste en Bretagne. Arrêtée par le SPAC (Service de Police Anti-Communiste) de la Gestapo, elle est torturée pendant quatre jours et meurt dans le silence, en héroïne sans avoir parlé ni laissé de traces ou de preuves pour ne compromettre ni ne condamner personne...

Claudie Hunzinger a voulu écrire "pour donner un abri aux fantômes", "pour sauver leurs vies, les rendre à la littérature." Elle a magnifiquement réussi, dans ce roman plein d'énergie, d'engagement et de poésie, ce que Roland Barthes appelait "une protestation d'amour contre l'oubli"...

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