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UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

17 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

"D'habitude, je n'écoute pas mes désirs. Je les laisse s'éteindre et je m'apaise de ne pas les assouvir. Je les anesthésie en augmentant la dose. Je bois un verre, je me tais et je regarde."

Voici en quelques phrases résumée la vie de la fille à la vodka. Celle qui se définit aussi comme l'Impuissante, la femme interdite, un peu enseignante, un peu libraire, tout à la fois en quête et en repli, aventurière et casanière, provocante et réservée. Elle ne supporte plus Paris et descend en Avignon, au moment du Festival de Théâtre. Elle y retrouve Papy Micha et ses chevaux camarguais, Mamy et la Librairie des Lavandières où elle n'aime rien tant que "trouver pour chacun le juste chapitre dans le bon ouvrage. La phrase qui redonne le courage. (…) dénicher pour le client de passage l'idée qui [va] relancer sa vie en stand-by". Paradoxe que d'aider les autres à revivre quand, comme Alice, on ne sait pas soi-même comment vivre. "Quand on n'a jamais eu envie de vivre. Vivre comme si c'était le dernier jour est un don inné pour qui a souhaité disparaître depuis son premier souffle. Je riais de lire dans des magazines que des coachs enseignaient «l'art de vivre l'instant présent». Moi, cette science que je possédais depuis l'enfance me tuait précisément à petit feu. Je riais jaune, emplie du rêve paresseux d'une prison qui me protège de la vie. La vodka était une cellule qui me libérait. Je n'avais plus à bâtir de projets d'avenir une fois enfermée. Je surfais sur le vent et je m'enivrais de l'instant présent. Derrière les barreaux, non encombrée des humains, de leurs ambitions. Mon esprit pouvait enfin s'évader."

Fragile équilibriste qui avance au-dessus du vide, hésitant entre désir de vivre et auto-destruction, entre vertige de l'amour et ivresse abyssale, Alice balance, tangue, doute, balbutie...

Elle croise un jour le regard d'un homme mystérieux, attirant. Elle veut qu'il la remarque, qu'il la regarde dès qu'elle le voit apparaître, qu'il fasse attention à elle. Pour cela, elle mange une rose, perchée sur un cheval de manège. Ils s'observent, se suivent, se poursuivent, se glissent quelques mots, se dévoilent – un peu, si peu...

"Tu ne m'aurais pas remarquée il y a des années. Je ne t'aurais pas davantage distingué. Mais là tu venais de tomber de ta propre vie comme un fruit d'un arbre. […] tu guettais. La fille.

La fille.

Celle qui aurait le courage."

Ils se saisissent en instantané, coup de foudre entre deux êtres en creux, pleins seulement de leurs failles et de leurs fragilités. "Mes antagonismes te ramenaient à tes zones d'ombre. Nos complexités se comprenaient et s'apprivoisaient sans volonté venue de toi ou de moi. Est-ce de cette manière que des êtres au bord du gouffre parviennent à se sauver ?" Tout semble entre eux à la fois si évident et si tortueux, si simple et si difficile. Comme deux amants aimants, ils s'attirent et se repoussent sans cesse, lui qui a du mal à se donner, elle qui a du mal à s'ouvrir.

"L'amour, c'est rabibocher les bouts de l'autre. Trouver les pièces manquantes de la fondation. L'inconnue à l'équation jusqu'à accorder des oppositions qui cohabitent de la façon la plus improbable en celui qu'on aime." Mais peut-on reconstruire la mosaïque intérieure de l'autre quand ses propres fêlures ne sont pas comblées ? Peut-on se deviner sans se dévoiler, dire les sentiments sans les mots et la vie à deux en silence ? Et s'ils essayaient de s'aimer ?

Après La Femme interdite, Delphine de Malherbe signe une deuxième auto-fiction tout aussi forte, et belle. Entre les dédicaces, à Romy Schneider et à Amy Winehouse, elle parvient à mettre en mots ce tabou si secret, si non-dit de l'alcoolisme féminin. La plume ciselée, acérée, éthérée, émouvante et si subtile de l'auteure, le rythme de l'écriture tout à la fois fait d'urgence, d'ivresse, de douleur et de désir, donnent à voir et à ressentir la difficulté d'être, d'oser aimer et se laisser aimer, et l'alcool pour avoir le courage de vivre, et cesser de s'excuser d'exister.

"Le chemin a été long pour moi. Trouver une possibilité d'exister sur cette planète avec mon propre univers a nécessité des chocs. Des bouteilles de vodka. Des drogues. Puis un jour j'ai rencontré quelqu'un. Un homme blessé. Grâce à lui, grâce à mes parents, je possède aujourd'hui la force d'apporter ma pierre à l'édifice, de jouir d'une vie riche, et d'embarquer qui veut sur mon navire."

La traversée est parfois douloureuse mais surtout lumineuse, sur le navire de Delphine de Malherbe. Et elle nous emporte en écriture vers la plus belle des destinations : la littérature, c'est-à-dire la vie.

UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

Delphine de Malherbe est plus qu'un écrivain, c'est une artiste. Romancière, dramaturge, metteur en scène, auteur-compositeur-interprète, comédienne..., elle réunit de multiples talents, qu'elle déploie en librairie, au théâtre, dans des salles de concerts et dans la presse.

EN LITTÉRATURE

La Femme Interdite (2006, JCLattès)

Vie érotique (2008, Robert Laffont)

L'aimer ou le fuir (2011, Plon)

La Fille à la Vodka (2012, Plon)

AU THÉÂTRE

L'affront d'un rêve (1995, parrainé par Jacques Higelin et Philippe Léotard)

Mysogynes, Misanthropes et Mythomanes (2000, Art et Comédie)

À LA MISE EN SCÈNE

L'affront d'un rêve à l'Espaces Jemmapes et au Théâtre de la Plaine (1995)

Misogynes en co-mise en scène avec Cyril Jarousseau au Théâtre Dejazet (2000)

Une passion Anaïs Nin-Henry Miller au Théâtre Marigny (2010)

Inconnu à cette Adresse au Théâtre Antoine (2012)

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