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C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE

27 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE

Disparaître subitement, partir sans se retourner et sans laisser de traces, échapper à son destin, recommencer sa vie ailleurs, sous un autre nom ou dans l'anonymat, c'est souvent un fantasme mais au Japon, c'est une tradition, héritée de l'époque féodale et qui est redevenue, à cause de la crise, d'actualité. Pour différentes raisons dont la principale est le surendettement, recensées dans un chapitre intitulé "Liste des raisons de disparaître", des milliers d'individus fuient leur famille et leur existence, deviennent des fantômes, des ombres errantes. C'est ce que fait Kaze, "l'évaporé" du roman, qui pour d'obscurs motifs a été "remercié" par son patron : il laisse une lettre, ses clés, son téléphone, son portefeuille, sa femme, sa maison, sa vie, "ferme les yeux. Serre les dents. Vomit et pleure, à l'intérieur". Il disparaît dans la nuit, il disparaît de la vie. Il s'évapore comme la fumée des cigarettes qu'il fume désormais par deux. Même si "c'est un désastre, l'exil, un naufrage", il n'a pas d'autre choix.

De l'autre côté du Pacifique, aux Etats-Unis, un homme s'apprête à partir, lui aussi, mais sans le vouloir vraiment. C'est Richard B., détective privé au grand cœur, poète à ses heures, menant ses enquêtes avec tact et délicatesse. Il déteste les voyages mais fait néanmoins sa valise pour les beaux yeux de la femme qu'il n'a jamais cessé d'aimer bien qu'elle l'ait laissé un an auparavant "au bord du gouffre, en tout cas du caniveau", Yukiko, une ravissante Japonaise aux cheveux "d'un noir qui n'existe que dans ses cheveux, lorsqu'elle bouge, mats et brillants à la fois". Yukiko s'est installée en Californie pour y vivre son rêve américain ; actrice sans emploi, elle est également serveuse. Rappelée au Japon suite à la brutale disparition de son père, elle demande à Richard de l'accompagner pour l'aider à le retrouver.

On comprend rapidement que le père de Yukiko n'est autre que Kazehiro, devenu Kaze dans son "évaporation". Pour elle, ce retour au pays natal est troublant, elle se sent d'abord elle-même comme évaporée, déconnectée, étrangère presque. Puis "tout lui revient, c'est tout le Japon d'un coup, violent, viscéral, elle peut le sentir envelopper sa peau, son visage, et la Yukiko en elle qui vient de reprendre ses esprits, celle qui n'était jamais partie et n'avait fait que rétrécir en elle, avec ses cheveux longs et japonais, ses yeux presque fermés, sa bouche dans l'attente de parler sa langue"... Richard, lui, reste mal à l'aise, analphabète, ne parlant ni ne comprenant le japonais ; pour le reste, "il s'attendait à tout et il a tout eu" : "tous les clichés du Japon sont vrais, même ceux qui se contredisent. (…) Il n'y a aucun exotisme."

Commence alors l'enquête sur les traces de cet homme presque jamais nommé, personnage tout juste évoqué quoique central – "on ne parle pas des johatsus (les évaporés), ça porte malheur". Et ni son épouse, ni ses anciens collègues, ne savent rien, n'envisagent rien, aucune esquisse d'explication ne se dessine, aucune piste n'émerge. Yukiko s'en remet à Richard qui piétine dans son enquête, freiné par la barrière de la langue et les concepts japonais qui lui restent abscons. Seul le roman – le romancier – peut dès lors nous mener sur les traces de l'évaporé, sans restreindre ce tabou japonais à sa dimension fataliste. Avec le jeune et attachant Akainu, Kaze lutte, cherche à donner une signification à sa disparition, parvient à se réinventer. En réalité, c'est Kazehiro qui s'évapore, donnant naissance à Kaze, homme blessé en quête de compréhension, d'apaisement, de sens. Akainu, survenu par hasard à ses côtés, est un jeune garçon de quatorze ans, survivant de la catastrophe de Fukushima, dont l'histoire personnelle se dévoile peu à peu, faisant surgir l'émotion à chaque instant vécu ou remémoré. Lui et Kaze sont "deux étrangers complices d'anonymat dont le lien repos(e) justement sur la clandestinité", mais leur complicité insolite va les amener chacun à avancer, l'un vers son passé douloureux et refoulé pour retrouver sa vie, l'autre vers son avenir pour se réinventer une nouvelle vie en échappant au système, en échappant au Japon.

Par l'intermédiaire de ce duo, Thomas B. Reverdy nous ouvre le monde des évaporés, des "invisibles", de ces hommes-ombres réduits non seulement à la non-existence mais aussi à la misère, à la précarité du travail journalier, à l'exploitation dans les ruines contaminées de la catastrophe. Ils survivent plus qu'ils ne vivent et Kaze est le symbole de la possibilité d'une renaissance dans un espace de désespoir et de désolation.

Par le subtil jeu des points de vue et les regards croisés des personnages, articulé autour d'une quête et d'une fuite, oscillant entre ombre et lumière, le roman de Thomas B.Reverdy est un livre rare et envoûtant qui mêle avec habileté et délicatesse enquête policière, poésie, histoire d'amour sur fond de panorama d'un pays meurtri et en crise, avec de magnifiques descriptions sous forme de rêves dans lesquelles le lecteur est intimement impliqué. Mais ces images presque documentaires, rapportées par l'auteur de son séjour à la Villa Kujoyama, se heurtent à l'indicible des destinées humaines, laissant place à un charme mystérieux, entre réalité et rêve, entre prose et poésie, dans ce roman infiniment beau et sensible, un peu mélancolique, qui nous emporte plus profond des âmes, là où les personnages se retrouvent après s'être égarés. Avec cet espoir, toujours, qu'on peut repartir, que "parfois, pour survivre, il faut partir" et se réinventer.

Et "après tout, on n'est pas obligé de savoir comment ça finit" puisque de toute façon, "la vie est complètement hors de contrôle"...

C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE
Thomas B. Reverdy, né en 1974 est agrégé de Lettres Modernes et enseigne au lycée Jean Renoir à Bondy. Il a raconté son expérience de professeur dans LE LYCÉE DE NOS RÊVES, co-écrit avec Cyril Delhay, alors responsable du programme "Convention d'Education Prioritaire", à Sciences-Po.

Ses trois premiers romans, LA MONTÉE DES EAUX (Seuil, 2003), LE CIEL POUR MÉMOIRE (Seuil, 2005) et LES DERNIERS FEUX (Seuil, 2008 - Prix Valéry Larbaud), constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l'amitié et de l'écriture.

L'ENVERS DU MONDE (Seuil, 2010) rompt avec cette veine autobiographique en proposant une intrigue policière aux implications morales et philosophiques dans le New-York de l'après 11-Septembre.

​Il a également participé en 2009 à un ouvrage collectif intitulé COLLECTION IRRAISONNÉE DE PRÉFACES À DES LIVRES FÉTICHES (Ed.Intervalles)

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