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ÊTRE ENSEMBLE, C'EST TOUT CE QUI COMPTE

5 Mai 2014 , Rédigé par Vanille LN

ÊTRE ENSEMBLE, C'EST TOUT CE QUI COMPTE

"Pourtant, je sens qu'écrire pourrait m'aider à mieux comprendre cette situation et, si ce n'est à la comprendre, du moins à l'accepter. Le geste machinal de plonger la plume dans l'encrier me procure un léger réconfort. Une sensation connue, contrôlée, si loin de ce que j'éprouve ici à longueur de journée.

Mais pourrai-je seulement écrire sans trembler ? Pourrai-je expliquer le chavirement de nos vies ? Ces petites feuilles quadrillées résisteront-elles à la tempête qui s'est abattue sur nous ? Nous nous arrimons aux instants sans baisser le regard. Avec une désinvolture qui souvent me semble désespérée, nous feignons de ne pas remarquer les déferlantes qui nous entourent. Il y a aussi ce sentiment absurde qui nous habite : nous nous sentons en terre étrangère, alors que nous sommes juste en face de la nôtre. Cette réalité me donne parfois une sauvage envie de rire.

Car, à part les lieux, quel est le véritable changement ?

Ne sommes-nous pas les mêmes, avec le même amour ?"

Été 1936. Le Pays basque tombe aux mains des franquistes. La famille d'Aïta, d'Ama et de leurs trois fils jusqu'alors heureuse et sereine, se retrouve plongée, brutalement, dans la tourmente de la guerre. Parce que les frères d'Ama sont des activistes républicains, toute la famille est menacée d'arrestation. "Pourquoi les idées sont-elles si dangereuses ?" Prévenus du danger, ils ont le temps de fuir Irún, de passer la frontière et de s'installer provisoirement chez une amie, Mademoiselle Eglantine, à Hendaye, où Aïta les rejoint. Assez rapidement, il faut se rendre à l'évidence, le provisoire se mue en définitif, le dictateur a pris le pouvoir, il faut "organiser une nouvelle vie ici". S'habituer – et c'est parfois bien difficile – à un nouveau pays, un nouveau métier, une nouvelle langue. "C'est aussi ça, l'exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et, à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre." Les enfants s'adaptent un peu plus facilement, les enfants sont faits pour jouer, même si la gravité et l'inquiétude les gagnent aussi, parfois. Aïta recommence à modeler l'argile ; il fait un bol, très simple, très sobre qui n'est "pas un bol pour boire mais un récipient à rêves, où ce ne sont pas les lèvres qui se posent mais les yeux qui se perdent"... Ils semblent tellement loin, leurs rêves, tellement inaccessibles désormais.

1939 : Barcelone vient de tomber, la guerre est finie en Espagne. "Nous sommes ici depuis de si nombreux mois et je réalise seulement au soir de cette triste journée que nous avons vécu uniquement dans l’espoir du retour. Ce rêve a lentement embrumé nos esprits, et maintenant la réalité nous frappe de plein fouet, fermant brutalement les frontières. Tant que le dictateur sera au pouvoir, nous ne pourrons pas revenir, nous le savons. Je ressens une blessure vive, une blessure de chair indescriptible, l’amour d’une terre, de ses odeurs, de ses rires, de sa langue que je perds irrémédiablement. J’y laisse mon insouciance, une légèreté de l’âme qui depuis trois ans s’est plombée de silences et de faux espoirs." écrit Ama dans l'un de ses carnets."J'abandonne une partie de moi-même là-bas, au pays des orangers, j'y laisse mes rêves et je prie pour que nous restions unis, en vie. Toujours libres."

Devinant "que la situation générale de l'Europe se transforme, qu'elle ressemble de plus en plus à un monstre endormi", Aïta décide de se faire embaucher à l'usine, pour protéger sa femme et ses enfants. Mais en avril, les oncles sont arrêtés. Puis ce sont les cousins, quelques semaines plus tard. En septembre, la guerre entre la France et l'Allemagne est déclarée. Il faut à nouveau partir, quitter Hendaye pour une ferme dans les Landes, "faire le deuil de ce monde d'avant", une fois encore. Tenter de s'adapter, de s'intégrer, d'organiser une nouvelle vie, malgré les difficultés et la guerre, les soldats allemands et le danger qui rôdent. "La guerre, c'est cela : la haine, les cris, l'incompréhension, la peur, la mort. […] La guerre, c'est aussi cela : l'imaginaire d'un enfant qui passe de la lumière à l'ombre" car il devient de plus en plus difficile de préserver les trois garçons.

