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"MAIS À QUOI RIME UNE VIE SANS ART ?"

1 Novembre 2016 , Rédigé par Vanille LN

 

Au début des années 80, le downtown de New York est le centre de l’univers, un terrain de jeu revêche, encore hermétique à la menace de l’embourgeoisement. Artistes et écrivains s’y mêlent dans des squats insalubres où leurs rêves de reconnaissance prennent des formes multiples. Parmi eux, Raul Engales, un peintre argentin en exil, fuyant son passé et la « guerre sale » qui a enflammé son pays. S’affamant pour payer son matériel, il peint le jour d’immenses toiles mettant en scène les spectres qu’il croise la nuit. Un soir, il attire l’attention de James Bennett, critique d’art en vogue du New York Times, proche de Basquiat, Warhol et Keith Haring. Tandis que l’ascension fulgurante de l’un entraîne l’autre sous les projecteurs, une double tragédie les frappe. Dans ce chaos, Lucy, l’amante enjouée de Raul, échappée d’une obscure banlieue de l’Idaho, tente de les extraire de leur détresse. Entre peintre, critique et muse se dessine alors un triptyque amoureux étourdissant.

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New York, la ville où "l'espace ne s'étalait pas vers l'horizon mais s'élançait vers le ciel". La ville où "la crasse était glamour". Où "la destruction et la décomposition allaient de pair avec l'essor et le succès." La ville où, en ce début des années 80, se côtoyaient Haring, Basquiat, Warhol, où se multipliaient les squats d'artistes et les galeries d'art. Une ville, une époque, une ambiance dans lesquelles Molly Prentiss embarque son lecteur aux côtés de ses personnages avec autant de talent pour les descriptions et les portraits que pour l'analyse psychologique.

A priori, rien ne prédestinait les protagonistes à se rencontrer, encore moins à voir leurs destins se lier et s'entremêler. Jusqu'à ce que l'art s'en mêle et les réunisse, dans la fortune comme dans le malheur…

Nous rencontrons tout d'abord James Bennet, critique d'art au New York Times, atteint – ou plutôt doté d'une particularité étrange mais qui avait fini par faire son succès en tant que critique : la synesthésie. "Lorsqu'il contemplait une œuvre d'art ou la commentait par écrit, c'était comme si son cerveau s'embrasait : tout l'univers était soudain limpide et à sa portée. Il voyait des panoramas gigantesques et des détails infimes. Il sentait le vent souffler en bourrasques et la procession des fourmis, il avait sur la langue le goût du sucre brûlé et devant les yeux autant d'étoiles qu'en comptait le ciel. […] Tout disparaissait sauf ce qui comptait : la substance active de la vie dans toute sa vigueur, les explosions au cœur, la couleur, la vérité." À chaque critique publiée, à chaque chèque encaissé, James achetait une toile pour compléter sa collection, acquise selon une éthique stricte et implacable : "toute œuvre d'art devait être source de plaisir et non d'argent, et l'art au sens large apporter des émotions, pas la célébrité." Alors qu'il se trouve un jour dans une salle des ventes pour se défaire de l'un de ses précieux tableaux, Bennett achète une toile, sans même savoir qui est l'artiste, simplement parce que celle-ci, représentant une magnifique femme blonde, a réveillé en lui ce don de synesthésie qui l'avait quitté depuis des mois. L'artiste se nomme Raul Engales, la femme du tableau est sa petite amie Lucy. Le trio est formé, les différentes histoires se rejoignent, une nouvelle partition peut commencer à se jouer…

Mais plus encore que les histoires tout à la fois singulières et partagées des protagonistes, c'est le récit d'une époque, d'un lieu et l'analyse passionnante du processus de création qui retiennent l'attention et fascinent. Car si les personnages sont intéressants et touchants, ils le sont surtout pour leurs échanges, leurs partages, pour ce qu'ils représentent dans une composition plus vaste, foisonnante, subtile, étourdissante et poétique.   

Comme en écho à la synesthésie de James Bennett, la plume de Molly Prentiss fait surgir avec ce roman chez le lecteur des images, des sons, des couleurs, des odeurs et le transporte dans le New York aussi chaotique que créatif du début des années 80. 

Citation : 

"Même passé le cap de la nouveauté, cette vie ressemblait à une interprétation étrange, décousue, de la vraie vie. Presque comme la peinture d'une vie. Il avait souvent la sensation que ce corps dans lequel il vivait n'était pas le sien, comme si tout ce qui lui arrivait ne lui arrivait pas à lui, ou en tout cas ne comptait pas. Simultanément, il ressentait tout plus fort : joie, excitation, claustrophobie, colère, plaisir, inspiration. Il se sentait plus créatif que jamais. Alors qu'au début, peindre avait été une fuite, une façon d'échapper à la réalité de son existence devenue presque insupportable, maintenant, il peignait afin de pénétrer au coeur de la vie : il voulait s'enfoncer dans la vie aussi profondément que possible. Jusqu'à son noyau. Jamais auparavant il n'avait eu l'impression d'être influencé, mais ici, impossible de ne pas l'être. Il voulait les lignes de Keith Haring, les expressions de Clemente, l'insolence de Warhol, les formes de Donald Sultan. Il avait toujours sur lui un carnet de croquis et se retrouvait souvent dans le coin d'une galerie à dessiner quelque chose qui l'avait ému. Il prenait ce qu'il voulait et l'incorporait à son propre travail. Il se coulait dans l'atmosphère de la ville. Il s'emparait des visages dans les rues, volait les nuances des feux rouges. Et tout cela donnait un choeur chaotique : des toiles pleines du vacarme de la ville ; des toiles qui, malgré leurs influences, ne ressemblait à rien de ce qu'il avait ressenti, vu ou entendu." (p.85)

Biographie de l'auteur

Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s'est installée à Brooklyn. Diplômée d'une maîtrise de creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d'écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.

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