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GENTLEMAN BRAQUEUR

23 Décembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

GENTLEMAN BRAQUEUR

"Avec du recul, si l'on essaie de regarder de haut par exemple, comme si on observait une maquette, la vie de Bruno (Sulak) ressemble à un labyrinthe – toutes les vies, je suppose, mais dans la sienne, à chaque intersection, il n'y a qu'une seule porte ouverte. Il change souvent de direction – je le vois marcher, petit bonhomme, dans les couloirs du labyrinthe – mais il n'y a en fait qu'un seul chemin possible. Il ne s'en rend peut-être pas compte, en bas. Si certaines portes avaient été ouvertes, il aurait pu, comme tout le monde, exercer une sorte de libre arbitre."

Il fallait bien toute la maestria de Philippe Jaenada pour nous entraîner avec lui dans le labyrinthe de la vie de Bruno Sulak, personnage fascinant, dandy bandit, "chat voleur sans mensonge, sans arnaque, sans parade ".

La couverture annonce un roman, justifié sans doute par les interventions-parenthèses nombreuses et personnelles de l'auteur, qui est davantage un biopic littéraire, une biographie romancée, superbement documentée, fruit de recherches, de rencontres et de discussions avec des proches, des membres de la famille et Georges Moréas – le commissaire qui s’attacha au cas Sulak jusqu’à déclarer un jour qu’en d’autres circonstances, le gangster aurait pu devenir un des meilleurs flics de France... C'est que Sulak n'a pas commencé par le banditisme, mais par l'armée – qui le rejette pour une stupide vieille histoire de vol de mobylette – puis la Légion étrangère, qu'il va déserter... Il entre alors dans un autre univers, dont il ne pourra plus jamais sortir, celui des braquages, des évasions, des hold-up et des cavales. Ce "surdoué qui n'arrête jamais" va se jouer pendant des années de la police et de la pénitentiaire, séduisant et fascinant tous ceux qui ont affaire à lui, à commencer par le commissaire Moréas, à qui il téléphonait de temps à autre, presque en toute amitié... Car Sulak est "au fond un homme droit. Il n'a pas de sang sur les mains. C'est un homme de parole pour qui le sens de l'honneur est fondamental. (…) Il est gentil et généreux". Sulak, c'est "le contraire de la violence", il n'a jamais tiré une balle, il fait partie de cette génération des gentlemen-cambrioleurs romanesques, auteurs de casses et d'évasions aussi spectaculaires qu'improbables, héros pleins de panaches, que l'on suit "comme dans un film, une parenthèse de fiction". Toute leur existence ressemble à un film d'aventures. Une existence rangée, "c'est impossible, quand on a choisi cette vie-là, on ne peut plus s'arrêter, il faut aller au bout"...

Mais l'a-t-il vraiment choisi, cette vie-là ? La question qui parcourt le livre est celle, universelle, de ce qui fait qu'une vie bascule, l'instant décisif qui engage toute une vie, le concours de circonstances qui entraîne sur l'unique chemin possible.

D'un personnage à l'autre – d'autres existences, d'autres héros, d'autres événements historiques s'entremêlent – de son enfance à sa mort suspecte, Philippe Jaenada tente de résoudre l'énigme du type a priori sans histoire qui s'est retrouvé embarqué dans une vie de cavale, recherché par toutes les polices de France. On voit que l'auteur aime son héros, qu'il est sous la charme de cet homme audacieux, belle gueule, sportif, courageux, doué, hyper intelligent. On sent aussi une jolie proximité entre l'auteur et son sujet, une sorte de complicité, d'amitié à distance dans le temps. Et cela donne un livre épatant, enlevé, un récit de haut vol, constellé de détails, de précisions, de révélations, qui se lit comme un roman d'aventures-polar captivant. En même temps qu'il esquisse le portrait de Sulak, Philippe Jaenada dépeint l'époque des années 80, et les deux s'entremêlent et s'éclairent. La plume de l'écrivain est ample, généreuse, déliée, toujours prompte à jeter quelques traits de côté, dans d'innombrables parenthèses, distillées à l'envi – parfois à l'excès... –, pour de petits messages personnels, qui font partie de son style et pour des digressions pertinentes et efficaces, lorsqu'il imagine ce qu'aurait pu être la vie de Bruno Sulak si le hasard lui avait ouvert d'autres portes.

Peut-être qu'il aurait fait comme Jaenada, écrivain. "Ecrire un livre. C'est pas mal comme activité. Bruno aurait dû faire ça, aussi".

GENTLEMAN BRAQUEUR
(AUTO)BIOGRAPHIE DE PHILIPPE JAENADA

"Je suis né le 25 mai 1964 à Saint-Germain-en-Laye, et j'habite Paris depuis 1986. J’ai fait des études scientifiques jusqu’à 20 ans, mécaniques, puis un début d’école de cinéma, consternant, puis quarante-trois mille petites choses (vendeur de croûtes immondes en porte à porte, sous-stagiaire dans la pub, animatrice de minitel rose, rédacteur de fausses lettres de cul), jusqu’en 1989 où j’ai déraillé et me suis enfermé un an chez moi, sans voir personne, sans sortir, sans téléphone. Comme je m’ennuyais, je me suis mis à écrire des nouvelles, plus ou moins par hasard. Curieusement, l’une d’elles a été publiée en 90 dans l’Autre Journal, auquel j’ai ensuite collaboré pendant deux ans (nouvelles, chroniques, textes d’humeur, pseudo-reportages.). Puis, après la chute pathétique de ce mensuel, j’ai recommencé les petites choses (trucs à l’eau de rose pour Nous Deux, traduction de romans de gare pour J’ai Lu, potins à Voici). En 1994, je me suis mis à rédiger Le Chameau Sauvage, histoire de m'occuper (et d'oublier les nouvelles prétentieuses et chiantes que j'avais écrites jusque-là) : 80 feuillets jusqu’en 1996, puis 500 feuillets en octobre-novembre 1996, dans une maison à Veules-les-Roses. Il a été publié chez Julliard en 1997, et J’ai Lu en 1998. Ça racontait, en gros, ma vie aventureuse et naïve. Ensuite, j'ai rencontré une fille renversante qui s'appelle Anne-Catherine Fath (je me suis retrouvé comme électrocuté, pour la première fois de ma vie), et je suis parti avec elle à Veules-les-Roses, quasiment fou, pour écrire Néfertiti dans un champ de canne à sucre (Julliard en 1999 et Pocket en 2000), qui parle d'elle. Deux ans plus tard, elle était enceinte et nous nous sommes enfermés à Veules-les-Roses, où j'ai écrit La Grande à bouche molle (Julliard en 2001 et J'ai Lu bientôt, en janvier 2003), une histoire de détective qu'une enquête entraîne loin de sa femme, sur les routes – et ça ne lui fait pas de mal. Maintenant nous avons un enfant de deux ans, Ernest, et je viens de terminer Le Cosmonaute, un roman sur l'horreur de la vie de couple (mais avec de l'amour quand même), qui paraîtra chez Grasset en septembre 2002. Après, faut voir." Ph. JAENADA

Après, on a vu (et lu) :
  • Vie et Mort de la jeune fille blonde (2004)
  • Les Brutes, avec Dupuy et Berbérian (2006)
  • Déjà vu, avec Thierry Clech (2007)
  • Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009)
  • La Femme et l'Ours (2011)
Il a reçu le Prix d'une Vie 2013 pour Sulak

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