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"OUBLIER, C'EST PARDONNER"

26 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

"OUBLIER, C'EST PARDONNER"

Imaginez un peu... vous vous endormez en 1988 et vous vous réveillez en 2000... vous aviez vingt-cinq ans, vous en avez trente-sept... vous veniez de rencontrer un beau garçon séduisant et vous vous retrouvez avec un mari quasi grisonnant et trois enfants dont vous ne connaissez même pas les prénoms !

Serait-ce un mauvais rêve ? Une amnésie ? Non, impossible, on ne voit ça que dans les films. Sauf que lorsque ça vous tombe dessus, ainsi qu'un an 2000 avec ses craintes de bug, ses passants inquiets, ses clochards multipliés, ses téléphones devenus portables et cet étrange "toile" qui s'appelle Internet, on est bien obligé d'y croire. Tout en continuant de se demander pourquoi... Pourquoi ai-je tout oublié, se demande Marie, pourquoi me suis-je précipitée dans l'oubli, pourquoi suis-je devenue du jour au lendemain une spectatrice de ma vie. Comme si je regardais la vie d'une autre... Comment ai-je pu, aussi, vivre pendant douze ans avec cet homme que je découvre, ce Pablo rencontré en 88 et qui semble si aimant, si parfait, si étranger pourtant. Marie est perplexe devant tant d'amour, elle qui ne tenait jamais plus de deux ans avec un compagnon : "Je ne voulais pas être seulement l'architecte d'un bonheur. Je voulais vivre avec un amour, vivre en amour." Serait-ce précisément pour ça qu'elle a "pris des vacances d'elle-même", parce que "quelque chose s'était glissé entre elle et son amour" ? Quel est d'ailleurs ce mystérieux "pacte" dont il lui parle ? A-t-elle tort, a-t-elle raison ? Elle décide de ne rien dire à Pablo, son coup de foudre devenu en l'espace d'une nuit un presque vieux mari. Lui aussi s'interroge. Marie lui paraît différente, bien sûr, mais c'est plutôt en mieux. Il a l'impression de découvrir une femme transformée, et les enfants une nouvelle maman. Comme si elle avait vidé sa mémoire interne pour pouvoir créer, enfin, du neuf. Faire table rase du passé pour mieux avancer. Et Marie se lance, à l'aveugle, dans une longue quête d'elle-même, retrouve peu à peu des traces de son passé : Catherine et Juliette, les bonnes copines, Enrique, le professeur de piano à qui elle doit avouer son amnésie pour justifier un don musical récemment découvert, le désagréable Igor, frère amer de Pablo et ses perfides sous-entendus, Geneviève l'amie d'enfance, retrouvée d'abord en rêve puis dans des messages électroniques, et le petit groupe du théâtre d'improvisation, la sage-femme qui l'a aidée à faire naître ses filles et pourrait, peut-être, la mettre au monde elle aussi, avec tous ses souvenirs revenus, et Raphaël, le parrain de Lola, le psy à qui elle raconte tout et qui lui pose la bonne question : "Pourquoi avez-vous eu besoin de vous perdre pour mieux vous retrouver ?" Une question qui est comme un présage à celle que Marie ne tardera pas à formuler malgré son angoisse : "Quel genre d'amour faut-il ressentir pour décider inconsciemment de ne plus voir l'homme avec lequel on a vécu depuis douze ans au profit de celui qu'on vient de rencontrer ?". "Tout, plutôt que le non-être, le non-recevoir, le non-dit, le non." Oui, tout plus que l'enlisement, "la lente agonie qui consiste à vivre un amour mort". Tout, et même la souffrance de la vérité qui se cache, peut-être, dans les pages de ce cahier dissimulé quelque part dans le cabanon des vacances légères. "Tout savoir pour ne plus reproduire, peut-être, les erreurs qui ont conduit au bord du vide".
Le superbe roman de Frédérique Deghelt happe le lecteur dès les premières pages pour ne plus le lâcher. Car ce sont un peu nos propres questions qu'il pose dans un récit dont l'idée originale lumineuse est portée par un scénario millimétré jusqu'au grand frisson final : comment vivons-nous notre histoire d'amour ? Pouvons-nous lutter contre ce vieillissement qui nous fige et nous glace ? Pouvons-nous accepter le silence qui sert à entendre les pensées, ce silence dont nous avons tellement peur et que nous tentons sans cesse de combler ? Combien de temps pouvons-nous rester en équilibre sur le fil de notre vie en donnant aux autres l'impression que nous y sommes parfaitement bien et en totale sécurité ? A travers ces questionnements, l'auteure nous offre une belle réflexion sur l'amour, sur les fêlures et les épreuves du temps...
Dans ces années de vie qui ont filé sans que, comme Marie, nous nous en rendions compte, gardons-nous plus de souvenirs que de regrets ? C'est "la vie d'une autre" pour Marie. C'est peut-être, parfois, simplement la nôtre...

La Vie d'une autre a été adapté au cinéma en 2011 par Sylvie Testud, avec Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz

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