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L'ÉCRITURE ARRACHÉE AU SILENCE

2 Mars 2014 , Rédigé par Vanille LN

L'ÉCRITURE ARRACHÉE AU SILENCE

"…dans ce livre-là et dans tous les autres que j'avais lus dans la foulée, happé, il y avait quelque chose qui m'avait frappé, frappé comme un poing obstinément fermé […] Il fallait que je trouve un moyen de parler à Caroline N. Spacek. Lui faire ouvrir les doigts. Savoir ce qu'elle dissimulait au creux de sa paume."

Fasciné par les livres, par l'écriture de Caroline N. Spacek, Lou, jeune étudiant en thèse, sollicite une interview. À sa grande surprise, la grande dame des lettres, qui vit recluse dans le Devon et refuse toute rencontre avec des journalistes, accepte de le recevoir. Et l'entretien qui devait durer un après-midi se prolonge en un huis clos de neuf mois dans la maison de l'écrivain. Neuf mois de gestation, d'échanges, de mots, de paroles, de silences, de non-dits, pour révéler une réalité, celle de l'écriture, de la création, de la vie. Tout à la fois encensée et scandaleuse, prolixe et secrète, ses livres mais aussi ses amours ont défrayé la chronique. Lassée du cirque médiatique, elle a choisi de se retirer dans la campagne anglaise, de s'enfermer dans sa maison et dans le silence. "Son silence était partout, il remplissait les journaux mieux que son nom, elle brillait par son absence."

Le premier contact entre Lou et l'écrivain est contrasté, étrange. Elle joue avec lui, avec le dictaphone, avec les mots, si bien que le jeune homme se réveille le lendemain matin en se disant qu'il a "fait tout ce chemin pour comprendre et (qu'il se) retrouve encore plus désorienté qu'avant." C'est que la mystérieuse Caroline ne se laisse pas apprivoiser et découvrir aussi facilement. Il l'admet et décide de se mettre tout entier au service de sa parole, si surprenante soit-elle. "...c'était sa vie à elle que j'étais venu écouter […] quel que soit le message, je n'étais plus qu'une oreille pour sa voix". Il se soumet à son rythme de vie, d'écriture, de parole, à ses fantaisies.

"Ce qui était difficile à comprendre, c'était […] qu'une femme ait pu faire ça, dans sa vie. Faire ça entre toutes autres choses." Lorsque Caroline commence le récit par l'évocation de son enfance, de sa jeunesse, rien, jusqu'à la parution de son premier livre, ne semblait la destiner à l'écriture et à la littérature. Il aura fallu que le hasard place sur sa route le poète Jude Amos, qu'il l'embauche pour secrétaire pour taper ses textes, qu'il lui impose de lire le dictionnaire et des livres, qu'elle se mette peu à peu à corriger ou à trouver pour lui une expression, une phrase, pour que se révèle son talent, cet art d'atteindre la quintessence des mots qu'elle possède au plus profond de son être. Son succès est aussi fulgurant que précoce. Fragile et combattive, vulnérable et solide, hautaine par timidité, on lui reproche sa distance, son attitude farouche, la singularité de son écriture. Pour se protéger de la curiosité qu'elle suscite, elle écrit encore et encore, toujours plus, nouvelles, romans, poésie. Mais en la protégeant, l'écriture l'éloigne, l'isole peu à peu du monde. Elle s'accroche à ses mots. "Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer, même si on n'a oublié pourquoi."

Lou pose très peu de questions, Caroline de toute façon n'en a pas besoin. Elle sait très bien où elle va puisqu'elle y va à reculons, remontant le fil de sa vie. Sa voix de fumeuse, rocailleuse, porte en elle des stigmates de la violence et de rejet dans lesquels il retrouve ce qu'il a lui-même vécu. En sondant le mystère de la relation entre l'auteur et le lecteur, se dessinent des similitudes, des mimétismes de parcours, de violences, d'émotions, de sentiments. Lou écoute et enregistre et comme un buvard, s'imprègne de ce qu'il entend et recueille. En amenant Caroline à se livrer, à sortir de l'exigence formelle de ses livres et du sillon de solitude tracé par son œuvre, Lou se découvre lui-même, comme en un subtil et troublant jeu de miroirs. L'enquête sur la vie de l'écrivain devient prétexte à l'introspection et à la narration.

"Elle avait été pour moi au départ quelque chose de très défini, un écrivain connu, une légende, et elle était devenue, au fil des semaines, une étendue sauvage qu'aucun regard ne saurait embrasser ni réfléchir pleinement."

L'écriture de Julia Kerninon est très visuelle, presque cinématographique, avec la mise en scène des personnages, le huis clos et les flash-backs. En suivant Lou pas à pas dans ses échanges avec Caroline, on se retrouve confronté à la fois aux bribes de souvenirs parsemés par l'écrivain, au gré de sa mémoire, et aux réflexions du narrateur. Cet entremêlement, sans doute voulu pour accentuer le parallèle entre les deux protagonistes, est parfois un peu confus et déstructuré. Quant à la fin du récit, son côté théâtral et abrupt tend à la rendre artificielle... Il n'en demeure pas moins que ce roman est un magnifique prétexte à une réflexion passionnante sur la création, l'écriture et la vie, qui finissent par se confondre.

"Aucune imagination ne peut soutenir la comparaison avec la vie – c'était l'artiste en elle qui s'inclinait devant l'éloquence invisible de son propre destin."

L'ÉCRITURE ARRACHÉE AU SILENCE
Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est actuellement thésarde en littérature, et mène une recherche sur la revue américaine, The Paris review. Buvard est son premier roman en littérature générale.
Petite interview pour 20Minutes (05/01/2014) 
  1. Qui êtes-vous ? ! Je suis un écrivain et une étudiante en doctorat de littérature américaine de 27 ans.
  2. Quel est le thème central de ce livre ? Le livre entremêle plusieurs thèmes : le travail de l'écriture, la quête de soi, l'amour, l'enfance.
  3. Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ? «Elle était dure, injuste, cinglée et fière, mais ses phrases ne laissaient rien paraître de ça, ses phrases étaient aussi parfaites que des rivières.»
  4. Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ? Stand By Me, dans la version de John Lennon.
  5. Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ? La musique des mots et la solidité du désir.

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