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SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL

25 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL

«Au fur et à mesure que je progresse dans le récit de ce qui s’est passé cet hiver-là, je suis saisie par une tristesse lourde. Je revois les choses s’enclencher dans un ordre sur lequel nous n’avions aucune prise, s’amonceler sur nous comme la neige. Je me dis : si nous avions su. Il était là, au milieu de nous, il traversait notre vie ; il dormait dans une chambre du café de Bièves et il voyageait sur nos routes, il empruntait le car, celui qu’on prend à la gare routière, tout au bout du parking (le « destin » comme ils l’ont écrit, après, dans le journal…)»

Il, c’est Richard Embert - ou Alain Lenglet, selon les circonstances. C’est l’homme, l’homme mystérieux, arrivé de nuit dans cette petite ville industrielle de montagne, à quelques jours du passage à l’an 2000. Très vite, nous est suggéré qu’il cache et transporte un lourd secret, puis on devine qu’il est en fuite jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il est l’objet d’une enquête.

La narratrice omnisciente, c’est Mademoiselle Verny, infirmière libérale, par qui le lecteur apprend les dessous de l’affaire avant même qu’elle n’en devienne une. Au gré de ses visites, elle a recueilli des indices. Et c’est par bribes, au compte-gouttes, elle nous livre son récit, plusieurs années après les faits. Il s’avère qu’elle aurait pu y être mêlée, puisque tout s’est joué dans son sillage, près, tout près d’elle. Elle a croisé l’homme. Et cette proximité, on le sent, l’a durablement marquée, traumatisée même, au point d’être minée par toutes les questions sans réponse que ces « événements » ont suscité et suscitent encore en elle.

Autour de Richard et de Mlle Verny, d’autres personnages, secondaires et cependant jamais superflus. Les seconds rôles, comme au cinéma, ont leur importance. Ils sont tous, de près ou de loin, liés aux faits. Ils ont chacun une partition à jouer dans ces événements qui se déroulent sur une dizaine de jours - tout au plus - entre la fin de l’année 1999 et le début de l’année 2000.

Le décor est lui aussi un personnage, il participe pleinement à la mise en place et en scène d’une atmosphère toute particulière, à la fois feutrée, enneigée et ténébreuse. À la frontière suisse, dans un paysage sourd et lent où le temps se dilate, où la neige efface tout et brouille les pistes…

Dans ce décor de montagne anodin, sous d’épaisses couches de neige, le récit lève peu à peu le voile sur le mystère opaque qui l’enveloppe, nous révèle comme en ombre chinoise et à distance l’homme dont on sait d’emblée qu’il est coupable, sans savoir exactement de quoi. Cette évidence mêlée de soupçon permet à l’auteure de mener son intrigue à la manière d’un thriller. L’écriture est précise, ciselée mais c’est avec parcimonie et finesse que la plume distille ses révélations. L’équilibre entre la description de l’univers morne, triste du village et la psychologie des personnages qui l’habitent est subtil : tout semble austère, ennuyeux, banal, jusqu’à l’acceptation de vies non choisies mais auxquelles on s’est résigné. L’atmosphère est confinée, de plus en plus anxiogène, teintée d’une sorte d’inquiétante étrangeté, ouatée de neige dans laquelle le lecteur se retrouve plongée, en attente. « Tout glisse, personne ne garde la mémoire. Elle montait en ignorant ce qui allait lui arriver. Ce soir-là, lorsque le ciel arrêta d’être rouge, l’obscurité remplit lentement les bois. »

Le malaise est grandissant au fil de l’histoire jusqu’aux dernières pages où le drame atteint son paroxysme, un drame bruyant, violent, et paradoxalement inattendu, tant le suspens était fort et bien préservé. « Vous pensez que je vais vous dire : je savais, j’ai su, tout de suite. Mais non, je n’ai eu aucune intuition particulière. Je ne me suis pas méfiée du tout. » Le lecteur non plus ne se méfie pas, malgré les indices parsemés au fil du récit, emporté dans l’intrigue fascinante et porté par l’écriture magnifique de l’auteure qui lui offre un roman haletant, troublant, étourdissant.

SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL
Dominique Barbéris, née en 1958, est une romancière française, auteure d'études littéraires et enseignante universitaire, spécialiste en stylistique et ateliers d'écritures. Passionnée de littérature, elle publie son premier roman chez Arlea en 1996 avant de rejoindre Gallimard comme auteur en 1998.

Elle a déjà publié six romans :
  • La Ville, 1996.
  • L’Heure exquise (Prix Marianne 1998).
  • Le Temps des dieux, 2000.
  • Les Kangourous, 2002, - adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains.
  • Ce qui s’enfuit, 2005.
  • Quelque chose à cacher, 2007 (Prix des Deux Magots 2008 et Prix de la Ville de Nantes, 2008)
  • Beau Rivage, 2010.
Son septième roman, La vie en marge fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.

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