Mais "être ensemble, c'est tout ce qui compte." Cette phrase parcourt le récit et devient la devise de la famille, leur raison de vivre, parce que les liens familiaux sont tout ce qui leur reste de leur vie passée, parce que rester unis leur donne la force de tenir, leur permet d'offrir la vie la plus décente possible à leurs enfants. Des enfants qui ressentent les inquiétudes des adultes et qui vivent cet exil chacun à leur manière, selon leur âge, selon leur caractère, comme une opportunité, une liberté ou une contrainte. Ils se lancent, bien obligés, dans cette nouvelle aventure de vie, apprennent une nouvelle langue, découvrent une nouvelle région. "En traversant la Bidassoa, Otzan a senti que son âme se fissurait, se brisait. Depuis, il jongle avec les éclats épars en tremblant de se couper les doigts. […] Otzan jongle avec ses bouts d'âme éclatée, chacun représentant un des personnages de la famille. Les angoisses des uns et des autres se sont cristallisées en lui." Otzan l'aîné est le poète de la famille alors que Zantzu, le cadet, veut tout comprendre du contexte politique, des activités de ses oncles, des événements. "Zantzu a dix ans et il se jure de ne jamais rester dans le silence de l'incompréhension, de s'approcher autant qu'il le pourra du savoir et, pour ce faire, de garder l'esprit toujours alerte. La mémoire toujours en éveil." Quant à Inuri, le plus jeune, il se montre plus insouciant, plus confiant, plus aventurier. Chaque changement de vie est l'occasion pour lui de découvertes, d'explorations et d'expériences nouvelles.

Mais ce récit familial dévoile aussi une histoire d'amour, entre Aïta et Ama, un amour indéfectible, absolu, tendre, inébranlable qui les unit et permet à la famille de tenir, de survivre. "Aïta aime Ama de la même manière, sans l’ombre d’un raisonnement. Il l’aime, c’est tout. Il ne s’est pas demandé pourquoi ils avaient fui. Il a à peine ressenti l’injustice d’avoir tout laissé. Il aime cette femme de tout son corps, de toute sa pensée. Sa vie est là, près d’elle."

1941 : Ama cesse d'écrire dans son carnet. "Je ne veux plus de trace, plus rien de tangible. Que s'efface cette mémoire d'encre. […] L'exil m'a forcée à consigner chaque émotion, chaque silence. Afin de mieux les comprendre ? De soulager mon cœur ? Voilà ce que je ne veux plus vivre : cette foule de questions qui s'abattent sur moi dès que je prends la plume. […] Ne plus écrire pour vivre le plus humblement possible, pour retrouver mon insouciance de jadis et déposer un baiser sur l'épaule d'Aïta. […] Laisser à nouveau les rêves posséder mes nuits. […] Aimer Aïta avec ce qui nous est donné ici, sans nostalgie. Oublier la guerre et ses morts, la guerre et sa démence. L'absurdité de nos jours. […] Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m'enchaînent. Et si j'espère encore retourner là-bas, je veux pouvoir vivre aujourd'hui sans être dans l'attente d'un lendemain meilleur. J'ai compris, j'accepte maintenant que nos jours soient incertains. J'accepte aussi ce qu'ils recèlent d'inavouable et d'effrayant. Combien de temps serons-nous encore ensemble, vivants, aimants ? J'enferme ce point d'interrogation, je le placarde d'encre. Je laisse le silence de sa réponse s'exiler dans mon cœur et lentement irriguer mes veines."

