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L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE

24 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE

"Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone". Ce prologue à l'Antigone de Jean Anouilh est aussi celui qui ouvre le roman de Sorj Chalandon, à Beyrouth, en 1983. Mais le jeu tourne court, la réalité rejoint la tragédie antique, les destins des personnages sont scellés d'avance, il n'y a pas d'issue. Reste à l'auteur à remonter le cours du temps, à dérouler le fil de l'histoire à l'envers pour dévoiler et expliquer comment tout cela a commencé.

Retour à Paris, en 1974. Georges est un jeune homme, héritier de mai 68, qui vit au rythme du théâtre et des manifestations, s'imagine en héros, croit pouvoir changer le monde et résume le danger à quelques coups de poing. Sa rencontre avec Samuel Akounis, réfugié grec, metteur en scène et militant contre la dictature des colonels, est décisive. S'instaure d'abord entre les deux hommes un rapport de fascination, d'identification de Georges à Samuel. Ce dernier n'a qu'un seul rêve : monter l'Antigone d'Anouilh. Et pas n'importe où : à Beyrouth, dans un Liban en guerre, dans un Liban sous les bombes, avec des comédiens issus de communautés différentes, une trêve poétique sous forme d'utopie, la mise en scène d'un monde idéal comme s'il pouvait exister.

Samuel est malade, alors c'est Georges qui part au Liban, se lance dans la réalisation d'un projet qui le dépasse complètement, laisse derrière lui femme et fille pour porter le rêve de son ami. Sur place, il doit trouver son Antigone et surtout convaincre sunnites, Druzes, chiites, chaldéens et chrétiens maronites de jouer ensemble. Ce ne sera pas la paix, juste un instant de grâce, un moment suspendu dans l'espace-temps de la pièce – et du livre.

Le quatrième mur, qui donne son titre au roman, est le cloisonnement créé par les acteurs entre eux et le public, une séparation mentale destinée à renforcer l'illusion théâtrale et qui induit une sorte de contrat entre comédiens et spectateurs disant que tout ce qui a lieu au-delà de ce mur est vraisemblable et peut arriver. L'ambition de Georges est de transposer ce quatrième mur à Beyrouth, pour séparer le théâtre de la vraie vie, ériger une barrière entre les comédiens et la guerre, oublier un temps les conflits pour se rassembler autour du message d'Anouilh – Antigone exprime le refus de l’ordre établi au nom de valeurs supérieures, celles de justice et de paix...

Par delà l'effondrement des illusions et le démenti des utopies, c'est aussi le choc entre deux mondes qui est ici décrit, par une mise en perspective de la guerre libanaise, de l'opération Paix en Galilée, et le massacre des camps de Sabra et Chatila. En se fondant sur sa propre expérience de journaliste, Sorj Chalandon interroge, bouscule, emporte le lecteur. Grâce à une chronologie quelque peu désordonnée, des superpositions narratives entre le texte du roman et le texte d'Anouilh – l'aube grise de Chatila n'est pas sans évoquer certaines atmosphères dépeintes par le dramaturge –, l'auteur brouille les pistes, nous immerge dans une guerre où la mort n'est pas un jeu. On n'est plus dans le théâtre, on re-bascule brutalement dans la réalité, de l'autre côté du quatrième mur.

La grande force du roman réside dans l'immense sensibilité de la plume de Chalandon, la sobriété de l'écriture qui suggère et donne à voir avec si peu de mots. La fiction s'efface alors, ne subsiste que la parole humble du témoin, la fragilité de l'existence dans un climat de guerre omniprésent.

Sous la plume brillamment dramatique de Sorj Chalandon, le théâtre devient un instrument rhétorique et politique qui fait résonner l'intensité de la guerre civile.

"L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. [...] Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne..."

L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE
Sorj Chalandon est né en 1952. Journaliste à Libération de 1973 à 2007, membre de la presse judiciaire, grand reporter puis rédacteur en chef adjoint du quotidien, il est l'auteur de reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le Prix Albert Londres en 1988. 

Écrivain, il a déjà publié cinq romans chez Grasset :

❊ Le petit Bonzi (2005)

❊ Une promesse (2006) – Prix Médicis

❊ Mon traître (2008) 

❊ La légende de nos pères (2009)

❊ Retour à Killybegs (2011) – Grand Prix du Roman de l'Académie française


Le quatrième mur, son sixième roman, a reçu le Prix Goncourt des Lycéens le 14 novembre 2013.

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