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ILLUSIONS PERDUES

21 Avril 2016 , Rédigé par Vanille LN

ILLUSIONS PERDUES
Claire est une trentenaire comblée. Diplômée d’une grande école, elle occupe un beau poste dans un groupe agro-alimentaire où elle construit sa carrière avec talent. Avec Antonin, cadre dans la finance, elle forme un couple qui est l’image du bonheur parfait. Trop peut-être.

Soudain, Claire vacille. Au bureau, sa supérieure hiérarchique lui tourne ostensiblement le dos, de nouvelles recrues empiètent sur ses dossiers, elle se sent peu à peu évincée. Après une phase de déni, Claire doit se rendre à l’évidence : c’est la disgrâce.

Elle qui a tout donné à son entreprise s'effondre. Claire va-t-elle réussir à exister sans «briller»?  Que vont devenir ses liens amicaux et amoureux fondés sur un même idéal de réussite?

Satire sociale grinçante, Brillante traite de la place qu’occupe le travail dans nos vies, de la violence au travail – et notamment de celle faite aux femmes, et de ses répercussions intimes.

"Tout privilège suscite chez ceux qui en sont exclus l'envie d'y accéder. C'est la base du marketing, créer le désir de faire partie du club." Le roman de Stéphanie Dupays s'ouvre sur une soirée de cocktail organisée par l'entreprise en clôture de leur assemblée générale au Centre Pompidou. La soirée est emblématique du milieu dans lequel évolue Claire, l'héroïne du livre, et son compagnon Antonin. Dans la multinationale d'agro-alimentaire où elle travaille, la jeune femme est promise à un très bel avenir. Avenir pour lequel elle œuvre sans relâche depuis sa prépa aux écoles de commerce : "Les bons points, les images, les félicitations, la mention Très Bien. Toujours première, toujours la meilleure. Après le bac, il faut choisir, ce sera une classe préparatoire aux écoles de commerce, c'est bien connu, ça mène à tout. […] Elle passe chaque étape de son parcours en athlète professionnelle. Entraînement rigoureux, mental d'acier, condition physique exemplaire, elle ne laisse rien au hasard. Les obstacles n'existent que pour lui procurer le plaisir de foncer et de les dépasser. Claire pense que la réussite est une question de volonté." La soirée au Centre Pompidou est l'occasion pour Claire de savourer non seulement le privilège de faire partie de la crème des cadres de l'entreprise mais aussi son triomphe personnel, le jour même : sa présentation de projet devant les dirigeants de l'entreprise a été qualifiée de "brillante et dynamique. Bril-lan-te." Des adjectifs qui peuvent s'appliquer aussi bien à la présentation qu'à Claire qui a vraiment assuré, en l'absence de sa chef, Corinne, retenue par un souci avec ses enfants. Son compagnon partage son triomphe. L'un et l'autre "travaillent beaucoup ; il se voient comme deux randonneurs de haute altitude. Ils perçoivent leur milieu professionnel respectif comme un Everest qu'on ne gravit pas sans effort. Il faut du souffle, de l'endurance, de la technique, et cette volonté de continuer même les jours où la fatigue vous envahit et qu'il serait si tentant de sortir tôt du bureau, de couper son téléphone pour siroter un cocktail en terrasse." Ils se doivent d'être unis dans la réussite : "l'image qu'un couple projette sur autrui, ça compte beaucoup."

Seulement, le succès, ça crée aussi des jalousies. Claire ne se rend pas tout de suite compte que sa supérieure, empêtrée dans la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, prend de plus en plus ombrage de sa brillante réussite. Le projet prometteur que Claire avait si remarquablement présenté est confié à une nouvelle favorite tandis qu'on lui refile un projet voué à l'échec. "Elle est passée du statut de protégée à celui de rivale à déstabiliser. Claire se remémore toute une série de petits incidents qui, séparément, n'ont pas signification précise, mais qui, mis bout à bout, convergent vers une seule interprétation : sa disgrâce." Aucun cours de management ne l'a préparée à affronter ce genre de situation. Mais elle se souvient des rumeurs qu'elle avait entendues à propos de sa chef à son arrivée dans la boîte : "elle s'entiche d'une nouvelle, la porte aux nues. Et un beau jour, rien ne va plus, l'ancienne protégée commet erreur sur erreur, l'alliée devient une rivale à éliminer. Dynamique, elle devient impulsive ; rapide, elle devient instable. […] Force est de reconnaître que la rumeur recelait une part de vérité."

