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CAPITALE DE LA DOULEUR

14 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CAPITALE DE LA DOULEUR

Le sidérant roman de Boris Razon s'ouvre sur un compte à rebours : 64 jours avant la "métamorphose" qui va faire de lui "un homme sans âge et un meurtrier". Alors qu’il est en voyage avec Caroline, qu’ils s’aiment et que la vie est pleine de promesses, cet homme de 30 ans, heureux, bon vivant, au corps jeune et triomphant, qui goûte le bonheur du soleil, des bains de mer et de la cigarette, puisque "fumer, c'était vivre, s'infliger soi-même du mal et en jouir", ressent les premiers symptômes – infection, virus, bactérie, maladie rare ? on ne saura jamais – d'un mal mystérieux, pernicieux, qui sans coup férir l'atteint, le paralyse de douleur, l'asphyxie. En l'espace de quelques jours seulement, le voilà perclus, inerte, privé de sensations, de paroles et de respiration, prisonnier d'un corps devenu insensible, pur esprit incarcéré dans une enveloppe de chair végétative. Une intelligence, une mémoire, une âme, avec "son corps pour sarcophage".

«La métamorphose avait eu raison de moi. Je m'étais presque entièrement éteint, maintenu en vie par trois tubes et un petit fil logé dans mon cerveau. Et maintenant, en cet instant, je revois ma famille et mon amoureuse ce jour-là [...]. Je me disais : “Ils vont partir ou mes yeux vont se fermer. Bientôt je ne les verrai plus”...»

Sauf que Boris Razon narre ce cauchemar comme une épopée et qu'en définitive, c'est lui, l'homme-sarcophage immobile, qui met les voiles pour une longue traversée en solitaire, qui sous sa plume devient un récit épique, une descente aux enfers chimérique, envahie d'hallucinations et de dangers, de visions d'épouvantes, de réminiscences, de bruits environnants... La déchéance physique n'est que la partie apparente de la "métamorphose" subie. Loin du monde "réel", enfermé dans une "semi-conscience psychotique", il découvre, dans les abysses les plus profondes de son psychisme, une autre réalité, à plusieurs dimensions, dans une sorte de fête en son honneur peuplée d'inconnus menaçants et peu recommandables.

Tout ceci ressemble à un chaos, aux cercles de l'enfer de Dante, à une lutte intime mais à travers cette chute, se joue aussi une métamorphose spirituelle, quelque chose d'un rite initiatique, qui passerait par l'épreuve, l'abandon, la confrontation avec le mal, la traversée des ténèbres, comme si, au pays de la douleur, l'auteur visitait son inconscient empli d'angoisses archaïques, une contrée étrange où tout est à la fois dangereux, hostile, bizarrement obscène. De cet univers parallèle, il est tenu en vie par la présence solaire de Caroline, qui fait tout pour le sortir de sa capitale de douleur en l'attirant à elle. Comme nous, avec nous, Caroline détaille les dossiers médicaux, égrenés en marge du récit, un enchevêtrement de tests, d'analyses et d'observations cliniques dans lesquels on tente de déceler le moindre signe de l'amélioration de l'état de Boris.

La lecture de Palladium nous confronte au huis-clos infernal d'un homme enfermé en lui-même, hanté par la peur de mourir, habité par la honte de ne plus s'appartenir, dévoré par la solitude et la douleur. C'est une lecture intense, tendue, éprouvante, violente qui nous entraîne loin en nous-mêmes, dans la complexité des êtres humains, trop humains que nous sommes.

"C'était lui ou moi, lui et sa beauté solaire, sa joie de vivre, son plaisir débordant à fumer, à boire, à prendre ce qui était devant lui [...] ; ou moi, boiteux, handicapé, insensible, perdu dans d'insondables abîmes..."

CAPITALE DE LA DOULEUR
Né en 1975, Boris Razon est journaliste, directeur des nouvelles écritures et du transmédia à France Télévisions. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud en histoire, il a co-fondé le magazine mensuel Don Quichotte, avant d’entrer au Monde.fr dont il est devenu rédacteur en chef en 2002. Il se passionne pour les langages numériques.

Palladium est son premier roman.

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