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TOUT REJETER DE CE MONDE

4 Mars 2014 , Rédigé par Vanille LN

TOUT REJETER DE CE MONDE
Élevé dans une famille ouvrière de Picardie, Eddy ne ressemble pas aux autres enfants. Sa manière de se tenir, son élocution, sa délicatesse lui valent de nombreuses humiliations et injures, tant par ses camarades de classe que par son père alcoolique et sa mère revêche. Lui-même finit par s’interroger sur cette homosexualité dont on le taxe avant même qu’il éprouve le moindre désir. Mais la véritable persécution ne vient-elle pas du conditionnement social ? Il parviendra à s’arracher à cette chape écrasante, qui donne au récit une allure zolienne, et à imposer sa personnalité en poursuivant des études de théâtre à Amiens, loin de l’enfer familial et villageois qu’il a connu. Ce texte, psychologiquement frappant, dresse un tableau saisissant d’un monde populaire brutal et sensiblement archaïque. Mais la finesse de l’auteur, par ailleurs sociologue, resitue dans un contexte social le drame familial qui aurait pu devenir une vraie tragédie individuelle. Comment échapper à la détermination ? Comment chaque être peut-il inventer sa liberté ?

"Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là ? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici."
En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Voici donc la présentation de l'éditeur et la quatrième de couverture de ce qu'on ne saurait qualifier réellement de "roman", même si c'est ce mot qui est inscrit sous le titre. Une présentation lisse, sage, élogieuse, une quatrième de couverture érudite et intellectuelle, à l'image du jeune normalien en pull à col V que l'on a abondamment vu dans les médias depuis la sortie de son livre. Un livre qui n'est assurément pas un roman, ni même une auto-fiction mais bien plutôt une autobiographie. Rien n'est fictionnel et cela est explicitement revendiqué par l'auteur, qui constate et décrit, "pour comprendre". Qui n'épargne rien au lecteur de ce que lui-même a vécu, senti et ressenti, allant au bout du réalisme, jusqu'à consacrer tout un chapitre à l'histoire d'un cousin alcoolique, cancéreux et qui a fini en taule, jusqu'à narrer par le menu et en détail le visionnage de films pornos et le mime de scènes de sodomie avec des cousins et voisins, jusqu'à nous restituer le son des ébats de ses parents entendus à travers la porte de leur chambre...

La lecture du récit crée un sentiment de malaise. À l'image de sa mère, on se retrouve partagé "entre le désarroi, la honte et l'agacement". L'émotion aussi. À l'évidence, le jeune Eddy a vécu et subi, physiquement et psychologiquement, des violences terribles, en raison de sa différence dont, dit-il, il ignorait la genèse. Une "ignorance qui [le] blessait". Il se sent exclu, toujours en marge, "élément isolé" même quand il participe à certaines activités, "choses dérisoires pour un adulte qui marquent un enfant pour longtemps". Il semble bien que ces choses ne soient pas encore passées pour le jeune adulte qu'il est du côté du "dérisoire" ou du "négligeable".

Après avoir vainement tenté de s'intégrer, de s'adapter, il en arrive à la conclusion qu'il lui faut "tout rejeter de ce monde". Et fuir. Pas immédiatement, bien sûr, "on ne pense pas spontanément à la fuite parce qu'on ignore qu'il existe un ailleurs". Mais "on ne change pas si facilement" et "cette volonté d'exister autrement" se heurte à la résistance du corps. Il apparaît de toute façon impossible de changer à l'intérieur du monde dans lequel il est né. Le salut ne viendra que de l'internat du lycée Madeleine-Michelis, à Amiens. Loin de sa famille. Loin d'ici.

Nul ne peut nier les souffrances du jeune Eddy, ni la sincérité d'Edouard dans ce récit, ni la nécessité impérieuse d'exprimer, de dire, pour "tenter de comprendre". Ce que l'on a davantage de mal à comprendre, en revanche, c'est la forme, le style, le genre choisis. Pourquoi justement, ne pas écrire un roman, une vraie fiction, avec de la distance, de la nuance et plus de finesse ? Il y mille façons de parler de la différence, de l'inadaptation, de la violence d'un milieu dans lequel on ne se reconnaît pas et dans lequel on ne trouve pas sa place, de façon plus subtile, plus délicate et moins impudique. De ne pas mettre "je" en scène, encore moins sa famille. Sans doute l'auteur n'a-t-il pas voulu juger, juste constater et comprendre. Le problème, c'est que, malgré la tendresse que l'on peut deviner envers sa mère, un certain mépris se dégage de l'ensemble. Un mépris de classe envers un milieu contre lequel il s'est insurgé et qu'il a rejeté, comme lui-même s'y est senti rejeté. Renvoyer les mots blessants, "les dire aux autres pour qu'ils cessent d'envahir tout l'espace de [son] corps". La violence des mots remplace celle des poings mais la brutalité n'en est pas moins forte. Elle change seulement de camp, d'armes, de codes.

Le problème n'est pas de décrire, de dire la réalité d'un milieu défavorisé, ouvrier, pauvre, intolérant, inculte, parfois raciste et homophobe, touché par le chômage et l'alcoolisme, bien au contraire. Le problème vient de la façon de le dire. Et les moyens employés ici sont dérangeants, parce que blessants, personnels et impliquant ses proches sans aucun discernement. Son livre aurait pu s'intituler, selon son expression, "les excuses sociologiques" s'il s'était agi d'une étude sociologique, neutre et objective, qui expliquent véritablement certains comportements, certaines réactions, certains rejets. Mais il n'en est rien, et les personnes – qui ne sont hélas pas de simples personnages de fiction – ne sont ni excusés ni même conviés. Ils sont convoqués, malgré eux, et l'on imagine que quelques-uns ont pu prendre certains mots, certaines phrases comme des crachats en pleine gueule, sans avoir de droit, ni d'argumentaire, de réponse.

En refermant ce livre, on a peine à croire que cela suffira à son auteur pour en finir avec son enfance et ses souffrances, tant il laisse un goût de cendres et d'amertume. Contrairement à l'auteur, on n'a pas du tout envie de rire à la dernière ligne. Juste de lui souhaiter de parvenir à la résilience. Vraiment.

TOUT REJETER DE CE MONDE
Édouard Louis a 21 ans. Il a dirigé la publication d'un ouvrage collectif, Pierre Bourdieu: l'insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

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