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DES JEUX D'ENFANTS, MAIS ORGANISÉS PAR DES ADULTES

27 Décembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

DES JEUX D'ENFANTS, MAIS ORGANISÉS PAR DES ADULTES

Janvier 1722, sur le fleuve Bidassoa, à la frontière entre la France et l'Espagne. Deux petites princesses se croisent, sur l'île des Faisans. Deux royaumes achètent la paix en s'échangeant deux fillettes...

La première est Maria Anna Victoria, a 4 ans, est l'Infante d'Espagne et la fille de Philippe V. Par la "grâce" d'une "idée brillante – et d'une symétrie sans défaut", singulièrement machiavélique, de Philippe d'Orléans, Régent du Royaume de France, la petite princesse est promise au jeune roi Louis XV, de sept ans son aîné.

La seconde est Louise Elisabeth d'Orléans (dite Mademoiselle de Montpensier), a 12 ans et c'est au Prince des Asturies, âgé alors de 14 ans et futur héritier du trône, qu'elle doit s'unir...

Le mariage n'est alors pas une question d'amour, il est seulement le fruit des variations énigmatiques et saisonnières de la diplomatie. Pour des raisons politiques, les deux petites princesses sont donc contraintes de quitter pays, famille, amis, serviteurs, habitudes et langues maternelles pour devenir les futures reines de deux pays, alors qu'elles sont encore si jeunes... Ni l'une ni l'autre ne comprennent d'ailleurs bien ce qui leur arrive et ce à quoi elles sont promises.

Pour la toute petite Mariannine qui s'intéresse plus à ses poupées qu'aux considérations diplomatiques, la France est plutôt plaisante, Versailles et les Tuileries sont de formidables cours de jeux et elle voit en Louis XV un bel amoureux qu'elle admire et dont elle tente d'attirer l'attention. La Princesse Palatine devient une tendre et délicieuse grand-mère de substitution. Et puis, elle est bien trop petite et trop innocente pour imaginer ce qui se joue dans les alcôves et derrière les bosquets –le tout jeune roi initié à la masturbation et autres caresses interdites et furtives par les jeunes ducs libertins de la cour...

L'ambiance est tout autre en revanche pour Mlle de Montpensier. L'Espagne est un cauchemar, Don Luis est maigre et laid, ses beaux-parents sont odieux. L'Escurial est sinistre, la jeune princesse se sent prisonnière, sans parler des restrictions drastiques imposées par l'église catholique et des autodafés, organisés par l'Inquisition au cours desquels les hérétiques sont brûlés vifs, et qui sont suivis de soupers gigantesques à l'Alcazar. Ne supportant plus l'atmosphère étouffante de la cour d'Espagne, la petite Française se rebelle, refuse les fêtes, fait des crises de boulimie, lave obsessionnellement des mouchoirs.

Mai 1725, sur la Bidassoa, nouvel échange de princesses, en sens inverse et dans une atmosphère lugubre. "Une demi-folle contre une enfant déchue"...

Entre humour et effroi, rigueur et fantaisie, fascination et répulsion, Chantal Thomas nous entraîne au cœur de cet épisode tout à la fois grandiose et pathétique de ce XVIIIème siècle qu'elle connait si bien et dont elle sait à merveille explorer les noirceurs, les recoins obscurs et les contradictions. Nous sommes emportés au fil de sa plume dans une sorte d'enquête romanesque sur les vies quotidiennes étranges et bousculées de ces deux petites princesses dont on fait si peu de cas. Elles ne sont guère considérées, sinon pour ce qu'elles représentent en termes de diplomatie et leurs sentiments encore moins. L'auteure décide donc de s'intéresser à ce dont personne à l'époque ne s'est préoccupé : les émotions des petites princesses. Leurs portraits sont avant tout l'occasion pour Chantal Thomas d'interroger la condition féminine du XVIIIème siècle au sein de l'aristocratie européenne, et de montrer qu'être de sang bleu ne suffit pas pour échapper aux arrangements, aux manipulations, à l'oubli, à la relégation et à la crépusculaire mélancolie de ce théâtre d'ombres qu'était aussi le siècle des lumières.

Récit passionnant, entre roman et document historique, L'échange des princesses est aussi la preuve ultime que "les histoires dédaignées se vengent un jour ou l'autre"...

DES JEUX D'ENFANTS, MAIS ORGANISÉS PAR DES ADULTES
Chantal Thomas, née en 1945 à Lyon, est un écrivain et une universitaire française. Elle a obtenu le Prix Femina en 2002 pour son premier roman, Les Adieux à la reine.

Spécialiste du XVIIIème siècle, en particulier de Sade et de Casanova, elle a enseigné dans plusieurs universités aux Etats-Unis et en France. Elle est également directrice de recherche au CNRS.

Elle est une des présidents d’honneur du Prix Marguerite-Duras et officier de l'ordre des Arts et Lettres.

Elle a publié, entre autres :

❊ Casanova, un voyage libertin (Denoël, 1985)

❊ Sade (Seuil, 1994)

❊ La vie réelle des petites filles (Gallimard, 1995)

❊ Les Adieux à la reine (Seuil, 2002)

❊ Le Testament d'Olympe (Seuil, 2010)

❊ L'esprit de conversation (Rivages Poche, 2011)


Les Adieux à la reine a été adapté au cinéma par Benoît Jacquot en 2012 avec Diane Krüger, Virginie Ledoyen, Léa Seydoux, Xavier Beauvois...

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Magasin de jouet 29/04/2014 21:14

Un livre très intéressant, à découvrir absolument. Merci pour votre article!

Eve-Yeshe 28/12/2013 14:40

j'ai beaucoup aimé ce livre également. je ne connaissais pas l'auteure mais j'ai ajouté 2 autres livres écrits pas elle :"les adieux à la reine" bien-sûr et "le testament d'Olympe"
l'écriture est simple mais belle, le livre est très documenté et il se savoure....