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"Les mots sont toujours en retard"

25 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

"Les mots sont toujours en retard"
"À force de nous éloigner l'un de l'autre, un beau matin, même avec des gestes, nous n'avions plus été capables de nous comprendre. Et sans doute est-ce la pire chose qui puisse arriver à deux êtres qui se sont aimés. Ne plus se comprendre, ne plus parler la même langue. Que ces être soient des parents, des amis, des amants, peu importe, l'inconsolable solitude est toujours la même quand on réalise qu'on est devenu deux étrangers."

Dans ce nouvel opus, Emilie Frèche nous entraîne dans une épopée originale et palpitante.
Suite à une véritable et improbable "injonction téléphonique" de son père, qui vit au Maroc et qu'elle n'a pas vu depuis sept ans, Elise quitte Paris, son mari et ses deux fils. Il lui a dit qu'il avait "besoin" de la voir. Serait-il malade ? S'est-il lui aussi fabriqué un cancer, comme sa mère qui en est morte il y a quelques années ? Malgré la distance, les silences, les douloureux souvenirs, Elise prend la route. Sans bien savoir exactement où elle va, ni pourquoi. Elle semble guidée par son inconscient, qui imagine son père à l'agonie, entrevoyant - pourquoi pas ? - la possibilité d'un dialogue auquel elle ne croyait plus... Elle accepte de faire les premiers pas, les premiers kilomètres sur ce chemin difficile, douloureux, vers cet homme dont elle a fui la tyrannie et qui est devenue pour elle un étranger. Au volant de sa vieille R5 verte, une antiquité bien fatiguée qui représente tout ce qui lui reste de sa mère, qui contient à elle seule tous les souvenirs heureux de l'enfance et reste un véritable refuge, Elise entreprend un long voyage en direction du sud. A priori, le but ultime devrait être le Maroc, et son père. Mais lorsqu'elle part, Elise ne parvient pas à voir si loin. Elle avance, c'est tout. Elle s'éloigne de Paris, de ses problèmes de couple, de son mari qu'elle aime toujours malgré les tromperies et les blessures. Elle se rapproche géographiquement de son père par la route, et symboliquement par la pensée. Car les kilomètres parcourus sont l'occasion pour la narratrice de revisiter son enfance, d'essayer de comprendre "comment (ils) en (sont) arrivés là", mais aussi de faire le point sur son couple en péril, ses fils qui grandissent trop vite - elle a peur qu'ils s'éloignent, eux aussi -, sa mère disparue trop tôt, et ce père violent et distant face à qui elle n'a jamais cessé d'être une petite fille, à la fois pleine de peur et de rancoeur... Les portraits apparaissent et se révèlent au long de la route, au gré d'un monologue intérieur où Elise prend conscience des fragilités de sa famille qui sont aussi les siennes.
Ce long voyage, ponctué d'obstacles, d'embûches, d'hésitations, est symbolique du cheminement, plus ou moins douloureux, mais toujours essentiel qui s'impose à chacun pour devenir adulte.
On est véritablement séduit par cette histoire complexe et profonde, menée sur un rythme plein d'allant qui nous emporte dans de multiples péripéties avec une imagination et une fantaisie réjouissantes.
D'une plume efficace et alerte, Emilie Frèche parvient en effet à faire progresser inéluctablement son récit de façon très vivante, tout en nous jouant avec des retours en arrière et des digressions subtilement amenés, qui jamais n'en réduisent la tension. Aucune pesanteur, tout est fait de suggestions qui accrochent sans cesse notre attention, par la variété des décors, des lumières, des tonalités. Son humour plein d'ironie et de mordant, mêlé parfois, pour notre plus grand bonheur, de fantastique et d'onirique, s'estompe à certains moments au profit d'une certaine gravité, ponctuée de brèves et pertinentes réflexions, de rapides et sensibles notations psychologiques, d'analyses profondes quant à ces retrouvailles impossibles et pourtant indispensables...

Avec ce road-book plein de sensibilité, d'émotion et de suspens, Emilie Frèche confirme son talent réel de romancière.

L'AUTEURE

Emilie Frèche est née en 1976. Elle est romancière et cinéaste. Elle est l’auteur de romans : Les Vies denses (Ramsay, 2001), Une femme normale (Ramsay, 2002), Le Sourire de l’ange (Ramsay, 2004), Le Film de Jacky Cukier (Anne Carrière, 2006), Chouquette (Actes Sud, 2010). Et de deux documents autour de la mort d’Ilan Halimi : La Mort d’un pote (Panama, 2006) et, en 2009, avec Ruth Halimi, Vingt-quatre jours. La vérité sur la mort d’Ilan Halimi (Seuil).

"Deux étrangers" a reçu le Prix Orange en juin 2013.

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