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UN THÉÂTRE DE PIERRES VIVES

11 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN THÉÂTRE DE PIERRES VIVES

"J'ignore si quelqu'un lira les pages que je m'apprête à écrire. Mais c'est avant tout pour moi-même, je le sens depuis un moment, que je dois tenter de fixer le souvenir que je garde de quelques journées bien précises de ma jeunesse. […] rien ne m'empêche de raconter l'histoire telle que je l'ai vécue puisque mes souvenirs sont si précis."

La mort de son ami Eckermann en décembre 1854 et la feuille de papier – désormais jaunie et légèrement brûlée qu'il lui a léguée – est pour Robert Doolan l'occasion de replonger dans ses souvenirs. "Du papier brûlé, il semble que monte encore la légère odeur des cendres. Même si ce n'est qu'une illusion, cette odeur est celle de mes souvenirs."

Son récit nous ramène en mars 1825, à Weimar. Le théâtre de la ville brûle. Goethe, qui l'a fait construire puis dirigé pendant près de trente ans voit dans cet incendie "le bûcher de ses souvenirs"n et sans doute aussi un présage de sa propre mort. "Devant vous, je n'ai pas le courage de feindre. J'ai autant de chagrin que si j'avais perdu un être cher. Le théâtre, mon théâtre, n'est plus qu'un monceau de cendres. […] C'est le bûcher de mes souvenirs. J'en ai le cœur navré." On peut lire la confidence de cet épisode dans les Conversations de Goethe avec Eckermann, livre étonnant, "ouvrage unique en son genre : un portrait en mouvement perpétuel, d'une vérité saisissante, où l'on voit vivre" Goethe dans les dernières années de sa vie. Il semble cependant que, malgré toute sa rigueur, Eckermann – davantage confident, assistant et homme de confiance que secrétaire – n'ait pas tout dit. Et c'est donc Sir Robert Doolan, témoin jusqu'ici méconnu, qui prend la plume et raconte. Il décrit bien sûr tout d'abord l'incendie du théâtre mais ce dramatique événement est surtout le point de départ d'un récit qui nous entraîne bien plus loin, dans l'intimité de Goethe, "homme passionné, plein d'enthousiasmes violents, sujet à la mélancolie et même au désespoir, mais qu'il avait appris à ne pas montrer." Bien que déjà âgé, et affaibli, l'écrivain se montre brillant, pensant à achever enfin sa continuation de La Flûte Enchantée, rêvant d'un théâtre entièrement nouveau – dont il dessine lui-même les plans –, et conviant quelques amis, au nom de cette utopie, à une représentation secrète. "Car lorsqu'un malheur survient, lorsque la mort nous frappe, lorsque la destruction nous menace, il importe de réaffirmer au plus vite les forces de la vie. C'est pourquoi j'avais besoin de vous aujourd'hui : pour que nous formions un cercle enchanté."

La plume inspirée, vivante, vibrante de Jean-Yves Masson emporte le lecteur et le transporte à Weimar, au milieu de ses personnages. Cultivé et érudit sans être ni pontifiant ni pédant, son roman est un merveilleux voyage dans le temps et l'espace, le pertinent prétexte à de superbes pages sur l'époque, le théâtre, la littérature, et l'opéra – avec certaines longueurs parfois dans l'analyse fort détaillée de La Flûte Enchantée. L'ouvrage n'en demeure pas moins virtuose, passionnant, enchanté et enchanteur, porteur de promesses et d'espérance.

"Il faut vivre pour le présent et surtout œuvrer pour l'avenir. Oui, il faut bâtir pour l'avenir, si médiocre que soit l'époque à laquelle nous avons abordé. Les choses du passé ont droit à notre amour dans la mesure où elles nous le demandent, mais en vérité, c'est pour ce qui est nouveau qu'il faut vivre."

UN THÉÂTRE DE PIERRES VIVES
Jean-Yves Masson, né en 1962 en Moselle, est écrivain, traducteur, éditeur, critique et professeur. 

Après avoir été traducteur et critique littéraire de 1990 à 1998, Jean-Yves Masson a enseigné à l'université Paris X Nanterre où il a été maître de conférences, puis professeur de littérature comparée. Il est aujourd'hui (depuis 2005) professeur de littérature comparée à la Sorbonne (Paris IV) où il a dirigé (de 2006 à 2012) le Centre de recherche en littérature comparée, tout en poursuivant ses activités de traducteur et d'écrivain. Il dirige depuis près de vingt ans la collection de littératures germaniques «Der Doppelgänger» aux éditions Verdier (plus de 40 titres parus), et, plus récemment, la collection «Le Siècle des poètes» aux éditions Galaade.

Il est membre des jurys du Prix Européen de Littérature, du Prix de littérature francophone Jean Arp et du Prix de Traduction Nelly Sachs. De juin 2009 à juin 2011, il est président de la Maison des écrivains et de la littérature. Il collabore régulièrement depuis 2004 au Magazine Littéraire où il rédige chaque mois la page consacrée à la poésie.


Il a déjà publié :

❊ Don Juan ou le refus de la dette, essai (Ed.Galilée, 1990) 

❊ Offrandes, poèmes (Voix d’Encre, 1995)

❊ L'Isolement, roman (Verdier, 1996) 

❊ Onzains de la nuit et du désir, poèmes, (Cheyne éditeur, 1995)

❊ Poèmes du festin céleste (L’Escampette, 2002)

❊ Le Chemin de ronde, carnets (Voix d'encre, 2003) 

❊ Hofmannsthal, renoncement et métamorphose (Verdier, 2006)

❊ Ultimes vérités sur la mort du nageur, nouvelles (Verdier, 2007)

❊ Neuvains du sommeil et de la sagesse, poèmes (Cheyne éditeur, 2007)

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