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"TU VERRAS, L'INDE EST UN PAYS IMPRÉVISIBLE"

6 Octobre 2014 , Rédigé par Vanille LN

"TU VERRAS, L'INDE EST UN PAYS IMPRÉVISIBLE"

26 novembre 2008, Bombay. Une série d'attentats d'une violence sans précédent, un massacre qui fait 165 morts et plus de 300 blessés, paralyse la ville.

Loumia Hiridjee et son mari Mourad comptent parmi les premières victimes.

Loumia était la co-fondatrice, avec sa sœur Shama, de la marque de lingerie Princesse tam-tam. Jamais son destin n'aurait dû croiser ceux de dix terroristes pakistanais venus semer la mort en martyrs.

Au même moment, Michèle Fitoussi se trouve à Pondichéry. Elle est venue en Inde à l'invitation de Loumia, rencontrée quelques mois auparavant, à Paris. Une amitié en devenir brisée par des fanatiques incontrôlables. La vie doit reprendre son cours. Mais comment ?

"Mes amis me disaient que je l'avais échappé belle. Je n'y pensais pas, je ne voulais pas y penser. Pas de cette façon-là en tout cas. Loumia et Mourad n'étaient plus là. La peur rétrospective me semblait indécente. Cette cécité volontaire a duré jusqu'à l'écriture de ce livre. Je n'ai rien décidé, l'idée s'est imposée peu à peu. C'est devenu une évidence. Loumia et moi avions failli devenir des amies. Mais l'histoire restait incomplète. Il me semblait que je devais repartir à sa rencontre, parcourir le chemin que nous ne ferions pas ensemble. Retracer sa courte existence comme une revanche sur le néant, sur le chaos, sur la terreur. Sur l'absurdité de sa mort. Combattre la violence par les mots, la seule arme que je veux connaître. Tenter de comprendre aussi. Que s'était-il passé là-bas ? Jusqu'où fallait-il remonter ? De quel côté de la planète le papillon avait-il commencé à déployer ses ailes, avant de déclencher le désastre ?"

Journaliste et romancière, Michèle Fitoussi se lance dans une (en)quête d'ampleur, sur les traces de Loumia dont elle s'applique à esquisser le portrait, "complexe et dense, lumineux et parfois sombre", mais aussi au sein de l'organisation terroriste qui a endoctriné les assassins et commandité les attentats, pour tenter de comprendre – pas d'expliquer, ni d'excuser, juste de comprendre, si tant est que l'on puisse... Sa double expérience confère à ce récit profond, bouleversant, magnifique, un genre nouveau, celui du "roman vrai", documenté, didactique, enrichissant mais aussi palpitant, rythmé, sensible, vivant, qui emporte le lecteur et lui fait ressentir des émotions intenses, de la joie à la douleur. On vit et on vibre avec Loumia, avec sa famille, au point d'avoir le sentiment en refermant le livre qu'elle nous est, à nous aussi, devenue proche...

Tout commence par un grand voyage, du Gujarat à Madagascar, de Paris à Bombay. La vie de Loumia et de sa sœur Shama a débuté à Madagascar, où s'était installé leur arrière-grand-père indien. Elles y passent leur enfance avant de partir à Paris pour faire leurs études. Elles y retrouvent des cousins, des cousines, et un cercle familial se reconstitue. Alors que personne ne les attendait dans ce milieu de la lingerie pour le moins "corseté", les deux sœurs pudiques, réservées et parfaitement inexpérimentées dans ce domaine, se lancent dans la création de leur marque de lingerie, Princesse tam-tam, de façon artisanale et, au début tout au moins, totalement improvisée. Mais leur persévérance, leur travail, leur volonté ainsi que la fraîcheur de leurs modèles vont triompher des obstacles. Une marque est née. Une entreprise aussi, menée par Shama, animée par la lumineuse, énergique, fantasque, généreuse, parfois fragile Loumia, et gérée par Mourad, son mari, plus discret, plus calme, plus rationnel mais tout aussi bienveillant. Après leur mort, tous les salariés de l'entreprise sont en deuil, comme s'ils avaient perdu un membre de leur famille, tant leurs "patrons" avaient su inventer un nouveau modèle de relation, de management fait de douce exigence et de proximité avec chacun.

