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VIVRE EST UNE OEUVRE COLLECTIVE

16 Décembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

VIVRE EST UNE OEUVRE COLLECTIVE

"Il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l'expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l'instant présent."

Mais comment dire cet instant présent effroyable, comment raconter l'innommable, comment coucher sur le papier les mots de l'horreur absolue, de la barbarie concentrationnaire, de l'enfer sur terre ? Il fallait tout le talent, toutes les ressources, toute la puissance évocatrice de l'écriture de Valentine Goby pour parvenir à un livre aussi fort, aussi intense, aussi bouleversant que ce Kinderzimmer qui nous entraîne au cœur de Ravensbrück, au milieu de ces héroïnes en sursis dans ce camp qui est "une régression vers le rien, le néant", où "tout est à réapprendre, tout est à oublier".

Le roman s'ouvre sur le témoignage devant des lycéens d'une survivante, Suzanne, qui tente de raconter l'horreur qu'elle a vécue durant cette année à Ravensbrück, pour que les jeunes sachent, pour que plus jamais ça. Une question va venir perturber le cours de son récit. Submergée par l'émotion, déstabilisée, Suzanne doute, ne sait plus si elle aura encore le courage et la force d'accomplir son ultime mission. Surgit alors la nécessité de redevenir celle qu'elle était alors, Mila, la jeune résistante de la rue Daguerre, à Paris, arrêtée en avril 1944, internée à Fresnes puis déportée à Ravensbrück.

Retour en arrière, donc, dans ce qui a été son "instant présent" d'alors, un instant au-delà duquel il n'y avait rien, tant il est vrai que "l'ignorance t'enfonce dans le présent, complètement". En 1944, "on" savait, vaguement, confusément, qu'il y avait des camps. Mais nul ne pouvait imaginer ce qui se cachait derrière ce mot. Et puis, une fois dans le camp, "chaque révélation fait surgir de nouvelles questions qui étendent le champ de l'ignorance, de la terreur"...

D'emblée, un mot s'impose qui sera le fil d'Ariane de cette année de cauchemar : TENIR. Ne jamais renoncer, ne jamais abandonner, ne jamais plier : TENIR. Malgré la fatigue, la peur, les maladies, la violence, la mort qui rôde... et la grossesse. Car Mila est enceinte. Elle le cache, d'abord, entendant tout et son contraire, ne sachant si cet enfant est une chance ou une condamnation. Peu à peu, son corps la trahit, et elle trouve en ses compagnes d'infortune de précieuses alliées. Surtout Georgette, maman de cinq enfants, qui sait "révéler l'invisible", et Teresa, la Polonaise, qui vont la protéger, la faire engager à l'atelier de couture, lui procurer un peu plus à manger, la rassurer. Plus encore qu'ailleurs, "vivre est une œuvre collective" et prendre soin de la future maman et de l'enfant à venir, c'est avoir enfin ce que chacune veut : "une raison de vivre"... Bien sûr, le corps de Mila continue de dissimuler le bébé, et puis, elle est bien trop épuisée pour ressentir sa grossesse. Alors elle l'attend dans sa tête, à défaut de l'attendre visiblement dans son corps, et "contre toute attente, ce qui arrive est une échappatoire, le ventre, un lieu que personne, ni autorité, ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s'accaparer, tant (qu'elle) garde son secret". Cet enfant est un défi à la barbarie, un hymne à la vie dans ce lieu dédié à la mort. Septembre 1944 : Mila accouche, dans l'infirmerie sommaire du camp, d'un petit garçon, James ou Sacha, ou Sacha-James, on verra plus tard. Paradoxalement, sans que l'on n'ait jamais su pourquoi, vient d'être créée dans le camp une "Kinderzimmer, une "chambre des enfants", sorte de nursery – alors que jusque là, les nouveaux-nés étaient systématiquement éliminés – où une jeune femme, fille de pédiatre, s'occupe comme elle peut des bébés. Autour de ces petits miracles, une solidarité instinctive se met en place. Une jeune mère qui a perdu son bébé nourrit celui de Mila, "parce qu'être utile, ça maintient en vie".

Février 1945 : un départ spécial vers un petit Kommando se prépare, les nazis laissent partir les femmes avec leurs enfants, cinq femmes, cinq bébés rescapés. Quelque chose est sauvé, provisoirement. Avec, toujours et encore, comme un mantra, ce mot : TENIR, "tenir jusqu'à la fin de la guerre, elles, les mères. Tenir pour eux, par eux. (…) Tenir, ça a du sens" et ça devient un but en soi. Mila est libre. Il faut tenir. Tenir pour dire aussi, "ne pas faire silence, jamais, s'épuiser à parler, partout, en toutes circonstances", "ne pas abandonner, parler, donner à voir. Et garder tous les jours des mots d'amour pour Sacha-James"...

Mais dire est difficile, tellement difficile. Parce que l'horreur ne se dit pas. Parce que les autres n'ont pas forcément envie d'écouter et d'entendre. Comme tous les rescapés, Mila "sait qu'elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule et en secret".

C'est donc là que la plume de Valentine Goby prend le relais pour porter la voix de Mila – et à travers elle, celle de toutes les autres femmes de Ravensbrück – dans un roman virtuose éprouvant, dérangeant, douloureux, qu'on lit la gorge serrée, le ventre noué, et en même temps absolument magnifique, bouleversant, poignant. L'écriture est implacable, sans concessions, tantôt dépouillée et glaciale, tantôt sensible et poétique. Le récit oscille entre ombre et lumière, désespoir absolu et "démente envie de vivre", parce que "c'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière".

Et Valentine Goby invente en un pur chef- d'œuvre ce qui avait disparu à jamais : l'instant présent.

VIVRE EST UNE OEUVRE COLLECTIVE
Après trois années passées en Asie, à Hanoï et à Manille, où elle a œuvré pour des actions humanitaires auprès d’enfants des rues, Valentine Goby s’est lancée dans une carrière chez Accenture, entreprise de conseil en management tout en continuant à écrire ses livres. En 2002, elle publie son premier roman chez Gallimard, La Note sensible tout en devenant enseignante en lettres et en théâtre. Elle se consacre ensuite à l’écriture et publie notamment L’Echappée (Gallimard, 2007), Qui touche à mon corps je le tue (Gallimard, 2008), Des Corps en silence (2010), Banquises (Albin Michel, 2011) et Kinderzimmer (Actes Sud, 2013). Cette romancière qui a reçu de nombreux prix comme la Fondation Hachette, le prix Méditerranée des Jeunes, le prix du premier roman de l'université d'Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003. Elle a depuis reçu de multiples récompenses pour chacun de ses romans, en littérature générale et en littérature jeunesse.

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eimelle 20/12/2013 20:43

J'ai un peu peur de la dureté de ce livre, mais je crois qu'il faut vraiment que je l'ajoute à ma liste d'envies!