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"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

7 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

"Le Pouvoir avait besoin des analphabètes, c'était le seul moyen pour garantir une prospérité à long terme. Faire surveiller les lecteurs par ceux qui ne savaient pas déchiffrer une lettre : en inversant les codes que ses ascendants avaient mis tant d'années à construire, le Grand était devenu un pionnier en matière d'ordre social. La Peur était le vrai manitou : les Gardes avaient peur du Grand, qui craignait un soulèvement populaire. De leur côté, les citoyens étaient terrorisés par les Agents eux-mêmes effrayés à l'idée qu'on leur retire les avantages de leur nouveau statut. L'angoisse irriguait l'organisme de la ville."

Le nouveau roman de Cécile Coulon, s'il présente quelques connivences avec les romans de Bradbury ou d'Orwell, n'en est pas pour autant un simple roman de science-fiction. Il serait davantage de l'ordre de la parabole, de l'allégorie, de la satire. La satire impeccable et implacable d'un totalitarisme sans courage qui, pour maintenir la dictature a décidé d'interdire à ses sujets l'accès libre aux livres et à la littérature, et de n'embaucher comme agents de maintien de l'ordre que des analphabètes.

Les livres ne sont pas totalement absents de cette société, il y en a. Mais ce sont des livres de commande uniquement, insipides, qui doivent obéir à certains codes et rentrer dans des catégories déterminées : Livre Frisson, Livre Chagrin, Livre Fou Rire... Ils sont essentiellement destinés à des lectures publiques – même si certains spectateurs y viennent avec un livre à la main, la lecture est davantage considérée comme un événement collectif de préférence abrutissant qu'une activité personnelle et individuelle enrichissante – lors d'immenses manifestations dans des stades, ressenties comme des "Heures de Grâce".

"Les mots les tenaient sur un fil ; chaque phrase obligeait le public à se risquer dans un labyrinthe de souvenirs, de frustrations inavouées et inavouables d'histoires impossibles à révéler." Le divertissement érigé en culte , au détriment de la liberté et de la culture.

Et pourtant "tout avait si bien commencé". Le Docteur Lucie Nox s'occupait de drogués en désintoxication. "La thérapie individuelle ne les confrontait qu'à leurs propres peurs, les confortait dans leurs névroses. Réunir les patients ouvrirait des portes dont ils ne soupçonnaient pas l'existence". Mais les réunir ne suffisait pas. Il fallait faire sortir les émotions qui les constituaient. Et rien de mieux pour cela que des livres. Grâce à la lecture, pour ces patients, "une nouvelle vie commençait". La thérapie Nox était un succès éclatant. Mais "le gouvernement avait détourné es méthodes et mis au point un processus d'asservissement moral de la population."

"Le programme Nox était censé soigner les gens ; plus la médaille brille, plus son revers est sombre."

Le revers, c'est à travers le parcours de 1075 que nous le découvrons. Ce homme sans nom a quitté sa vie à la campagne pour devenir un flic-mercenaire du régime, et même le meilleur d'entre eux. Analphabète comme il se doit, résistant, obéissant par intérêt – pour ne surtout pas retourner à sa vie d'avant et préserver ses nombreux avantages –, il est un des indispensables rouages qui maintiennent la dictature en place, un de ces Agents dont "le monde [tourne] autour des objets, de leurs fonctions, jamais de leur beauté", qui apprennent "la force sans l'élan, l'action sans l'inspiration ". Jusqu'au jour où, blessé lors d'une Manifestation, il se retrouve à l'hôpital. Et où une escapade providentielle dans les couloirs lui ouvre un champ des possibles insoupçonné, celui où les mots vous engloutissent et vous emportent loin, très loin...Même dans un monde d'absolu contrôle, le corps reste "un laboratoire privé" où les songes peuvent respirer, hors d'atteinte. "Le cerveau, dernier refuge..."

La plume de Cécile Coulon est incisive, tranchante, brûlante, et en même temps poétique, imaginative, inventive. Elle nous entraîne dans ce monde mécanique et sans âme où domine une angoisse permanente et oppressante. Et, subtile, lumineuse, pertinente, nous montre que même dans une société du spectacle où l'asservissement mental est au cœur du régime, l'homme peut s'affranchir de cette ignorance imposée. "Le désir d'un homme est difficile à saisir, encore plus à contrôler."

Et la Littérature est la clef de la liberté, de la pensée et de l'intelligence.

Alors ouvrez Le Rire du grand blessé. Lisez-le.

Et "faites-en bon usage".

"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

Cécile Coulon est née en 1990. Après des études en hypokhâgne et khâgne à Clermont-Ferrand, elle poursuit des études de Lettres Modernes.

Son premier roman Le voleur de vie et son recueil de nouvelles Sauvages ont paru aux Éditions Revoir.

Outre son goût prononcé pour la littérature, de Steinbeck à Luc Dietrich, Nathalie Sarraute ou Marie-Hélène Lafon en passant par Tennessee Williams, Stephen King ou Prévert, elle est aussi passionnée de cinéma (Pasolini, La nuit du chasseur, The Big Lebowski, L’année dernière à Marienbad, Bruno Dumont, Duncan Tucker, Larry Clark, John Waters) et de musique (Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Ramones, Lesley Gore, Otis Redding, John Legend).

Elle a déjà publié deux romans aux Editions Viviane Hamy :

Méfiez-vous des enfants sages (2010)

Le roi n'a pas sommeil (2012 – Prix Mauvais Genre)

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