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UN COUP DE PIED À LA LUNE

21 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN COUP DE PIED À LA LUNE

"Il était une fois une histoire, cette histoire-là dont j'envoie consciencieusement chacun des chapitres à celle qui en est l'actrice et la spectatrice. Elle note, juge, exige la révision de quelques passages ou applaudit. Elle tient ma main qui écrit son histoire, m'encourageant à croire et écrire ce qui est parfois inexact, elle le sait sûrement."

Cette histoire racontée par Lola Lafon, c'est celle de Nadia Comaneci, que le monde entier a découvert sur un écran de télévision en 1976, lors des Jeux Olympiques de Montréal. Ce jour-là, la jeune gymnaste roumaine de quatorze ans a donné un coup de pied à la lune, subjugué le public ainsi que les juges, et détraqué les ordinateurs en obtenant la note parfaite de 10 – encore jamais attribué – à sept reprises... La maladresse, l'approximation et la banalité ne font pas partie du vocabulaire de cette championne de la perfection. Pas plus que la révolte, tout du moins jusqu'à sa fuite vers les États-Unis, quelques semaines seulement avant la chute du régime de Ceaucescu. Le roman de Lola Lafon évoque la vie de la "petite communiste", de son enfance à Onesti à son exil en Amérique, un récit entre biographie et échanges imaginaires avec son personnage, qui apporte quelques corrections et livre sa version des faits...

Tout commence donc aux Jeux Olympiques de Montréal, en 1976. Devant les yeux ébahis du monde entier apparaît une "mini-fonctionnaire de l'acrobatie", "un robot communiste de 40 kilos" mais aussi un ange : "on convoque les éléments : nage-t-elle dans un océan d'air et de silence ? On repousse le sport, trop brutal, presque vulgaire en comparaison de ce qui a eu lieu, on rature, on recommence : elle ne sculpte pas l'espace, elle est l'espace, elle ne transmet pas l'émotion, elle est l'émotion. […] elle s'élève au-dessus des lois, des règles et des certitudes, une machine poétique sublime qui détraque tout"... Pour en arriver là, cela fait sept ans qu'elle s'entraîne dans l’école de Béla Károlyi, qu'elle répète, qu'elle s'exerce, souffre, recommence, s'endurcit, refait les mêmes gestes jusqu'à l'excellence, repousse les limites et apprend à ne plus craindre de se faire mal. Quand elle accède à la plus prestigieuse des compétitions officielles et que les caméras se tournent vers elle, petite athlète à la tunique blanche stricte et au ruban dans les cheveux, c'est pour révéler "une petite fée communiste", "douloureusement adorable, insupportablement trop mignonne"...

Toutes les petites filles, à l'est comme à l'ouest, veulent lui ressembler ; les adultes sont admiratifs et fascinés ; le régime communiste roumain applaudit à ses médailles et à celles de toute son équipe, y voyant une parfaite et "lente publicité pour les bienfaits de l'enfance communiste". D'autant que les jeunes athlètes sont rentables, dociles, et ne songent pas à émettre une quelconque opinion sur ce qui se passe dans leur pays, ni à faire de comparaison avec le monde capitaliste.

Rien n'était censé venir perturber la parfaite "biomécanique [de la] fée communiste". Jusqu'à la métamorphose. La petite Nadia grandit, devient une jeune fille, une femme... Commence alors un véritable procès hormonal. Les journaux titrent : "La petite fille s'est muée en femme et la magie est tombée" ; "De grande gamine, elle est devenue femme. Verdict : le charme est rompu." Devenir une femme est vu comme un problème, la puberté est définie comme la Maladie, une monstruosité... Quoi qu'il arrive, il faut toujours "aligner de l'inconcevable", mais Nadia la femme ne séduit pas comme Nadia la fillette fascinait. "On a perdu l'habitude de ces...corps de femmes." Alors, les prouesses techniques et artistiques de Nadia (merveilleusement décrites par l'auteure, tout en précisions et en apesanteur, inscrivant, comme la gymnaste, "le feu dans l'air") ne sont plus regardées comme avant, elles comptent moins que les métamorphoses de son corps devenu encombrant, qui n'est plus celui de la petite fée à l'ossature en fils de soie...

