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UNE HISTOIRE FABULEUSE DONT IL NOUS MANQUE LE DÉBUT...

13 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

UNE HISTOIRE FABULEUSE DONT IL NOUS MANQUE LE DÉBUT...

"Je vais t'écrire un livre, ma fille. Un livre qui sera le lien vers ton passé, ce passé que nous connaissons si peu, ma princesse abandonnée. Une fenêtre aussi sur mes propres racines, qui sont devenues les tiennes, par la force du temps écoulé et de l'amour qui nous unit. Il te manquera toujours un pan de ton histoire, des fondations solides. Tu es née sur des sables mouvants, qui ont bien failli te happer. Cela ne disparaîtra pas. On ne peut qu'essayer de l'accepter, s'entraîner à en souffrir le moins possible. Étayer les murs, pour compenser. Ces quelques pages ne te donneront pas les fondations qui te manquent. Elles ne combleront pas ce trou béant, ce gouffre sous tes pieds. À peine, peut-être, parviendront-elles à consoler un peu l'édifice. C'est ce que je voudrais. T'aider à fortifier tes frêles racines orphelines. Nous ne sommes rien sans elles. Sans elles, nous n'existons pas. Ou si peu. Je voudrais faire de ce livre une petite flamme de chaleur, dans un coin de ta vie, que je veux belle comme tu l'es, toi capable sans en avoir jamais reçu que des miettes, de diffuser autour de toi de l'amour et du bonheur, comme si tu les inventais. À la fois ange et magicienne, tombée du ciel un jour de fin d'hiver, sur un trottoir de Kiev. Un ange qui ne voulait pas mourir. […] Ce livre ne remplacera rien, ne réparera rien. Bien sûr. C'est juste un vêtement de laine pour les heures de grand froid. Cette planète étant ce qu'elle est et ses habitants ce qu'ils sont, on peut craindre qu'il y en ait d'autres. Ton histoire est singulière, extraordinaire. Celle des autres paraît atrocement banale, en comparaison. Tu as une histoire fabuleuse dont il nous manque le début. Toi qui détestes lire, qui lève au ciel des yeux exaspérés, dès que j'aborde le sujet de la lecture, tu auras un livre. Quelque chose me dit que tu voudras le lire, celui-là."

C'est l'histoire d'une rencontre, d'un cheminement, d'un apprivoisement. D'un échange aussi, un échange fascinant et exceptionnel entre une mère et sa fille, chacune offrant à l'autre très exactement ce qui lui manquait jusqu'alors : l'amour en partage. Tout commence entre elles dans un orphelinat, à Kiev, après d'innombrables, interminables et affreusement compliquées démarches accomplies par la mère – la narratrice. "Pourquoi tu m'as adoptée ?" demandera Karina quelques années plus tard. "Parce que tu n'avais pas de maman pour s'occuper de toi et que je n'avais pas de petite fille." répondra la mère. Et bien plus encore. "Si j'ai adopté un enfant, c'est parce que je l'ai voulu plus que tout, parce que c'était mon destin, l'œuvre que je devais laisser sur cette terre. Cela a toujours été une évidence." Aucun regret de ne pas avoir "d'enfant biologique avec [ses] gènes." Juste, parfois, parce que tout est long, lent et semé d'embûches, "le découragement, l'incompréhension : on ne demande rien aux parents biologiques, alors pourquoi ?"

"Pourquoi trois ans ? Pourquoi cette éternité ?" Pourquoi laisse-t-on des enfants si petits, si seuls, si en demande d'amour attendre aussi longtemps, sans sourire et sans réponse, pour des questions administratives ? Le parcours d'adoption est compliqué et tellement long, ce n'est pas le temps de réflexion qui manque. "Même avec beaucoup de chance, des années et des années de procédure s'empilent, des années de formalités absurdes et répétitives, des années d'attente entre l'obtention de l'agrément, et tout le reste après. De très longues années, pour se préparer. Et au moment fatidique, la peur quand même, l'impression de n'avoir réfléchi à rien, de sauter dans le vide." Et puis, le oui, finalement évident. "Après ce livre, je n'ai plus jamais eu peur pour moi. Toujours pour toi. Après ce oui, je n'ai plus jamais été seule." Malgré les difficultés d'approche, de communication des débuts, quelque chose d'instinctif se joue entre la mère et la fille. "Un dialogue silencieux", intense, unique. "Notre rencontre était inscrite dans mon destin et dans le tien. Ta rage de vivre et ma fierté ont fait le reste. Nous sommes des résilientes et rien ne nous est impossible."