En 2005, alors que la marque est au sommet, ils décident de vendre. Quelles raisons les ont poussés à céder l'entreprise qu'ils avaient créée ? "Mourad pense que la marque est arrivée au bout d'un cycle. Pour grandir davantage, il faudrait se déployer à l'international, investir plus, prendre des risques. Il n'en a sans doute plus le désir. Loumia et lui aspirent à une autre vie, moins de travail, moins de responsabilités et moins de pression." Même si la décision vient d'eux, Loumia vit cette vente comme un deuil. Elle vient de se séparer de ce qu'elle avait de plus cher au monde et elle est malheureuse. Pour ne pas sombrer, elle se lance dans un nouveau projet et participe à la création du site Internet d'un réseau féminin, Terrafemina. Malgré son implication, il lui manque encore quelque chose. "Bombay s'impose. S'installer là-bas est une évidence. L'Inde est une façon de revenir à l'essentiel." Une page se tourne pour Loumia et Mourad.

Et un nouveau chapitre s'ouvre dans le récit. La tonalité et le décor changent. C'est sur les traces de leurs assassins que l'on s'engage, et pour tenter de comprendre, il faut remonter à la partition de l'Inde en août 1947 qui a engendré des conflits entre l'Inde et le Pakistan qui perdurent encore aujourd'hui, chaque état revendiquant la propriété du Cachemire. À cela s'ajoute la formation de groupes terroristes au cœur du Penjab, qui sous couvert d'actions humanitaires qui leur permettent de ne pas être inquiétés, recrutent des apprentis-terroristes qu'ils transforment en bombes humaines et en meurtriers-martyrs. Cette enquête précise, documentée, journalistique vient à nous rappeler que les terroristes sont aussi des hommes. Non pour les disculper ou les absoudre, certainement pas, mais pour observer, pour analyser le processus d'endoctrinement, la formation à la haine et à la violence, l'apprentissage de la détermination à tuer.

Les attentats et actions terroristes, devenus tristement banals, n'occupent guère que cinq minutes d'un journal télévisé, une page dans un quotidien. On nous donne le lieu, le nombre de morts, l'organisation qui revendique l'acte. Et on passe à l'info suivante. Tout cela reste lointain, abstrait, presque irréel. Alors, dans son récit, Michèle Fitoussi décrit précisément, minute par minute, le déroulement des événements. Tout ce qui s'est passé, comment, où, avec qui. Nous voilà entraînés dans cet implacable enchaînement d'horreurs, de crimes froidement accomplis, de victimes torturées, abattues, exécutées. Plus de généralité, plus d'anonymat. Tout devient terriblement réel, palpable. Plus jamais on ne pourra oublier que chacune des victimes d'attentat a un nom, un visage, une famille, une histoire, une vie. Et que celle-ci a été brisée, au nom d'un idéal mortifère.

Alors au nom d'un autre idéal, d'un autre amour, celui de la vie, celui qui animait Loumia, la terreur ne doit pas, ne peut pas l'emporter. De ce destin tragique, il faut garder l'image lumineuse d'une femme au parcours exceptionnel, pour toujours associée à la marque qu'elle a créée, symbole de liberté, de féminité, de fantaisie.

"Chacun avait sa Loumia en tête. Elle ne coïncidait pas toujours. Et puis, par petites touches, son portrait s'est dessiné, complexe et dense, lumineux et parfois sombre.

J'ai choisi de retenir le meilleur. Le reste, les petits secrets que nous portons tous en nous, est parti avec elle. Ce n'est pas elle qui se confie, c'est moi qui vais la chercher. Ma vision, ma vérité ne sont pas forcément les siennes. Mais c'est ainsi que je l'ai perçue.

Écrire sur Loumia est aussi une façon de me tourner vers moi, de me rencontrer, par surprise, au détour d'une page. Quel que soit le sujet du livre, on en revient toujours à soi. Au propre comme au figuré, j'ai accompli plus d'un voyage pour assembler ces bouts épars, ces quarante-six années d'existence qui, du Gujarat à Madagascar, de Paris à Bombay, et jusqu'à la fin tragique, ont pris la forme d'une destinée. Celle d'une femme gaie, humaine, curieuse, tolérante, vibrante, entière, française, indienne, malgache et citoyenne du monde entier. Plus libre qu'elle ne le pensait."

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