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VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER

9 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

VOYAGE AU BOUT  DE L'ENFER

"Cher Dieu,

Je T'écris cette lettre qui n'existe pas. Je T'écris cette lettre sans papier ni crayon. Je T'écris. […] À genoux. J'écris. C'est tout."

1942. Parce qu'il est homosexuel, Étienne est interné dans un camp, en Alsace, le seul camp de la mort installé en territoire français annexé. Parce qu'il est homosexuel, il porte sur son costume rayé de prisonnier le triangle rose pointe en bas qui le désigne comme "inversé". Au bout de son bras, son numéro d'immatriculation : 19852, tatoué dès son arrivée dans le camp. Ensuite, ce sont les longs mois d'hiver, les privations, les humiliations, la mort qui rôde, partout, la menace d'être exécuté, pour un oui ou pour un non. Chaque homme présent dans le camp est a priori "coupable, c'est tout. Forcément. Forcément coupable. Ceux qui possèdent les armes ont toujours raison." Étienne est affecté au service général du camp, sans savoir si c'est réellement un privilège... Néanmoins, il estime jouir d'une certaine liberté – même surveillée – en étant chargé de déblayer la neige autour des bâtiments. "Ce qui est bien dehors, c'est la vie. Des lambeaux de vie. Les femmes des officiers qui vont et viennent, leurs enfants qui font des bonshommes de neige. Ça suffit à mon bonheur. Savoir la vie toute proche." Mais peu à peu, la vie s'estompe, s'éloigne, s'efface. Dieu aussi s'éloigne, semblant de plus en plus absent, invisible même. "Tu n'existes pas, c'est sûr. Tu n'existes pas. Sans Toi, je dois vivre, alors." Survivre plutôt, dans ces lieux auxquels il appartient de "préfigurer la mort, rien d'autre et à nos visages d'emprunter des masques qui conviennent à la tragédie et au péché originel". La mort se rapproche, de plus en plus, dangereusement. Les fusillés, les pendus, les mourants, et ces cendres qu'il faut ramasser, en sachant d'où elles proviennent. "Nous sommes les premiers à mourir, de ce que nous savons trop, de cette mort ramassée. La fumée froide lève des incendies qui ne brûlent plus. Des incendies gris déposés sur nous, jusque dans nos cheveux." À l'horreur s'ajoute, atroce et dévastatrice, la conscience de l'horreur et la certitude épouvantable d'un avenir inexistant. La mort pour seul horizon, partout. Et "partout le mensonge. Qui pourrait croire, devant tant d'immaculée beauté, dans cette accalmie cotonneuse qu'abandonne la nuit, qui pourrait croire que nous allons mourir ? […] Sous la glace, comme un piège, le relief assagi de nos captivités. […] Sous le masque, nos habitudes et nos tremblements." Il n'y a même plus de vent, "seulement le silence, pas même le silence, seulement le bruit de nos pas étouffés, comme nos cris."

Les hommes, comme leurs cris, sont étouffés. Anéantis. Déshumanisés à un point que nul ne peut envisager, imaginer, ni même croire. "Personne ne me croira. J'en suis certain. Si je sors libre de cet enfer, personne ne me croira."

Et pourtant, si. Ils ont été et ils sont essentiels, ces témoignages qui semblaient impossibles. Car s'il "n'est rien à noter ici que la mémoire ne veuille retenir, [s'il] n'est plus temps des cahiers, des calepins en fraude, des feuilles volantes ou des tickets de métro sur lesquels on griffonne, à la hâte et en cachette, les mots essentiels pour témoigner, [même s'il] n'est plus temps de rien, sinon des choses apprises par cœur", un jour viendra le temps du souvenir, du témoignage, viendra le temps du récit, le temps d'essayer de dire l'indicible.

Malgré l'inimaginable de l'horreur vécue, les voix que l'on a voulues faire taire ont fini par porter. Et à côté "des témoins imparfaits qui déclinent l'expérience singulière", à côté des "historiens qui rendent compte des événements", on a besoin aussi des romanciers, "pour inventer ce qui a disparu à jamais". Comme Valentine Goby l'a fait dans Kinderzimmer avec Suzanne, Franck Balandier ré-invente les instants présents de ce camp d'internement, ré-écrit l'histoire d'Étienne et à travers lui, de tous les homosexuels déportés. Par son écriture intense, vivante, douloureuse, il entraîne le lecteur à l'intérieur du camp, le transformant en observateur impuissant, terrorisé, oppressé, jusqu'à la nausée. La force de son style réside également dans la coexistence entre les mots de l'impensable et une poésie lumineuse, qui laisse entrevoir la possibilité d'une étincelle dans les ténèbres. L'espoir qu'un jour, on pourra confier l'histoire de sa vie à quelqu'un. Et qu'il la croira.

VOYAGE AU BOUT  DE L'ENFER
Franck Balandier, né en 1952 à Suresnes, est romancier, essayiste et poète. Après des études littéraires et cinématographiques, il choisit de devenir éducateur en milieu pénitentiaire et anime avec un groupe de détenus la première radio diffusée en milieu carcéral. Puis il devient successivement formateur dans une école de travail social, vidéaste, chef d’un bureau de presse, responsable de communication, avant d’exercer en tant que directeur pénitentiaire d’insertion et de probation. Il coordonne alors l’offre culturelle et sportive, la formation professionnelle et le travail pour les personnes détenues en Île-de-France. Parallèlement, il continue d'écrire. Son premier roman paraît en 1988. Il a réalisé pour le compte du ministère de la Justice une quarantaine de documentaires audiovisuels, dont Sidamour (1991), un reportage sur la chanteuse Barbara, venue à la rencontre des détenues de la maison d'arrêt des femmes de Fresnes, pour un récital, mais aussi pour parler du sida, en compagnie d'un professeur de l'Institut Pasteur.

Il se consacre depuis entièrement à l'écriture et anime également des ateliers d’écriture.

Il a publié quatre romans :

Les Nuits périphériques (Michel de Maule, 1988)

L’Homme à la voiture rouge (Fayard, 2000) 

Ankylose (Le Serpent à Plumes, 2005)

Le Silence des rails (Flammarion, 2014)

Deux essais :

Les Prisons d’Apollinaire (L'Harmattan, 2001)

Des poètes derrière les barreaux (L'Harmattan, 2012)

Et un recueil de poésie :

Les Hommes sans épaules (nos 5, 6, 10, 35)

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