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"LA MODE PASSE, LE STYLE RESTE"

3 Mai 2015 , Rédigé par Vanille LN

"LA MODE PASSE, LE STYLE RESTE"
"Dans la matinée du 15 décembre 2012, j'achète le manteau de Greta Garbo.

Ils étaient venus du monde entier pour acquérir un morceau de la femme qu'ils aimaient. C'était ce qu'il y avait de plus émouvant, cette tension affective qui parcourait la salle, qui n'avait rien à voir avec de l'idolâtrie. Ils l'aimaient, voilà tout. Ils ne voulaient pas acquérir un objet de sa garde-robe pour le vénérer mais pour le chérir. Parce que cette femme, un instant de leur vie, en apparaissant sur grand écran, les avait rendus heureux."

Tout commence ce jour de décembre 2012 : Nelly Kaprièlian assiste à Los Angeles à la vente aux enchères de la garde-robe de Greta Garbo par ses petits-neveux, pour les besoins d'un article et d'un documentaire. «La garde-robe a été pulvérisée, éparpillée aux quatre coins du monde. Nous étions dix dans la salle, rivalisant avec autant d’ordinateurs connectés au monde entier. Chacun de nous s’en ira avec un fragment du corps de la star qu’il aime, et qu’il s’est enfin approprié par la grâce d’un seul objet, petit fétiche donnant l’illusion de participer au grand tout de sa vie.» Nelly s'en ira avec un manteau rouge, sans doute très peu porté par Garbo, elle qui n'aimait réellement que les teintes sobres et discrètes, beige, gris, taupe, noir, blanc ou bleu marine. L'auteur est d'ailleurs fascinée par la quantité vertigineuse de robes alors même que « Garbo ne se sentait coïncider avec elle-même qu'enveloppée dans une peau masculine : pantalon, pull ou chemise, chaussures plates, trench ». Ce paradoxe déconcerte et interpelle, amenant un questionnement plus vaste sur les rapports qui unissent les êtres aux vêtements qu'ils portent – ou parfois qu'ils achètent seulement, choisissent, accumulent, contemplent sans jamais s'en vêtir…

Peut-on face à la gigantesque garde-robe d'une star éteinte deviner ce que fut sa vie, peut-on apercevoir quelque chose de son intériorité, deviner son intimité ? Que révèlent d'une personne ses robes, ses manteaux, ses costumes ? Nelly Kaprièlian fait « le pari que la garde-robe d'une femme morte peut raconter sa vie et ses secrets, que chaque vêtement aurait le pouvoir de nous ouvrir une porte sur une facette de sa personnalité ».

Mais que tentait de (re)trouver Garbo en collectionnant autant de tenues qu'elle ne portait pas ? Était-ce son ancien statut d'actrice avec tous ses changements de costumes et de rôles ? Parcourait-elle les multiples facettes d'une personnalité complexe et paradoxale, tout à la fois « féminine et masculine, [...] décontractée et glamour, taciturne et hilarante, obsédée par la macrobiotique mais fumant deux paquets de cigarettes par jour, sportive mais portée sur l'alcool » ? À moins que Garbo ne se soit constitué une « citadelle de vêtements […] pour adoucir une vie trop brutalement exposée »… Ou qu'en « première femme moderne », bisexuelle assumée, elle n'ait voulu affirmer son affranchissement à l'égard de la gent masculine, de ces hommes surtout qui veulent modeler les femmes selon leurs fantasmes, les dépossédant d'elles-mêmes pour les posséder davantage.

Et toutes ces personnes venues à la vente aux enchères, que viennent-elles chercher ? Plus profondément encore, que représente l'achat, compulsif ou réfléchi, d'un vêtement – et plus encore le vêtement de quelqu'un d'autre, d'une actrice disparue – ?

Se mêlent dans ces interrogations une réflexion sur l'identité – le jeu de cache-cache entre son identité réelle et celle dont on rêve – et, pour l'auteure, une réflexion sur son histoire familiale, marquée par le génocide arménien, la fuite en France, l’enfance pauvre en banlieue, l’incertitude du statut de transfuge de classe, le divorce des parents. Dès lors, le vêtement serait une façon de donner corps aux absents, de s'assurer de sa propre existence.

"Jouir du trouble d'être enfin soi-même, d'avoir réconcilié ses deux parts de soi : son corps réel avec le rêve, son corps trivial avec son image idéalisée."

Loin d'être linéaire, le récit de Nelly Kaprièlian, tout à la fois très personnel et peuplé de stars, est fait de multiples petites digressions, anecdotes, extraits d'interviews, citations… d'acteurs et actrices, de stylistes, de couturiers, d'écrivains, de chanteurs et chanteuses. C'est parfois passionnant, parfois déroutant, parfois importun avec le désagréable sentiment d'une accumulation d'occurrences relatives à quelques mots-clés.

Néanmoins, l'aspect "mosaïque" de ce roman est aussi ce qui en fait son style, original, et son intérêt particulier, obligeant le lecteur à parcourir ces chemins de traverse pour interroger son propre rapport au vêtement, à l'apparence et, au-delà à son identité.

"L'écriture seule, pour décrypter ce rapport au vêtement par lequel tout semblait transiter, s'éclairer, du rapport à l'autre en passant par les classes sociales et l'impossible ascension, les masques et l'identité, le désir d'être une autre […] – l'écriture seule, donc, pouvait tenir lieu de fil d'Ariane dans ce labyrinthe du travestissement qu'était devenue la vie, où la frivolité était bien plus grave qu'on ne le croyait."

"LA MODE PASSE, LE STYLE RESTE"
"LA MODE PASSE, LE STYLE RESTE"
Nelly KAPRIÈLIAN est une critique littéraire française qui écrit pour Les Inrockuptibles et participe à l'équipe livre de l'émission radio Le Masque et la Plume.
Nelly Kaprièlian est d'origine arménienne, issue d'une famille arrivée en France à la suite du génocide arménien perpétré en Turquie dans les années 1915-1920. Elle devient critique littéraire à la fin des années 1990 en  collaborant au journal Les Inrockuptibles – dont elle devient responsable des pages littéraires – puis au magazine Vogue Paris.
En 2008, elle réalise le documentaire Romans Made in New York avec Sylvain Bergère sur la nouvelle génération d'écrivains américains de New-York diffusé sur Arte en 2009.
En octobre 2012, elle réalise un entretien avec Philip Roth à l'occasion de la parution de Némésis, lors duquel il lui annonce arrêter de publier.
En 2012, lors de la vente aux enchères à Los Angeles de la garde-robe de l'actrice Greta Garbo, elle achète un manteau de la star qui sera à l'origine de l'écriture de son premier livre, tout à la fois roman-essai-autobiographie, Le Manteau de Greta Garbo.

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