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"INDICIBLE. AUJOURD'HUI EST INDICIBLE."

12 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

"INDICIBLE. AUJOURD'HUI EST INDICIBLE."

"Tout ce que l'on aime devient une fiction. […] À aucun moment je n'ai décidé d'inventer. Cela s'est fait de soi-même. Il ne s'est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d'habiller le vrai des parures du faux. Ce que l'on a vécu laisse dans la poitrine une musique : c'est elle qu'on s'efforce d'entendre à travers le récit. Il s'agit d'écrire ce son avec les moyens du langage. Cela suppose des coupes et des approximations. On élague pour mettre à nu le trouble qui nous a gagnés."

Dès les premières lignes du récit, le ton est donné, le décor posé, l'intention esquissée. Dans l'œuvre aussi prolifique que régulière d'Amélie Nothomb, on peut distinguer deux "catégories" d'ouvrages : ceux qui ont des personnages fictifs, et ceux qui évoquent des épisodes de la vie de l'auteur. La Nostalgie heureuse appartient à la deuxième, la plus personnelle, la plus sincère, la plus intime, celle que je préfère. J'avoue avoir du mal à rentrer dans l'imagination nothombienne peuplée de personnages extravagants aux noms outrageusement farfelus. En revanche, dès qu'elle fait fiction de ce et de ceux qu'elle aime, le style change, s'approfondit et s'envole haut et loin. Vers le Japon, toujours. "J'avais besoin d'être subjuguée, d'avoir la foi. Le Japon suscite cela chez moi. Il est le seul."

Et pourtant elles n'étaient pas évidentes, ces retrouvailles avec le Japon.

"Jusqu'à présent, mon idylle avec le Japon a été parfaite. Elle comporte les ingrédients indispensables aux amours mythiques : rencontre éblouie lors de la petite enfance, arrachement, deuil, nostalgie, nouvelle rencontre à l'âge de vingt ans, intrigue, liaison passionnée, découverte, péripéties, ambiguïtés, alliance, fuite, pardon, séquelles.

Quand une histoire est à ce point réussie, on redoute de ne pas être à la hauteur pour la suite. J'ai peur des retrouvailles. Je les crains autant que je les désire."

Alors, lorsque France 5 la contacte pour lui proposer de réaliser un documentaire sur elle, tourné au Japon, elle accepte, persuadée que personne ne voudra jamais financer ce programme. Sauf que trois mois plus tard, le projet est validé. Et Amélie s'envole, avec une équipe de télévision, vers le Japon, à la rencontre de ses souvenirs. "Une vie entre deux eaux" est un très beau documentaire, mais il n'est pas absolument indispensable à la compréhension du roman. Même si une image est capable de montrer en quelques secondes ce qu'il faudrait mille mots pour décrire, elle ne peut pas aller aussi loin. La caméra ne filme que la surface, certains espaces intimes ne peuvent être atteints par aucune lumière ; l'écriture va plus profond, plus précisément, heureusement jamais jusqu'aux abysses de l'âme...il faut bien que les jardins les plus secrets soient préservés. Et puis, il y a des détails, des événements, des sentiments qui ne peuvent être captés par une caméra ni transposés à l'écran. Ainsi, les retrouvailles avec Rinri, son premier amoureux si raffiné et élégant n'ont pas été filmées mais sont subtilement, magnifiquement décrits dans le récit ; les réminiscences de l'enfance à travers un caniveau identique à celui qu'elle longeait petite sont sans intérêt pour l'équipe de tournage ; le sentiment de tragique mêlé de grotesque qu'elle éprouve en embrassant son ancienne nounou, sa deuxième maman, l'adorée Nishio-san ne peut impressionner la pellicule...

Alors pour exprimer ce qui ne saurait être simplement montré par des images, il y a l'écriture, tellement différente de ce à quoi Amélie Nothomb nous a habitués à chaque rentrée littéraire. "Il y avait la prégnance du souvenir qui me bouleversait encore, et puis je n'avais jamais écrit de texte avec une si faible distance temporelle entre ce qui est arrivé et ce que j'en fais, explique-t-elle. C'est cela qui donne une écriture assez spéciale à ce livre." Une écriture plus subtile, plus intérieure, plus émouvante, qui nous touche, nous entraîne, nous emporte. Le ton est parfois sombre et mélancolique, parfois drôle et lumineux, à l'unisson du rythme de la vie, "celui d'une explosion parfaitement maîtrisée"...

Quant à la nostalgie heureuse, c'est la traduction d'un mot japonais, «natsukashii», qui désigne de beaux souvenirs qu'on évoque avec bonheur. Pour des esprits occidentaux, "nostalgie heureuse", c'est un oxymore ; au Japon, c'est une évidence. Amélie Nothomb n'en a fait l'expérience et donc compris véritablement le sens que lors de ce voyage si particulier.

"En conséquence de quoi il m'échoit une récompense inattendue, celle qu'espèrent les moines zen : je ressens le vide. En Occident, ce constat apparaît comme un échec. Ici, c'est une grâce et je le vis comme telle.

Ressentir le vide est à prendre au pied de la lettre, il n'y a pas à interpréter : il s'agit, à l'aide de ses cinq sens, de faire l'expérience de la vacuité. C'est extraordinaire. En Europe, cela donnerait la veuve, la ténébreuse, l'inconsolée ; au Japon, je suis simplement la non-fiancée, la non-lumineuse, celle qui n'a pas besoin d'être consolée. Il n'y a pas d'accomplissement supérieur à celui-ci."

Amélie Nothomb et les cerisiers du Japon

Amélie Nothomb et les cerisiers du Japon

Extrait du documentaire "Une vie entre deux eaux"

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