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"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

18 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

"C'est une photo en noir et blanc dont le blanc a tourné sale. Une fille foncée à peau phosphorescente sous lumière crue. Une fille surexposée. Une jeune fille sur une vieille carte. Une photo ancienne, peut-être, figée sur plaque de verre au bromure d'argent. La fille est nue. De profil, côté droit. Les seins pèsent. Le bras droit replié masque les tétons. Les doigts tiennent une cigarette à peine allumée dont la fumée gris clair se dissout dans le gris foncé de l'arrière-plan. Le ventre bombé répond courbe pour courbe à la cambrure, noir des reins creusés, blanc tranchant de l'abdomen. Le cadre coupe le corps au ras du pubis. Le visage incliné est bordé d'ombre, la peau est mate, c'est la vraie peau de la fille. Bouche charnue, nez épaté, yeux baissés. Visage statuaire, sans regard, qui fixe le sol. Peut-être pas le sol mais le bas, un ailleurs étranger à l'œil de l'appareil, du photographe, du spectateur, un point de fuite ; et alors l'autre, celui qui voit la fille, toi qui en saisis l'image, toi qui scrutes la photo, tu as le champ libre pour prendre toute cette peau, y river les pupilles et la prendre, la reprendre, chassé, réprouvé par rien : les yeux de la fille désertent. La fille se retire, te laisse avec sa peau, ne te dérange pas. Le front est barré d'une mèche de cheveux ou bien d'un bandeau noir, la tête prise dans un tissu à motifs noué autour du crâne. Des boucles brunes et rares, ou bien des perles tombent sur l'épaule. La fille porte un pendant d'oreille, un collier à peine visible, quatre bracelets ronds au poignet. En-dessous, dans le liseré clair, on lit «Femme mauresque – Khadidja la Marocaine.»"

Au cœur de ce récit bref, dense et magnifiquement original, il y a cette photo, dont nous est dévoilée l'histoire au fil des années, d'un siècle à l'autre, d'un pays à l'autre. L'image nous apparaît dans un carton de cartes postales envoyées par Maurice à son ami Alexandre, au fil de "cinquante années de guerre, de voyages, de mutations militaires", et que ce dernier a transmis à la petite-fille de Maurice, Isabelle. La jeune femme étale toutes ces cartes, "ni pour refaire l'itinéraire et la chronologie, mais par curiosité soudaine : pour voir le tableau d'ensemble, à quoi ça ressemble, cinquante ans de traversée du monde."

Alors qu'Isabelle s'interroge sur cette photo, son histoire, son grand-père, le peintre Miloudi Niouga, dans son atelier, travaille sur cette même photo. Il l'imprime en agrandi, la colle sur une plaque d'Isorel, bien lissée, bien tendue, puis projette dessus peinture et brou de noix. "Seul le geste compte. Le reste – la couleur, l'ordonnancement exact des taches et des coups de pinceau – n'a aucune importance, c'est pur hasard. Un décor. Maintenant, ce n'est plus le bras qui travaille c'est l'estomac, chaque projection de couleur trempe dans la bile du dedans. La photo est posée par terre sur du papier journal. Miloudi plonge le pinceau dans l'acrylique, lève le bras, l'abat d'un coup et une pluie bleue grêle la fille, éclate en minuscules impacts étoilés sur la peau, le blanc du pourtour, le fond flou, puis le pinceau barbouille la coiffe de Berrechid et tranche l'ovale net de l'image. Un autre pinceau, du noir cette fois, même précipitation du bras vers le sol, et sur le tableau un chaos de mouchetures brunes. Miloudi attrape un morceau d'Isorel, le trempe dans le brou de noix, l'applique en deux mouvements brefs au bas de la plaque, puis le laisse perler, faire flaque sur l'épaule. Trois gouttes d'eau de Javel et le brou se dilue dans le coin supérieur gauche, progressivement, se dévale jusqu'au bord.C'est fini.".

Le résultat : l'image qui orne la couverture du livre. "Lire dans le bleu une espérance. On pourrait remarquer : le corps n'est pas touché, ou bien à peine, comme épargné. Et on y chercherait un sens : la fille n'est pas l'objet de la colère, la colère, c'es§ l'image elle-même, la fille, le peintre l'a préservée."

Paradoxalement, "il n'y a pas de projet esthétique. Il n'y a que le geste qui dit quelque chose, ici toute harmonie, toute économie des éléments est accident. C'est le geste qu'il faut comprendre, pas le tableau. Il n'est pas sûr que ce geste soit compris par le passant. Ce n'est pas une pure chorégraphie du corps à la Pollock. Ce n'est pas une danse tracée. Ce n'est pas une révélation de l'état du corps de Miloudi. C'est une sentence, ce geste.

Et pas celle qu'on croit."

Pour tenter de comprendre ce geste, il faut voyager dans le temps.

