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"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"

4 Octobre 2015 , Rédigé par Vanille LN

"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"
"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L.
L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser."

Les premières pages de D'après une histoire vraie racontent l'histoire d'une femme qui ressemble à s'y méprendre à l'auteure elle-même. Comme Delphine de Vigan, la narratrice, qui dit "je", a écrit quelques années auparavant un livre devenu best-seller sur sa mère bipolaire, qui s'est suicidée (Rien ne s'oppose à la nuit). Le marathon des dédicaces, salons littéraires, rencontres avec les lecteurs et autres invitations multiples et variées, l'ont littéralement menée à l'épuisement, jusqu'à ne plus pouvoir, un jour de signature, accorder un autographe supplémentaire à une lectrice arrivée un peu trop tard.

À cette immense lassitude, à ce début de dépression viennent s'ajouter des lettres anonymes accusatrices et menaçantes, lui reprochant d'avoir bâti son succès et sa célébrité sur la mort de sa mère. C'en est trop. Ecrire devient alors impossible à la narratrice. Et non seulement son inspiration se tarit mais pire, elle devient incapable d'écrire le moindre mot, même pour rédiger un mail ou remplir un document administratif.

Lors d'une soirée chez une amie, l'héroïne du roman rencontre "L.", qui ne sera jamais désignée que par cette initiale. L'entente et même l'amitié entre les deux femmes sont immédiates. "L." comprend Delphine mieux que personne. Et lui devient d'autant plus indispensable que la narratrice se retrouve alors fréquemment seule : ses deux grands enfants partent faire leurs études, la plupart de ses amis sont en province et son compagnon est souvent absent, très occupé par ses émissions littéraires et la réalisation de documentaires à l'étranger.

"L" va alors prendre soin d'elle, tout faire pour elle, allant jusqu'à répondre à sa place à son courrier, tout ceci pour lui rendre service, bien évidemment. Toujours pour son bien, "L" pousse Delphine à écrire un roman selon le seul principe qui, d'après elle, vaut en littérature : celui de la réalité crue. "L." en a d'ailleurs fait son propre métier, elle qui rédige, sans apposer son nom, des autobiographies d'actrices célèbres ou des témoignages de femmes martyrisées.

Mais jusqu'où ira "L", qui s'impose, qui s'installe, qui s'insinue dans chaque aspect de la vie de Delphine ? Le lecteur, comme l'entourage de Delphine en vient peu à peu à douter des intentions véritables de "L". Veut-elle la soutenir ou la manipuler ? Pallier un manque ou faire le vide autour d'elle ? L'aider à revivre ou lui dérober sa vie ?

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On pourrait paraphraser l'auteure en disant : "qu'écrire après ça ?" ou plus précisément : "qu'écrire après une telle lecture ?"

Cela pourrait passer pour une esquive un peu facile de blogueuse dépassée mais il est des livres si troubles, si subtilement menés, si "périlleux" qu'on se demande dans quel mesure le moindre mot de commentaire à son sujet n'apparaîtrait pas comme absolument dérisoire et totalement superflu… Et dans quelle mesure il ne serait pas plus pertinent de se contenter d'une simple injonction : "Lisez-le ! Plongez dans ce récit d'après une histoire vraie, laissez-vous emporter, submerger, dérouter ! Et n'espérez pas parvenir à distinguer ce qui relève de la "pure fiction" de ce qui appartient à l'autobiographie !"

Car "même si cela a eu lieu, même si quelque chose s'est passé qui ressemble à cela, même si les faits sont avérés, c'est toujours une histoire qu'on raconte. On se la raconte. Et au fond, l'important, c'est peut-être ça. Ces toutes petites choses qui ne collent pas à la réalité, qui la transforment. (…) Ce qui nous intéresse, nous fascine, ce n'est peut-être pas tant la réalité que la manière dont elle est transformée par ceux qui essayent de nous la montrer ou nous la raconter. C'est le filtre posé sur l'objectif."

Et qu'importe finalement "l'accent de vérité", ce certificat de prétendue authenticité qui en aucun cas ne rend le livre meilleur. On sait bien que toute œuvre porte en elle une part de son créateur. Que l'on met de soi dans l'écriture. De soi, des autres, du vrai – si tant est que l'on puisse atteindre quelque chose qui y ressemble – et de l'imaginaire. Et c'est cela aussi qui fait la beauté et la richesse d'un livre.

Certains lecteurs vont aimer pister la vie de l'auteure à chaque mot ; d'autres préfèreront penser que tout est inventé.

Mais quoi qu'il en soit, "vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d'un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu'invention, travestissement, imagination. Je pense que n'importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu'il vous raconte a eu lieu. Et je vous mets au défi – vous, moi, n'importe qui – de démêler le vrai du faux. "

C'est l'une des grandes forces de ce roman, sans cesse en équilibre entre réel et fiction : pousser à son extrême limite la réflexion sur le "Vrai" en littérature, ceci au fil d'un récit haletant, magistral, "périlleux et formidable" parfaitement maîtrisé de bout en bout, et dont la tension digne de Hitchcock fait retenir son souffle au lecteur, jusqu'à l'astérisque final et même au-delà…

"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"
Romancière et réalisatrice, Delphine de Vigan est l'auteure de sept romans dont Jours sans faim, No et moi (Prix des Libraires), Les Heures Souterraines et Rien ne s'oppose à la nuit (Prix du Roman Fnac, Grand Prix des Lectrices de Elle, Prix Renaudot des Lycéens et Prix du Roman France Télévisions).

Elle a co-écrit le scénario du film de Gilles Legrand "Tu seras mon fils"et réalisé un long-métrage, "À coup sûr".

D'après une histoire vraie a été récompensé par les Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens

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