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L'IDÉALISME EST INSTABLE

2 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'IDÉALISME EST INSTABLE

"Maria Cristina Väätonen, la vilaine sœur, adorait habiter à Santa Monica".

Ainsi commence le nouveau roman de Véronique Ovaldé, qui marque une inflexion nouvelle dans son œuvre. Sans rompre avec l'univers du conte, du légendaire, de l'onirique qui habite chacun de ses livres, elle installe néanmoins cette fois-ci ses personnages dans des lieux qui existent réellement – Santa Monica, la Californie, New-York... Mais dans cette réalité spatiale s'infiltre l'imaginaire fantaisiste et acidulé de l'auteure.

L'héroïne est écrivain. Elle a connu le succès dès son premier roman, "La vilaine sœur", un récit autobiographique publié alors qu'elle était encore mineure et par lequel elle s'émancipe par l'écriture de son asphyxiante famille. Elle y raconte la folie et le mysticisme bigot de sa mère, la jalousie de sa sœur qu'elle a failli tuer accidentellement, qui en est restée épileptique et n'a jamais pu dépasser l'âge mental de 14 ans, la dépression de son père taiseux et imprimeur analphabète. Ce premier roman témoignait de "la nécessité qu'elle (avait) ressentie de clôturer l'épisode lapérousien de sa vie et d'inventer quelque chose." Et son succès lui a permis de conquérir sa liberté, de s'installer en Californie, où elle a découvert d'autres modes de vie, de nouveaux territoires existentiels et où elle a rencontré Rafael Claramunt, ex-grand écrivain argentin exilé, poète drogué, potentiel "nobélisable", qui devient son amant, son pygmalion et, selon les apparences, son protecteur...

Lorsque nous rencontrons Maria Cristina au début du roman, nous sommes à la fin des années 80, elle a une trentaine d'années et est "encore dans l'insouciant plaisir d'écrire, acceptant la chose avec une forme d'humilité et le scepticisme prudent qu'on accorde aux choses magiques qui vous favorisent mystérieusement". Elle a fui quinze ans plus tôt Lapérouse, "ville calme et froide" du grand nord pour échapper à la dictature paranoïaque de sa mère. Mais son passé et sa famille la rattrape à la faveur d'un appel téléphonique de sa mère, à qui elle n'a pas parlé depuis des années et qui lui dit qu'il faut absolument qu'elle vienne à Lapérouse. Maria Cristina "prononce prudemment" qu'elle va voir. Malgré ses réticences, elle décide de faire le voyage, même si "elle sait qu'aller jusqu'à Lapérouse va la replonger dans son enfance". Et l'on se demande avec le narrateur "pourquoi Maria Cristina s'est-elle aussitôt envolée au moindre commandement de sa mère, pourquoi a-t-elle laissé tomber son sublime confort angelin, ses palmiers cosmétiques, ses amis et son Pacifique, pourquoi a-t-elle répondu dans la seconde à l'injonction de sa mère, pourquoi retourner à Lapérouse, attendait-elle un signe de sa mère depuis tout ce temps, aspirait-elle à une réconciliation, que celle-ci lui dise, Nous sommes toujours là, nous t'attendons. Maria Cristina se sent-elle vraiment encore coupable ?". Et l'on comprend rapidement que le monde de Maria Cristina est "un monde de contradictions".

La structure même de la narration rend compte de ces contradictions, à la fois distinctes, en résonance et symboliques.

D'un côté, la vie à Lapérouse, digne d'une légende ancienne, avec son atmosphère sombre de conte d'autrefois, cette maison d'un rose improbable dans cette bourgade du bout du monde perdue entre marais et forêts étranges... C'est le lieu et le temps des mauvais rêves, des jalousies, de l'extravagance délirante de la mère, de la croyance en la possession par le Malin. Dans cette ambiance insolite se dessine puis s'impose progressivement l'attirance de Maria Cristina pour la littérature, la lecture d'abord puis l'écriture, en secret car on ne peut dans cet endroit farouche peuplé de fantômes lire ou écrire paisiblement.