Comme si cela ne suffisait pas, la politique et la rivalité avec l'URSS viennent s'immiscer dans la compétition, et les jeunes Roumaines sont forcées de quitter les Championnats d'Europe de Prague... Les Ceaucescu continuent encore de se servir d'elle, de sa popularité, tout en se trouvant peu à peu embarrassés par celle qui n'est plus une "soldate orchidée".

Le roman de Lola Lafon évoque la violence, l'injustice, l'étroitesse du regard posé sur le corps des femmes, dont a souffert Nadia Comaneci. Paradoxalement, le dur traitement qu'elle a imposé au sien, a "ravagé le joli chemin réservé aux petites filles", et les a, en un sens "libérées". Mais à quel prix... Au-delà des domaines sportif et intime, La petite communiste qui ne souriait jamais montre la propagande d'un régime totalitaire et délirant, sans pour autant tomber dans la caricature, le simplisme ni le manichéisme, n'omettant pas de souligner le rôle guère plus reluisant assigné aux sportifs par le monde capitaliste et les exigences marketing des sponsors.

Comme "la petite fée des Balkans", Lola Lafon "jette la pesanteur par-dessus son épaule" sa plume "se fait de la place dans l'atmosphère pour s'y lover". Les descriptions de l'aérienne et exceptionnelle Nadia sont de superbes moments d'écriture, de périlleuses figures faites d'élans poétiques et de réceptions sans faux pas. La deuxième partie est plus déroutante, mélange quelque peu confus entre chute de Ceaucescu et exil de Nadia aux Etats-Unis.

Il n'en reste pas moins que la plume de Lola Lafon trace les lettres dans les airs pour nous offrir, avec sa Petite communiste qui ne souriait jamais, un récit en équilibre, épris de grâce et de liberté.

UN COUP DE PIED À LA LUNE
D’origine franco-russo-polonaise, née en 1975, élevée à Sofia, Bucarest et Paris, Lola Lafon s’est d’abord consacrée à la danse avant de se tourner vers l’écriture.
Après des publications dans des fanzines et des revues alternatives , elle a été répérée par des revues littéraires ( la N.R.V, entre autres, qui a publié ses premières nouvelles en 1998 et jusqu’en 2000.)
Ses  trois premiers romans sont parus chez Flammarion : Une fièvre impossible à négocier (traduit en espagnol et en italien et lauréat du  « Prix  A tout lire »),  De ça je me console  et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce , (Prix Coup de Cœur de la 25ème heure au salon du Livre du Mans et finaliste du Prix Marie-Claire) Ce dernier roman paraîtra aux Etats-Unis en janvier 2014 chez Seagull Books. Il a également été adapté au théâtre par la compagnie « Les Fugaces » dans une version road-movie et Leila Kilani, la réalisatrice de « Sur la planche » travaille actuellement à une adaptation cinéma.
 
Politiquement engagée  dans plusieurs collectifs anarchistes, antifa et féministes, Lola Lafon s’est  parfois exprimée  dans certains quotidiens et a publié deux fois dans la N.R.F, dont un article dans le numéro spécial « Où en est le féminisme ». Elle donne également quelques ateliers d’écriture dans des lycées pour la plupart classés en « difficulté » ( !) et elle a, en 2013, commencé à animer  un atelier d’écriture à Bucarest, en français, avec des jeunes roumain(e)s. 

Lola Lafon est également musicienne. Un premier album « Grandir à l’envers de rien » est sorti en 2006 chez Label Bleu/Harmonia Mundi et le deuxième, « Une vie de voleuse » en 2011 chez Harmonia Mundi.
Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976

Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976

Les notes parfaites de Nadia Comaneci - Montréal 1976

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