En 1924, lorsque la photo a été prise, avec pour modèle une jeune fille du Bousbir, le quartier des prostituées de Casablanca au temps de la colonisation, puis reproduite et vendue en cartes postales aux soldats.

En 1953, au premier de l'an, lorsque Maurice l'envoie à son ami Alexandre, découvre le Bousbir, passe une nuit inoubliable avec Aïcha – difficile à admettre pour sa petite-fille, que son grand-père ait pu fantasmer sur ce style de filles et en fréquenter au temps de sa jeunesse, elle qui ne l'a connu qu'âgé, difficile d'accepter l'image de son corps nu, avec celui d'une fille, dans un bordel de Casablanca –, et à travers cette découverte et cette nuit, ce sont toutes ces femmes surexposées, offertes malgré elles, qui sont mises en lumière...

En 1971, à Paris, quand le jeune Miloudi découvre cette photo, et d'autres dans le même genre, ces mauresques qui, en même temps qu'elles font remonter des souvenirs d'enfance, dérobés du coin de l'œil, viennent mettre à mal ce qu'il a croit depuis vingt ans au sujet des photos. Il pensait que "la photo, ça ne ment pas. Elle montre l'invisible, ce que les yeux seuls ne peuvent pas voir." Il découvre avec ces images que "la photo invente, la légende affabule, tu as pas des yeux en plus, ces cartes montrent des choses qui n'existent pas" mais que l'on fait passer pour vraies en les associant à des visions tangibles, pour dissimuler la supercherie. Du coup, "tu ne doutes pas d'elle, la Mauresque, rien ne la contredit, on t'a menti avec douceur et avec ruse, tu ne sais pas que ces cartes nient les vraies femmes, les pas génériques, du Bousbir ou du pays maure. La photo ment." Et Miloudi se révolte. Pas contre la fille, mais pour elle. "Il a cette pensée absurde qu'il voudrait la sauver, Had'a, de ces connards, de la mise en scène qui la nie." Et décide alors de poser ce geste inouï, de balafrer de couleurs les portraits de ces filles surexposées...

En 2012, lorsqu'Isabelle, en vacances au Maroc avec sa fille, découvre dans la vitrine d'une galerie d'art la fille de la carte postale transfigurée par le geste de Miloudi Niouga. Et que tout s'éclaire : "le geste de Miloudi braque sur elles une lumière crue et sans jugement, qui dit seulement «Ça a été»."

Dans ce récit bref, puissant, intensément sensuel et coloré, la plume de Valentine Goby, une fois encore, fait merveille, nous emporte, nous touche, nous invite à la réflexion, à regarder au-delà, plus loin, plus profond. Elle sait mieux que personne trouver les mots justes pour dire le corps, ses représentations, les violences qu'il subit, ses cris, ses appels, qu'il faut entendre et transmettre, pour ne pas qu'ils se perdent...

"Je suis la fille qui regarde la fille que le peintre saccage. Je suis la fille qui se trompe, ce jour de mai, voit dans le tableau un geste de censure où il y a en fait un appel, une terreur de l'oubli. Je suis la fille qui rencontre le peintre, comprend qu'elle s'est trompée d'interprétation, et cherche à rendre compte de son erreur, du véritable geste du peintre, des multiples mensonges de l'image depuis sa construction il y a presque cent ans et des vérités qu'elle révèle, rappelle, fixe définitivement." écrit l'auteure en postface. "Je dessine, restitue, invente le hors-champ, le hors-temps de l'image, du moment : cela fait des romans."

Des romans singuliers, magnifiques, et rares.

UN MOT SUR LA COLLECTION :

"Dans La Tête d'Obsidienne d'André Malraux, Pablo Picasso affirme que les thèmes fondamentaux de l'art sont et seront toujours : «la naissance, la grossesse, la souffrance, le meurtre, le couple, la mort, la révolte, et peut-être le baiser». Il les appelle emblèmes. Valentine Goby a choisi LA RÉVOLTE.

La Fille surexposée est le septième titre de la collection «Pabloïd» qui donne carte blanche à des écrivains pour composer un texte à partir de l'un de ces huit thèmes."
"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

Valentine GOBY est né en 1974. Elle est notamment l'auteure de L'Échappée (2007), Qui touche à mon corps, je le tue (2008), Des corps en silence (2010), Banquises (2011).

Elle écrit également pour la jeunesse. Après avoir travaillé dans l'action humanitaire puis avoir été enseignante, elle s'est consacrée à l'écriture tout en animant des rencontres et des animations autour de l'écriture.

Elle vient de publier à la rentrée littéraire 2013 le remarqué et remarquable KINDERZIMMER (Editions Actes Sud), qui en est déjà à sa huitième réimpression et fait partie de la dernière sélection du Prix des Libraires.

Ce livre m'a été envoyé (et je les en remercie chaleureusement) par les Editions ALMA, dans le cadre de l'opération "Masse Critique" organisée par Babelio (www.babelio.com)

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