De l'autre côté, il y a la vie américaine, hyper-réaliste celle-ci, presque sur-réaliste même. On y respire l'air californien, dans un univers fantasque de western baroque et de paradis artificiels, qui augure pour Maria Cristina une vie nouvelle, une émancipation, une libération. Et il y a Rafael Claramunt, qu'elle "aurait voulu ne pas écouter mais il y avait quelque chose d’excitant à l’entendre être aussi méchant, il disait du mal de tout le monde, il conversait avec son éditrice comme s’ils avaient été dans la même pièce, il s’installait dans un fauteuil, un Robusto à la main…". Son entrée en scène dans la vie de Maria Cristina marque un tournant décisif pour elle et pour le récit.

Entre ces deux histoires, celle du départ et celle du retour, racontées par un narrateur anonyme et omniscient, le personnage de Maria Cristina se révèle être l'incarnation de toutes les récurrentes obsessions de l'auteure explorées différemment. Plus introspective, moins "enchantée", ce huitième roman est aussi l'occasion pour l'auteure d'une réflexion sur l'écriture et le statut de l'écrivain portée par les personnages sans que l'on soit jamais dans la théorisation, sans affectation, mais au contraire avec beaucoup de naturel et de finesse. Ses thèmes de prédilection sont aussi bien présents : famille envahissante et étouffante, spiritualité, embrigadement, et féminisme, tous traités avec subtilité et élégance. L'écriture est toujours ample, dense, riche, tout à la fois romanesque et poétique, foisonnante sans excès, lyrique sans fausse note.

"Le but de toutes les histoires c'est de satisfaire le désir ardent de celui qui les lit". La grâce des brigands, roman magique dans lequel la réflexion épouse la fantaisie, y parvient au-delà de toutes les espérances.

L'IDÉALISME EST INSTABLE
Véronique Ovaldé est née en 1972. Ses ouvrages connaissent un succès grandissant et depuis le début de sa carrière littéraire elle bénéficie d’une reconnaissance des libraires, des lecteurs et des critiques.

Ses romans sont traduits dans de nombreuses langues (italien, espagnol, allemand, roumain, portugais, anglais, coréen, chinois, finnois, etc.).

Véronique Ovaldé est également éditrice chez Points, responsable du roman noir, de la poésie et de la collection Signatures (groupe La Martinière). Auparavant chez Albin Michel, elle a notamment travaillé sur Le club des incorrigibles optimistes de J-M.Guénassia (Prix Goncourt des Lycéens 2009).

Elle a notamment publié :

❊ LE SOMMEIL DES POISSONS (Seuil, 2000)

❊ TOUTES CHOSES SCINTILLANT (L'Ampoule, 2002)

❊ LES HOMMES EN GÉNÉRAL ME PLAISENT BEAUCOUP (Actes Sud, 2003)

❊ DÉLOGER L'ANIMAL (Actes Sud, 2005)

❊ ET MON CŒUR TRANSPARENT (Ed.de l'Olivier, 2008 – Prix France-Culture/Télérama)

❊ CE QUE JE SAIS DE VERA CANDIDA (Ed.de l'Olivier, 2009 – Prix Renaudot des Lycéens, Prix France Télévisions, Grand Prix des Lectrices de Elle)

❊ DES VIES D'OISEAUX (Ed.de l'Olivier, 2011)
L'IDÉALISME EST INSTABLE
J'ai lu ce livre dans le cadre des MATCHS DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE organisés par PriceMinister qui ont pour but de désigner LE livre de la rentrée littéraire 2013 à partir des critiques et des votes d'un millier de blogueurs et blogueuses.

Rendez-vous à cette adresse pour le résultat !

http://www.priceminister.com/blog/les-matchs-de-la-rentree-litteraire-2013-8774

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