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"POURQUOI ÉCRIRE SA BIOGRAPHIE ?"

25 Août 2014 , Rédigé par Vanille LN

"POURQUOI ÉCRIRE SA BIOGRAPHIE ?"
"J'étais très émue le jour de la rentrée en me trouvant en présence de cette quarantaine d'enfants de tous âges dont les plus grands étaient presque des adolescents. Je remarquai leur attitude fière, parfois grave et je compris qu'ils ne s'en laisseraient pas conter […] Ces enfants avaient souffert, étaient mûris avant l'âge. Jamais ils ne me diraient qu'ils étaient juifs : ils voulaient et savaient garder leur secret." Gabrielle Perrier

Le 6 avril 1944, à Izieu, 44 enfants âgés de 5 à 17 ans et leurs 7 moniteurs sont emmenés par des soldats allemands, sur ordre de Klaus Barbie. Gabrielle Perrier est leur institutrice, elle a 21 ans. Elle n'assiste pas à la rafle, en ce début de vacances de Pâques. Mais ce jour-là, son monde s'effondre. Elle s'en voudra de ne pas avoir eu conscience du danger que couraient les enfants de la colonie. Modeste, discrète, elle dissimulera son chagrin en se réfugiant dans le silence jusqu'au procès de Klaus Barbie, quarante-trois ans plus tard. Enfin, elle pourra porter le deuil de ses élèves morts à Auschwitz.

En cette année de commémorations, les écrits sur les Première et Seconde Guerres mondiales ne manquent pas et force est de constater qu'au nom du devoir de mémoire, on fait parfois parler malgré eux des témoins qui n'en demandaient pas tant. Celle que l'auteure – par ailleurs membre du comité scientifique de la maison d'Izieu... – nomme "l'institutrice d'Izieu" est toute sa vie restée "discrète, silencieuse, anonyme", refusant tout interview et n'ayant elle-même jamais écrit sur son histoire. Elle n'a jamais rien réclamé, ni revendiqué, choisissant de se tenir en retrait, elle qui, si elle a côtoyé durant quelques mois les enfants martyrs, n'était pas présente lors de la rafle et ne sait donc rien de ce qui s'est passé. Elle ne sait que son ressenti intime, sa douleur personnelle, indicible et donc muette. L'auteure par conséquent n'a que bien peu de matières pour son récit, au mieux des faits administratifs relatifs à la nomination de Gabrielle à Izieu, quelques témoignages de personnes qui l'ont connue, ce que d'autres ouvrages ont relatés de cette période et de cet événement... Et surtout, pour une bonne moitié du livre, tout ce qui a trait à la traque puis au procès de Klaus Barbie. Tout ce dont Gabrielle se souvenait, elle l'a résumé en une vingtaine de pages, et puis il y a les lettres, les articles conservés, son témoignage au procès mais en ce qui concerne les pensées et sentiments de Gabrielle Perrier, cela relève de la fiction, de l'extrapolation romanesque puisque elle-même a souhaité garder secret ce qui relevait de son intimité et de sa douleur. "Pourquoi écrire sa biographie ?" demande l'auteure dans sa préface ; et de répondre : "parce que l'institutrice est restée discrète, silencieuse, anonyme..."

En lisant le récit, on ne cesse de se poser cette question, "pourquoi écrire cette biographie ?" – qui qui n'en est pas vraiment une – et la réponse en refermant l'ouvrage est bien différente de celle par laquelle l'auteure a tenté de se justifier. Pourquoi aller enquêter sur une femme qui a refusé tout entretien précisément parce qu'elle avait choisi la discrétion et l'anonymat ? Pourquoi forcer et inventer la parole d'une femme qui avait préféré le silence ?

D'autant que dans cet ouvrage, seule est émouvante la liste des enfants et moniteurs déportés de jour d'avril 1944. Les noms égrenés suffisent à ne pas oublier.

"Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu'honorer celle des gens célèbres". Et il faut parfois savoir le faire différemment qu'avec une sorte de biographie...

Dominique MISSIKA est écrivain, directrice éditoriale des éditions Taillandier et productrice extérieure à France Culture. Elle est membre du comité scientifique de la maison d'Izieu, présidé par Serge Klarsfeld.

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Aurore 01/09/2014 17:46

Tout à fait d'accord - j'ai trouvé que l'angle de l'institutrice appauvrissait complètement le sujet du livre. Dommage alors qu'il y avait tant de protagonistes beaucoup plus intriguants et qui ont piqué ma curiosité par leur rôle et leur combativité