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DES VIES TANGENTIELLES

16 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

DES VIES TANGENTIELLES

5h50. Le réveil de Simon Limbres sonne. C'est l'heure, l'heure de se lever pour rejoindre ses deux copains de surf, Christophe et Johan, et aller prendre la vague, quand l'aube pointe à peine. Ces trois "lycéens d'estuaires qui se rêvent surfeurs planétaires" se retrouvent pour plonger dans l'océan, défier les déferlantes, ressentir le frisson, cette adrénaline qui permet de "ressaisir en un tout l'éclatement de son existence, et de se concilier les éléments, de s'incorporer au vivant" puis "étirer l'espace, allonger le temps, jusqu'au bout de la course épuiser l'énergie de chaque atome de mer. Devenir déferlement, devenir vague."

Revenir ensuite sur terre, hébétés, rincés, vidés, sans un mot – de telles sensations sont indicibles –, accuser le contrecoup, passer du froid glacial de l'océan à l'aube à la chaude torpeur du van. Rouler en silence. Quand soudain, tout s'emballe. Et tout s'arrête.

9h20. Les secours arrivent sur le lieu de l'accident. Il faut désincarcérer les corps. Deux avaient leur ceinture de sécurité, le troisième non, il était au centre de la banquette, son crâne a heurté le pare-brise, il est inconscient mais son cœur bat encore. Comme l'atteste la carte de cantine dans la poche de son blouson, c'est Simon Limbres.

Le contraste est saisissant, immédiat, brutal, entre la vie démonstrative, débordante des vagues et des jeunes surfeurs, et la vie en suspens dans le service de réanimation. "Au sein de l'hôpital, la réa est un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort." Il accueille aussi les parents, à qui il va falloir annoncer le pire et, dans une temporalité d'urgence qui semble indécente, parler de prélèvement d'organes et de transplantation... Il y a peu de place, peu de temps pour la douleur. Pour l'encaisser, pour se familiariser avec elle, si tant est que cela soit possible. L'acte suivant a déjà commencé, les différents acteurs se mettent en place, médecins, infirmières, centre de coordination des prélèvements d'organes et de tissus, pour un processus dont le final doit être la transplantation de tout ce qui est possible : reins, foie, poumons, cœur. On glisse alors très vite de l'annonce de la mort cérébrale – donc du décès – à l'éventualité d'un don d'organes. Le compte à rebours est enclenché, chacun doit jouer sa partition, sans fausse note, tout en nuances – ne pas brusquer les parents, et en même temps, tout faire, tout dire pour tenter l'acceptation. Respecter les différentes étapes, la révolte, le déni, la violence, la douleur, l'effondrement, la fuite, le besoin d'air, le temps de réfléchir – ou tout du moins, de laisser les mots du réel s'imprimer en eux. Jusqu'à ce qu'ils puissent prononcer ces trois mots : "il est donneur" et que le cœur de leur fils de vingt ans puisse être greffé dans le corps d'une femme de cinquante... Avec cette question qui demeure : "que deviendra l'amour [de Simon] une fois que [son] cœur recommencera de battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce cœur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés çà et là dans un élan d'enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés, ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres? Que deviendront les salves électriques qui creusaient si fort son cœur quand s'avançait la vague? Que deviendra ce cœur débordant, plein, trop plein, ce cœur full ?"

Dès la première page, Maylis de Kerangal happe le lecteur, l'emporte dans le flot d'une phrase de trente-deux lignes, aussi battante et rapide que le cœur qui y est décrit. C'est cela, l'écriture de Maylis de Kerangal, un rythme, une pulsation, puissante et belle comme une tragédie, visuelle et forte comme une succession d'images cinématographiques, fluide et virtuose comme un solo de violoncelle. Les phrases suivent le mouvement des vagues, les battements de cœur, les pas des médecins, les larmes des parents, le flot des pensés et des émotions de chacun. La précision du vocabulaire chirurgical, des actes médicaux, de la réflexion philosophique et bioéthique est impeccable, sans pour autant altérer l'émotion et surtout la description magistrale de l'indicible : la douleur des parents "confrontés à la charge cyclonique de la mort, enrôlés dans le drame". Les cris sont intérieurs, l'écriture est à fleur de peau puis pénètre les corps et les âmes jusqu'à l'os. "Ce qu'ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un langage impartageable, d'avant les mots et d'avant la grammaire, qui est peut-être l'autre nom de la douleur, ils ne peuvent s'y soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure."

Au milieu de ce récit sont intercalées de sortes de parenthèses, de micro-récits enchâssés qui relatent les vies à la fois parallèles et imbriquées des personnages qui gravitent autour de Simon – l'infirmière, le spécialiste de l'accompagnement des familles, Juliette –. Sans être vraiment inutiles, ils n'apparaissent pourtant pas absolument indispensables. Le récit principal est trop fort, trop prenant, trop urgent pour ne pas absorber entièrement le lecteur, dont le cœur bat à l'unisson de ce cœur entre deux vies.

De 5h50 un jour à 5h49 le lendemain. Tout est joué. Tout est dit. Tout se déroule dans le respect de l'unité de temps, de lieu, d'action. Comme dans une tragédie de Tchekov, à qui est emprunté le titre du roman : "enterrer les morts et réparer les vivants."

DES VIES TANGENTIELLES
Maylis de Kerangal est née en 1967, à Toulon. Elle a fait des études d'histoire, de philosophie et d'ethnologie, travaillé chez Gallimard Jeunesse de 1991 à 1996, fait deux séjours aux Etats-Unis.

Elle a publié son premier roman en 2000, créé les Editions du Baron Perché, spécialisées dans la jeunesse, où elle a travaillé de 2004 à 2008 avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Elle participe aussi à la revue Inculte. 

Elle a déjà publié huit romans :

❊ Je marche sous un ciel de traîne (2000)

❊ La vie voyageuse (2003)

❊ La rue, Paris (2005)

❊ Ni fleurs, ni couronnes (2006)

❊ Dans les rapides (2007)

❊ Corniche Kennedy (2008)

❊ Naissance d'un pont (Prix Médicis 2010)

❊ Tangente vers l'est (Prix Landerneau 2012)

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