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UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT

25 Août 2016 , Rédigé par Vanille LN

UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT
Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.

Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.

À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.

Nous entrons dans le roman en suivant l'héroïne, Mathilde, dans les ruines du sanatorium d'Aincourt, ce paquebot "pièce de l'arsenal antituberculeux des années 1930, levé de terre par sept cents ouvriers dont trois cents cimentiers venus de Vénétie et une poignée d'experts en béton armé", "pur produit d'architecture fonctionnaliste" aujourd'hui classé aux Monuments Historiques… Et nous remontons avec elle le fil des souvenirs, qui nous ramène cinquante ans en arrière. "C'est une tragédie silencieuse, celle de la famille Blanc au début des années 1960. Un récit en marge, celle de la maladie et de la misère au temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques qui semblent clore l'histoire de la tuberculose. «Les jours des pleurs sont passés» décrétait De Gaulle à la signature de l'armistice en mai 1945, tirant un trait sur les milliers de déportés qu'attendaient encore des milliers de familles. Ils sont revenus bien après, ceux qui sont rentrés, sur la pointe des pieds, comme en retard ; anachroniques. Ainsi est le drame dont je parle : anachronique et oublié. On les a attendus longtemps, les poitrinaires enfermés ici, bien après la victoire déclarée contre le bacille ; certains ne sont jamais revenus."

Avant la tragédie silencieuse, avant la lente chute, rien n'annonce le drame à venir. La famille est unie, heureuse, autour de Paulot, le père, figure solaire et joyeuse qui anime le café familial, le Balto, en jouant de l'harmonica et en faisant danser sa fille aînée, Annie. Sa femme, Odile, est solide comme un roc et amoureuse comme au premier jour. Mathilde est le garçon manqué, la casse-cou qui ne recule devant rien pour attirer l'attention d'un père qu'elle adore. Et le petit Jacques, trop petit au début de cette histoire pour se rendre compte du bonheur qui est le leur.

Et puis un jour, Paul s'effondre sur une chaise. Immobilité, examens, radio, jusqu'au premier diagnostic : pleurésie. Enfin ça, c'est ce qu'on dit aux enfants dans un premier temps, parce que la vérité, c'est que Paulot a des bacilles plein le poumon. Et que la maladie dont il est atteint et pour laquelle il est envoyé au sanatorium, c'est la tuberculose. Paul n'est rapidement plus qu'un "tubard" que tout le monde fuit par peur de la contagion. La famille doit quitter le Balto. Et "c'est pire qu'un déménagement. Quitter le Balto, c'est brûler tout. […] La vie entière est renversée." Le jour du départ de la Roche pour un village proche, aucun voisin ne vient dire au revoir aux Blanc. Ils partent seuls et tristes. Et "ce n'est que le début de la chute." Maladie et misère se liguent pour rendre la vie de plus en plus dure, de plus en plus amère, de plus en plus injuste. Le nouveau commerce ouvert à Limay est un échec et ils sont obligés de revenir dans leur ancienne maison de la Roche. Le retour est plus difficile encore.

"La maladie a banni les Blanc, la misère les ramène. Ils reviennent en perdants. Ils vont d'une solitude à l'autre. La pire est celle qui vient, celle du paria, paraiyar, hors caste parmi les siens dans la langue tamoule du XVIème siècle. L'exil était moins cruel."

1960 : nouvelles radios, pour toute la famille. "Après les radios, le séisme est complet." Les enfants sont sains mais Odile est atteinte aussi par la tuberculose. Elle et Paulot sont envoyés au sanatorium d'Aincourt, Mathilde et Jacques sont placés par l'assistance publique. "Ils n'ont plus rien, ils se fondent dans la dépossession." Comme si la maladie et la pauvreté ne suffisaient pas, la maison et la famille ont volé en éclats.

Paul et Odile sont enfermés au sana, trop fragiles et impuissants désormais pour s'occuper de la famille ; Jacques est bien jeune encore – un enfant ; Annie a sa vie, elle ne fait que "traverser cette histoire, elle est périphérique, épargnée". Tout repose donc alors sur Mathilde, la courageuse, la battante, la responsable, qui demande son émancipation pour s'occuper de son petit frère, qui se débrouille pour aller voir ses parents, qui, envers et contre tout, met tout en œuvre pour sauver l'amour indéfectible qu'elle porte à sa famille, pour continuer à enchanter l'existence. Son père lui a recopié une carte sur son prénom qui dit que les Mathilde font preuve d'un courage inlassable et d'un optimisme exceptionnel. "Par amour, elle s'applique à être la Mathilde de la carte calligraphiée, solaire et puissante : une fille étymologique." Même si tout pèse. Même si un jour, elle prend une boite entière de médicaments pour mettre à distance les difficultés, les soucis et la fatigue, immense. Aussitôt après, voyant l'angoisse et la peine de ses parents, elle se reprend, se bat, résiste avance coûte que coûte. Et rencontre enfin une personne qui l'aide, la directrice du lycée de Mantes-la-Jolie, mieux, qui lui offre un avenir. Pour la première fois, Mathilde n'est plus seule, et, ô merveille, elle perçoit sa première paie de comptable, une feuille sur laquelle elle peut lire les chiffres de l'Assurance Chômage et de la Sécurité Sociale. Cette Sécurité Sociale à laquelle ses parents n'avaient pas droit, rendant "trop chers les soins, trop chers les médicaments"… Alors quand Mathilde déplie sa première feuille de paie et lit les deux chiffres à virgules qui changent toute sa vie, sa joie est immense. "C'est le plus beau jour, c'est certain. Plus tard d'autres joies viendront en concurrence mais aucune n'altèrera, rétrospectivement, l'intensité du jour radieux de la première cotisation à la Sécurité Sociale : elle tient à distance les spectres de la mort et de la dépendance."