Entre le récit à distance et les extraits du carnet d'Ama, dans lequel elle livre ses pensées et ses sentiments les plus intimes, les plus secrets, Léonor de Récondo nous emporte avec cette famille sur les routes de l'exil, nous fait vivre au milieu d'eux, sans aucun pathos, malgré la fragilité de leur existence, la menace diffuse, permanente, oppressante qui pèse. Pas de plainte, pas de révolte, pas de larmes de la part de ces personnages pleins de dignité, de courage, d'un fatalisme qui n'est pas de la lâcheté mais bien au contraire une acceptation nécessaire, pour tenir, pour avancer, pour vivre. "L'exil leur impose aussi d'accepter les choix des autres sans condition, leur amour étant le seul bien qu'il leur reste." Quand on a tout perdu, reste l'essentiel : "l'amour et la confiance qui nous lient les uns aux autres".

Avec cette écriture à la fois poétique, musicale et forte dont elle a le secret, son style pudique, sensible, nuancé et délicat, Léonor de Récondo se réapproprie l'histoire de sa famille – son père a fui l'Espagne en 1936 – et nous invite à les rencontrer, à les suivre, à trembler, à vibrer, à rire, à pleurer avec eux. À espérer encore et encore. Et à se redire ces mots, toujours : "être ensemble, c'est tout ce qui compte."

ÊTRE ENSEMBLE, C'EST TOUT CE QUI COMPTE
Née en 1976, Léonor de Récondo est violoniste et écrivain. Elle se produit avec de nombreuses formations musicales (Les Talents Lyriques, Le Concert d'Astrée, Les Musiciens du Louvre...). Elle a enregistré une quinzaine d'albums et participé à plusieurs DVD. 

Elle est l'auteur de deux autres romans :

❊ La Grâce du Cygne blanc (Ed. Le Temps qu'il fait, 2010)

❊ Pietra Viva (Ed. Sabine Wespieser, 2013)

EXTRAIT :

"Aïta, il y a si longtemps que nous n'avons pas dansé, et pourtant, je n'ai rien oublié de ta peau, de ta chaleur. Ton corps s'est gravé dans le mien et, maintenant que tu mènes cette danse, je nous revois ébauchant notre amour, hésitant à l'écrire. Et ce soir, nous sommes là.

En t'aimant toi, j'ai renoncé aux autres. Ma seule connaissance, c'est toi et ta vigueur, toi et ta douceur, toi et ton amour.

Au coeur de notre exil, nous avons su garder la force du désir qui nous lie au-delà de nos épuisements, de nos peurs.

Aïta, la certitude d'être tienne me permet de m'ouvrir, d'oublier mes craintes, de les laisser s'envoler.

Nous nous sommes exilés au chaud de notre terre intérieure, ce royaume inconnu des autres dans lequel nous ne pouvons pénétrer qu'à deux. En avançant, nous découvrons ce monde luxuriant, coloré, à la fois tendre et ardent, où nous nous remplissons l'un de l'autre en nous dépouillant de nous-mêmes.

Sauvons-nous encore, profitons de cette musique langoureuse pour partir loin de cette réalité grise, loin de cette ferme.

Échappons-nous, lovons-nous l'un en l'autre dans le rouge de nos coeurs pour souffler encore sur le brasier de nos âmes.

L'étreinte d'Aïta est vive.

Ama, je n'ai pas de mots, je ne porte en moi que du silence. Et pourtant ce silence, loin d'être vide, est plein de vie, plein de toi.

Je le sens se mouvoir comme une force lente, constante, comme une masse ardente. Tes mains diaphanes l'ont sculpté pour lui donner tes traits. Je n'ai qu'à fermer les yeux et tu es là, en moi, à portée de coeur.

Enlacée.

Comme j'aimerais te décrire ces silences qui sont les miens, leurs approches furtives de toi, à l'affût d'une caresse. Comme ils se faufilent dans mon souffle pour soulever, sur ta nuque, les mèches de cheveux qui s'échappent de ton chignon. Y déposer un baiser.

Ama, tu as chassé de mon âme tout ce qui devait l'être pour n'y laisser que l'essentiel de l'émerveillement et de l'amour.

Chacun de tes sourires abandonne, à son insu, une bribe de toi en moi. Ces bribes sont devenues un jardin fou, une forêt où chaque arbre porte un souvenir de nous. Je m'y promène à ma guise, toujours ébloui par ces instants passés ensemble et par l'espérance de ce qui nous reste à vivre.

Ama, perdons-nous encore."

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