Après la rencontre, la première approche, vient enfin le temps de repartir ensemble – prendre l'avion, pour la première fois, il y en aura tant d'autres, ensuite... "Un pas en avant. Plus rien ne pouvait nous arriver." Petit à petit, les gestes de tendresse apparaissent, les premiers mots aussi, de plus en plus de mots, la petite fille mutique, rassurée, confortée, devient bavarde et exubérante. Mais si le cœur d'une mère est infiniment accueillant, le système scolaire, lui se révèle curieusement inhospitalier, intolérant, borné, stupide. Il faut s'adapter encore, toujours, trouver d'autres solutions, expliquer, se battre, sans cesse. L'avenir est toujours angoissant, et impose tant de questions, bien légitimes et compréhensibles. "Ton monde n'est bâti que d'incertitudes. Un passé inconnu, un futur indéchiffrable, tu as des raisons d'être anxieuse. Cela passera avec le temps, avec la vie heureuse, avec la vie remplie.Bien sûr que cela passera." Mais il faudra encore beaucoup de tendresse, de présence, de ré-assurance, plus encore que pour tout autre enfant. "Je dois être là si un jour tu as besoin de moi. Rester pour toi, le plus longtemps possible, un filet de sécurité. Tu as suffisamment joué les équilibristes sans filet, à l'aube de ta vie. Je dois être indestructible."

Dans ce livre qualifié de « roman », "tout est vrai sans que rien ne soit exact". Karina Sokolova est un récit qui rend compte d'une histoire personnelle, avec toute la pudeur , la délicatesse et la subtilité que permet le filtre de la littérature. C'est à fois aussi un témoignage et un cadeau, celui d'une mère à sa fille adoptive, qui voudrait pouvoir tout lui raconter, lui offrir tous les souvenirs qui pourraient lui manquer. C'est surtout une magnifique et bouleversante déclaration d'amour à sa fille, toute en retenue et en nuances et par là même tellement plus forte, intense et touchante. "Quand tu ne faisais pas encore partie de mon existence, le monde n'avait pas les couleurs qu'il a revêtues depuis. Il était plus petit, moins pétillant." Les mots d'Agnès Clancier, d'une finesse, d'une élégance et d'une justesse rares, disent ce que chaque parent voudrait exprimer à son enfant, plus encore peut-être lorsque l'on a du temps d'amour à rattraper.

"À moi aussi, elles manquent, ces trois années que le destin nous a volées. Je pense à tout ce dont tu avais besoin, que tu n'as pas eu, que je n'ai pas pu te donner. À tous ces souvenirs en moins. Nous avons vécu à vive allure, depuis, pour rattraper le temps perdu, mais le temps perdu ne se rattrape pas, ces premières années de ta vie nous manqueront toujours. Le passé est ce qu'il est. Fait de miracles et de mystères. C'est ton histoire. Elle a fait de toi la magnifique personne que tu es. Il n'y a rien à changer."

UNE HISTOIRE FABULEUSE DONT IL NOUS MANQUE LE DÉBUT...
Agnès Clancier est née le 8 juin 1963 à Bellac (Haute-Vienne). De parents enseignants, elle a fait ses études secondaires à Limoges. Ancienne élève de l'IRA de Bastia et de l'ENA (promotion René-Char), elle a vécu à Paris, Sydney et au Burkina Faso. 

Ses trois premiers romans (Murs, 2000 ; L'Île de Corail, 2001 et Le Pèlerin de Manhattan, 2003) ont été publiés aux Editions Climats.

Port-Jackson, roman publié en 2007 chez Gallimard, décrit l'installation des Européens en Australie en 1788, par la voix d'une jeune prisonnière anglaise, Elizabeth Murray.

Karina Sokolova est son cinquième roman. Il fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.

Agnès Clancier présente "Karina Sokolova" (vidéo Librairie Mollat)

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