Cette "placardisation" est d'autant plus violente que Claire ne peut en parler à personne, pas même à son compagnon. L'échec n'a pas sa place dans le milieu où elle évolue désormais. Reconnaître qu'elle est officiellement en quarantaine dans son boulot, pestiférée, bannie, reviendrait à s'exclure de toute relation sociale.

"Difficile d'oser avouer l'échec professionnel quand on est programmé pour réussir. Cacher ce qui dysfonctionne, mettre en valeur ses points forts, positiver comme on le lui a appris. Et d'ailleurs, qui l'entendrait ?" Personne, ni la DRH, ni ses "amis"/relations utiles, ni même son compagnon. Car Antonin aime "tout ce qui brille et Claire redoute cette façon qu'il a de rechercher le succès." Elle craint qu'il ne se soucie pas d'elle au-delà de l'image du couple idéal qu'ils projettent aux yeux d'autrui…

Construit comme un thriller psychologique, on sent au fil des pages l'angoisse monter et le piège se refermer sur Claire. Le rétrécissement de son bureau correspond très exactement à l'effacement de ses tâches et petit à petit de sa présence au sein de l'entreprise. Le portrait d'abord triomphant de l'héroïne s'estompe, laissant apparaître une esquisse plus nuancée sur laquelle figure toujours, en filigrane, la petite provinciale qui rêvait de Paris. Sa mise à l'écart est l'occasion pour Claire de s'interroger sur la valeur de ses ambitions, de ses relations, de son couple. Existe-t-elle en dehors de sa réussite ? A-t-elle une quelconque importance aux yeux des autres, pour elle-même et non pour ses succès professionnels ? Peut-on vraiment vivre en gérant son couple, sa famille, toute son existence comme une entreprise du CAC 40 ? Au creux de la vague, elle en vient à remettre en question cette course effrénée à la performance qui interdit de montrer le moindre signe de tristesse, de colère, d'indignation, encore moins de faiblesse. Aucun signe d'humanité, en somme.

Dans son premier roman, Stéphanie Dupays décrit avec subtilité, précision et finesse l'univers sans concession des grandes entreprises, monde tout à la fois violent et feutré, où l'on élimine sans trace, où l'on écarte sans cris, où l'on combat sans affrontement. Tout y est jeux de rôle et d'ambition, rythmés par une sémantique et des codes bien établis. L'écriture est élégante, efficace, ciselée. À travers ses personnages, l'auteure dresse le portrait de ces nouvelles ambitions créées et valorisées par une société qui veut faire croire que le bonheur réside dans la réussite sociale c'est-à-dire professionnelle, et que tout n'est question que de volonté. La démonstration est réussie, implacable, critique sans jamais tomber dans la caricature.

Un premier roman juste et percutant.

Extrait

"Elle en a assez de cette course à la performance. Dans quel but ? Pourquoi ne pourrait-on pas juste agir par goût du travail bien fait, sans vouloir écraser l'autre ? Jusqu'ici, elle a accepté la pression sociale, elle a joué le jeu de la compétition. S'il n'y avait pas eu cet incident, elle aurait continué sans se poser de questions à vouloir le meilleur job, le plus beau mec, le plus bel appartement. Mais est-ce vraiment son désir ? Au fond, que veut-elle vraiment ? Qui est-elle vraiment ?"

ILLUSIONS PERDUES

Stéphanie DUPAYS est haut fonctionnaire dans les Affaires Sociales.

Brillante est son premier roman.

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