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"LA VIE N'EST PAS UNE GRANDE TOURNÉE LITTÉRAIRE."

8 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

"LA VIE N'EST PAS UNE GRANDE TOURNÉE LITTÉRAIRE."

Juillet 2011, à l'hôtel Gallo Nero, une magnifique demeure toscane surplombant la mer. Nicolas Kolt, jeune auteur d'un best-seller vendu à des millions d'exemplaires, et dont l'adaptation cinématographique a été récompensée d'un oscar, vient s'y installer quelques jours avec Malvina, sa petite amie du moment. Son éditrice, Alice Dor, lui a offert un à-valoir terriblement élevé de peur que "son" auteur à succès ne se fasse "harponner par les éditeurs qui lui rôdent autour comme des requins affamés". Malgré cette somme, la confiance de son éditrice et la promesse qui lui a faite d'un manuscrit il y a déjà six mois, Nicolas n'a encore pas écrit une ligne de ce futur roman. Il n'a aucune idée, aucun point de départ, pas l'ombre d'une inspiration. L'encre du Mont-Blanc de son père sèche et les pages de son joli carnet Moleskine restent désespérément blanches. La vue panoramique absolument splendide ne l'aide pas, pas plus que les innombrables clients de l'hôtel qui le distraient par leurs comportements ou qui, fans de lui, viennent lui déclarer leur admiration et l'interroger sur son prochain roman...

Mais le vrai problème de Nicolas c'est qu'à 25 ans, il est happé, vampirisé par la machine infernale de la médiatisation dans laquelle le succès planétaire de son premier roman l'a entraîné. Accro à Facebook et Twitter, il n'écrit plus que pour entretenir sa "gloire" virtuelle, perpétuer sa notoriété et les avantages qu'elle lui procure, négligeant à cause de cela l'écriture du roman promis à son éditrice.

Et même quand il ne participe pas à cette mise en scène de célébration, il ne peut s'empêcher de regarder ce qu'on dit de lui, d'y attacher de l'importance, de s'accorder au personnage médiatique qu'il est devenu. Car Nicolas Kolt n'est même plus vraiment un écrivain. "Nicolas Kolt, l'auteur internationalement reconnu, lu de Stockholm à Seattle, vénéré par des millions de fidèles dans le monde entier, n'est pas un écrivain. C'est un produit." Un produit qui ne sait plus comment se comporter avec ses proches et ses amis qui finissent par lui en vouloir et lui tourner le dos. Qui ne sait plus comment faire face aux journalistes, quelle attitude adopter avec ses fans, comment réagir aux médisances, aux intrusions dans sa vie privée, des mesquineries qui partout, par le biais parfois pervers des réseaux sociaux, l'atteignent et l'influencent.

"Je n’aime pas ce que tu es devenu, Nicolas, […] le rôle de petit con prétentieux et arrogant que tu joues, et que tu es peut-être effectivement devenu. Tu passes des heures à lire tes posts sur ta page Facebook. Tu as l’air de croire qu’il est plus important de suivre Nicolas Kolt sur Twitter que de me parler, à moi, à ma fille ou à ta pauvre mère. […] Ce livre a ouvert la porte de notre chambre à des milliers de gens. […] La vie n’est pas une grande tournée littéraire, Nicolas. La vie, ce n’est pas être reconnu dans la rue par des lecteurs en extase. La vie, ce n’est pas de savoir combien de gens te suivent sur Twitter et combien d’amis tu as sur Facebook"

Nicolas ne parvient plus à vivre réellement et sincèrement. Il est devenu arrogant, capricieux et égocentrique.

Mêlée au récit de ces trois jours à l'hôtel Gallo Nero, une autre intrigue nous entraîne dans le passé de Nicolas et, plus loin encore dans le passé de son père, de ses grands-parents, jusqu'en Russie. C'est que le point de départ de son best-seller est directement puisé dans son expérience personnelle puisqu'en voulant un jour renouveler son passeport, il s'est vu obligé de "prouver" sa nationalité française. Il a ainsi dû se replonger dans l'histoire de sa famille et y a découvert un secret sur son père et ses origines russes.

À l'encre russe est un roman sur les secrets de famille, la quête des origines, les interrogations généalogiques et en même temps, par un jeu subtil de retours en arrière, de contrepied et de mise en abyme, une analyse fine et pertinente sur l'inspiration – et son manque – ainsi que sur la façon dont l'écrivain transcende et transpose ses souvenirs en les prenant pour matière de ses œuvres. À travers le personnage de Kolt et ses excès, Tatiana de Rosnay aborde aussi la question du bon dosage de l'utilisation des réseaux sociaux, nous ouvre aux relations éditeur/auteur et surtout mène une salutaire réflexion sans complaisance, hyper-réaliste, parfois cruelle, sur la médiatisation à outrance des écrivains, transformés en VRP de leurs livres et parfois eux-mêmes en produits, tandis que le livre devient une marchandise comme une autre. En ces temps de rentrée littéraire aussi fastueux pour faire de passionnantes découvertes qu'exaspérants par la surexposition de certains écrivains promus stars d'émissions de radio ou de télévision et de magazines qui n'ont rien à voir avec la littérature et dans lesquels on s'intéresse davantage à leur vie privée qu'à leur style et à leur talent, on pourrait dire, pour paraphraser Flaubert que le difficile, en littérature comme dans la vie, "c'est de savoir quoi ne pas dire".

Le récit alterne entre présent et passé, entre page blanche et enquête sur les origines. Ce qui fait l'unité du roman, c'est que dans tous ses aspects, c'est Nicolas Kolt que nous suivons, son cheminement, ses errances. Le lecteur vit, vibre, doute, cherche, réfléchit, bute, pense à l'unisson du personnage, il est emporté avec lui dans l'histoire et dans sa réflexion qui l'amène à comprendre qu'il "ne faut pas écrire parce que l'on veut dire quelque chose mais parce que l'on a quelque chose à dire".

"LA VIE N'EST PAS UNE GRANDE TOURNÉE LITTÉRAIRE."

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