S'inspirant de l'histoire familiale d'Elise Bellion, Valentine Goby nous transporte au cœur de cette famille. Comme à chacun de ses romans, le lecteur ne lit pas simplement une histoire, il est dans l'histoire : avec Paulot et son harmonica au Balto, avec Mathilde dans les ruines du sana, chez la veuve, à la mairie pour la demande d'aide, dans la voiture de Walid, auprès du cercueil de son père. En redonnant vie à ces personnages délaissés et oubliés, l'auteure nous renvoie à une époque pas si lointaine où la Sécurité Sociale était presque un "privilège" de salarié, privant certains de l'accès aux soins. En mettant les pas du lecteur dans ceux de Mathilde, elle nous immerge dans une réalité sociale dure, âpre, impitoyable, avec une précision sobre et méticuleuse, sans pathos mais avec une grande sensibilité. Et au-delà de cette chronique sociale, c'est surtout le personnage de Mathilde qui importe et qui l'emporte, elle qui à force de volonté, de pugnacité, d'intransigeance et d'abnégation parvient à surmonter tous les obstacles. Audacieuse et forte, elle porte ceux qu'elle aime à bout de bras, refusant la fatalité et le compromis. À chaque page l'émotion affleure ; Un paquebot dans les arbres est de ces romans qu'on lit le cœur serré et les larmes aux yeux, bouleversé par le récit et par l'écriture si forte, si belle.

Et l'on retient de cette histoire déchirante et singulière qu'elle est avant tout une histoire d'amour.

UNE HISTOIRE D'AMOUR AVANT TOUT
Valentine GOBY est née à Grasse en 1974.

Après des études à Sciences Po, elle a vécu trois ans en Asie, à Hanoï et Manille, où elle a travaillé pour des associations humanitaires auprès d'enfants des rues. Elle a commencé sa carrière professionnelle chez Accenture où elle a travaillé en Ressources Humaines de 1999 à 2001. Elle n'a jamais cessé d'écrire, et publie son premier roman en 2002 chez Gallimard : La Note sensible. Elle devient enseignante en lettres et en théâtre, métier qu'elle exerce en collège durant huit années avant de se consacrer entièrement à l'écriture, et à de multiples projets autour des livres : ateliers, rencontres, conférences, résidences d'écritures en milieu scolaire, en médiathèque, à l'université. Elle est actuellement maître de conférences à Sciences Po en littérature et ateliers d'écriture, et administratrice de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la Jeunesse et présidente du Conseil permanent des écrivains. Outre ses 11 publications en littérature générale, elle écrit une œuvre importante pour la jeunesse.

Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu le prix Méditerranée des Jeunes, le prix du premier roman de l'Université d'Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003. Elle a depuis reçu de multiples récompenses pour chacun de ses romans, en littérature générale et en littérature jeunesse.

Elle est couronnée par le prix des libraires 2014 pour son roman Kinderzimmer, publié chez Actes Sud. Le même roman a reçu le prix littéraire des lycéens d'Ile-de-France décerné le 20 mars 2015 lors du Salon du livre ainsi que 10 autres prix. Il est traduit ou en cours de traduction en six langues en plus du français.

Valentine Goby est présidente du Conseil Permanent des Écrivains depuis 2014, et Vice-Présidente de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Elle est également maître de conférence à Sciences-Po en littérature et écriture, autour des liens entre fiction et guerre.

Esquisse de bibliographie :
  • La note sensible (Gallimard, 2002)
  • Sept jours (Gallimard, 2003)
  • L'échappée (Gallimard, 2007)
  • Le Cahier de Leïla (Autrement Jeunesse, 2007)
  • Qui touche à mon corps, je le tue (Gallimard, 2008)
  • Le voyage immobile (Actes Sud Junior, 2012)
  • Kinderzimmer (Actes Sud, 2013)
  • La fille surexposée (Alma Editeur, 2014)
  • Tous Français d'ailleurs (Casterman, 2016)
 

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Essay reviews 27/10/2016 08:28

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