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L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR

28 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR

De passage à Hambourg et entre deux répétitions du Deuxième Concerto de Brahms – cette œuvre qu'il a "composée pour qu'elle outrepasse les capacités féminines"... – Hélène Grimaud s'aventure au hasard dans la ville, déambule dans un quartier désert et sombre, jusqu'à ce que ses pas l'amènent devant un magasin insolite, "bric-à-brac, moitié antiquités, moitié brocante, qui semblait s'ouvrir, depuis l'entrée, en arrière-salles multiples, un labyrinthe de niches où des vestiges des siècles antérieurs s'étaient exilés du temps et des modes". Dans l'atmosphère étrange de cette boutique, dans "un de ces moments un peu absurdes, vaguement irréels, vécus comme dans une fièvre légère", elle finit par buter sur ce qui va changer sa vie "et (la) conduire au secret bouleversant" qui sera le point de départ du roman et de l'enquête qu'elle va mener pour le percer. Son destin vient de trébucher sur "un gros manuscrit qui, étrangement, gisait à même le sol et dont s'échappaient des partitions de musique". Elle l'achète pour une somme dérisoire et ne se décide à l'ouvrir que deux jours plus tard. Elle découvre alors qu'il s'agit d'un manuscrit signé de Karl Würth, le pseudonyme de Brahms, avec des gravures de Max Klinger qui lui semblent raconter très exactement les concertos qu'elle est en train de répéter, des partitions, des dialogues, des dessins, et deux photos...

Intriguée, fascinée par ce trésor entre ses mains, Hélène Grimaud s'applique à mettre de l'ordre dans ces feuillets, d'y trouver une chronologie, une logique, sentant "entre tous ces éléments un lien mystérieux et agissant".

Dès lors, le roman alterne entre le récit de Brahms – nouvelle fantastique ou transcription d'une expérience personnelle véridique et effrayante, on ne saura jamais... – et les résonances qu'il fait entendre à Hélène Grimaud dans sa vie, dans son interprétation musicale et quant à ses préoccupations écologiques. Car Brahms raconte dans ce mystérieux manuscrit un voyage étrange dans les forêts tourmentées, hantées, des bords de la Baltique, un voyage aux limites du réel et de l'imaginaire, où "les frontières entre raison et déraison se brouillent", où, dans un état semi-conscient, semi-comateux, il est d'abord effrayé par le silence assourdissant de la nature puis il entend les animaux qu'il rencontre lui parler. Le loup d'abord, puis le cygne... Le cygne qui le premier fut victime de la terrible grippe aviaire.

"La création tout entière joue une musique qui la maintient en vie, par quoi elle s'auto-enfante ! Ainsi est-elle en train de renoncer à la jouer ! La nature s'enferme peu à peu dans un mutisme suicidaire !"

Troublée par ce message qu'elle ressent comme prémonitoire au regard de toutes les catastrophes, de tous les désastres, de tous les massacres infligés à la nature, Hélène Grimaud y voit comme un appel à poursuivre, à reprendre de plus belle le combat, à "retrousser les babines, montrer les crocs et (se) battre".

Tout le livre est imprégné du romantisme allemand le plus effréné, douloureux souvent, en quête d'absolu et d'harmonie avec les forces profondes de la natures... "Les parallèles ne (cessent) plus de se dessiner entre le présent et le passé que hantait Johannes Brahms. Les coïncidences se (révèlent) de plus en plus troublantes"...

On oscille entre roman fantastique et récit autobiographique, une lisière subtile où Hélène Grimaud dit son inquiétude devant l'état du monde et son futur désastreux si les hommes continuent de massacrer la planète, sa désolation face à cet esclavage consenti au pouvoir absolu de l'argent, face à la dictature de l'avoir primant sur l'être, face à l'affrontement entre deux logiques inconciliables : le sacré et le profit. Mais elle exprime aussi magnifiquement son amour de la musique, sa passion pour l'œuvre de Brahms, qui lui est "plus intime que n'importe quel autre compositeur", celui sans qui elle ne pourrait pas vivre. "Cette musique m'a proprement révélée. Elle m'a appris à résoudre l'apparent dilemme entre les voix supérieures et inférieures", elle lui fait ressentir "la sensation physique d'une ouverture sans fin qui vous déploie dans une dimension supérieure."

"Il y a chez Brahms, et qui me ressemble, cette tentation de la nuit que dépasse et transfigure une joie plus haute, plus forte, enracinée dans toute la création."

Si son inquiétude pour la planète lui donne une envie impérieuse de se rapprocher de ses loups adorés, de mettre les mains dans leur fourrure, elle prend également conscience de "la transformation intérieure de chaque individu qu'exigera le changement de nos modes de vie" et de l'évidence que seuls l'art et la musique pourront nous y aider. "Ils s'offrent comme les recours universels à la crise écologique, qui est une crise spirituelle. (…) Jamais, comme à cet instant précis, la musique, parce qu'elle n'existe que lorsqu'elle s'incarne dans le jeu d'un interprète, ne m'a autant rappelée à mon devoir de création, ne m'a rappelé avec autant de force que je suis née pour créer, non pour détruire".

Avec ce Retour à Salem, Hélène Grimaud nous offre un ouvrage virtuose, aux confins du mystère et de l'irrationnel, un ouvrage enfiévré, passionné, virevoltant, à la fois résolument romantique et terriblement contemporain qui nous invite à laisser "résonner en musique les mots qu'aimait répéter Johannes Brahms : «Cherchez en vous-même, non en moi.»"

L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR
Née en 1969 à Aix en Provence, Hélène Grimaud découvre le piano à l'âge de 7 ans et entre au Conservatoire de Paris à 13 ans.

En 1987, elle participe au Midem à Cannes et au Festival de la Roque d'Anthéron. En 1990, elle fait une longue tournée aux Etats-Unis et l'année suivante, s'établit à Tallahassee, en Floride. Elle y fait la rencontre d'une louve et se passionne alors pour ces animaux. Elle étudie leurs moeurs et leurs comportements, décide de créer une fondation et un parc consacrés à leur étude et à leur réhabilitation. Elle obtient un diplôme d'éthologie, indispensable pour ouvrir un tel centre.

Au printemps 1997, elle co-fonde avec le photographe J.Henry Fair le Wolf Conservation Center à South Salem (état de New-York) : une organisation privée à but non lucratif, visant à étudier et promouvoir la sauvegarde du loup.

Hélène Grimaud est aujourd'hui correspondante de plusieurs organisations scientifiques et oeuvre pour la réintroduction du loup dans son milieu naturel.

En 2006, elle quitte les Etats-Unis pour vivre quelques temps à Berlin. Elle réside actuellement en Suisse, avec son compagnon, le photographe Mat Hennek, et les deux enfants de celui-ci qu'elle a adoptés.

Elle a publié deux livres : VARIATIONS SAUVAGES (en 2003) et LEÇONS PARTICULIÈRES (en 2005) et plus de 20 albums consacrés entre autres à Brahms, Beethoven, Mozart, Bach, Rachmaninov, Chopin, Bartok ou Schumann.
À écouter avant, pendant et après la lecture du roman...

À écouter avant, pendant et après la lecture du roman...

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deal music 11/08/2014 12:05

Quelle musique extraordinaire. En tant que professionnel dans la commercialisation d'instruments de musique je trouve qu'elle a un sens de la musique au piano qui nous touche profondément.