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HABITER PLEINEMENT LE TEMPS

30 Juin 2017 , Rédigé par Vanille D

 

"Un journal intime est une entreprise de lutte contre le désordre. […] Le journal est la bouée de sauvetage dans l'océan de ces errements. On le retrouve le soir venu. On s'y tient. On s'y plonge pour oublier les trépidations, on y confie une pensée, le souvenir d'une rencontre, l'émotion procurée par un beau paysage ou, mieux, par un visage, ce paysage de l'âme. On y note une phrase, une colère, un enthousiasme, l'éblouissement d'une lecture. Chaque soir, on y revient. On lui voue sa fidélité. La seule qui vaille. La seule qui tienne. Le journal est une patrie.

Grâce à lui, le sismographe intérieur se calme. Les affolements du métronome vital qui explorait le spectre à grands coups paniqués se réduisent alors à une très légère oscillation."

 

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Suivre Sylvain Tesson dans ses pérégrinations, ses périples, ses aventures au travers de ses récits est toujours une promesse de voyage extraordinaire. Et c'est avec le même plaisir de lecture que l'on plonge dans l'intimité de son journal écrit au fil de jours pourtant contrastés, entre 2014 et 2017, marqués par les attentats, l'accident qui a failli lui coûter la vie, la mort de sa mère mais illuminés aussi par des rencontres, des découvertes, des émerveillements, des petites et des grandes victoires… Mais l'intimité chez Tesson reste pudique, réservée, élégante, bien loin de l'étalage sans limites encouragé par les réseaux sociaux. Plus qu'un journal intime, son livre s'apparente à un bloc-notes, un carnet d'observations, un journal de bord, faisant penser aux Choses vues de Victor Hugo. Car Tesson est un hyperactif contemplatif, qui aime escalader montagnes, volcans et façades tout autant qu'il aime se poser et regarder le monde qui l'entoure. Il célèbre les beautés de la nature, les leçons de Montaigne et des stoïciens qui exhortent à se hâter de vivre, les lectures qui aident à avancer, les rencontres qui relèvent… Il dénonce les dérives de tous ordres qui l'exaspèrent autant qu'elles l'inquiètent : le fanatisme religieux, Internet… Il distille quelques aphorismes, avec pertinence et ironie, souvent. Il décrit les paysages, si bien, si précisément, qu'il parvient à les faire surgir devant nos yeux. Il parle Histoire et géographie, littérature et art, politique et société – ces deux derniers thèmes étant ceux sur lesquels il est parfois plus difficile de tomber d'accord avec l'auteur… Qu'importe ! Sylvain Tesson reste cohérent, franc, direct. Il a ses idées et les assume, libre à chacun de choisir celles qu'il partage. Et que l'on soit d'accord ou non avec lui, on ne peut nier son érudition, son style, son à-propos, son sens de l'observation.

 

Et que dire des pages magnifiques, à la fois drôles et émouvantes, consacrées à sa renaissance après son terrible accident, sa gratitude envers les soignants, sa "ré-éducation" très personnelle dans les escaliers de Notre-Dame de Paris, merveilleusement résumée ainsi : "Chaque marche sonnait le rappel : on ne doit pas disposer légèrement de sa vie".

 

En l'espace de trois ans, Sylvain Tesson a vécu plusieurs vies, rassemblées en ces quelques deux cents pages qu'il propose à notre imaginaire et à notre réflexion, faisant sienne la maxime de Chamfort : "La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier à son regard le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris". Et nous offrant ainsi, par petites touches, à sa manière, un Manuel de conduite pour nos temps incertains

Quelques citations...

"La seule leçon que nous donnent les morts, c'est de nous hâter de vivre. De vivre plus, de vivre évidemment. De s'échiner à un surplus de vie. De tout rafler. De bénir tout instant. Et d'offrir ce surcroît de vie à eux, les disparus, qui flottent dans le néant alors que la lumière du soir transperce les feuillages." (p.39)

"Face à l'accident, il faut n'exprimer ni révolte ni résignation. Il conviendrait plutôt d'inventer un nouveau solfège de l'existence." (p.48)

"Les textes sont des armes dont les effets létaux traversent les siècles en sourdine pour se réveiller un jour." (p.63)

"Voyager, c'est croire que la distance amènera de la profondeur." (p.78)

"Et d'ajouter 'il ne faut pas chercher plus loin'. Les gens qui prononcent cette phrase, en général, sont ceux qui n'ont jamais trouvé grand chose." (p.106)

"Les mots sont des voyageurs merveilleux. Ils naissent, ils se déplacent, certains connaissent le succès, d'autres ont la vie courte. Ils vivent, ils meurent, ils rendent grand service aux hommes ou bien créent la discorde. Nous nous abonnissons de les ressusciter." (p.139)

 

Sylvain Tesson est un écrivain voyageur français, qui ne cesse de parcourir le monde tout en le racontant. Il est l'auteur de nombreux récits de voyage, mais aussi de recueils de nouvelles et d'essais. 

Sylvain Tesson est géographe de formation. Après ses premiers voyages, il décide de partir en 1993 durant un an autour du monde, à bicyclette, avec son ami de lycée Alexandre Poussin. Les deux jeunes hommes viennent de finir leurs études et n'ont qu'un budget restreint, mais parcourent plusieurs continents et 25 000 kilomètres. Ils en tirent un livre paru en 1996, "On a roulé sur la terre", qui reçoit le prix de l'Institut national géographique. Ils repartent ensemble en 1997 pour traverser l'Himalaya à pied, durant cinq mois. Suivra la publication de "La Marche dans le ciel : 5 000 kilomètres à pied à travers l'Himalaya". En 1999, accompagné cette fois de la photographe Priscilla Telmon, Sylvain Tesson parcourt à cheval les steppes d'Asie centrale et coécrit deux ouvrages avec cette dernière. De 2003 à 2004, il entreprend de suivre le périple d'évadés du goulag retracé dans le livre "À marche forcée" (1955) de Slawomir Rawicz. Il parcourt la Sibérie jusqu'à atteindre l'Inde et relate ce voyage dans "L'Axe du loup" (2004).

En 2010, il décide de vivre en ermite durant six mois en Sibérie, au bord du lac Baïkal. Il publie un essai tiré des notes de son journal, "Dans les forêts de Sibérie", qui reçoit le prix Médicis en 2011 et sera adapté au cinéma en 2016. En plus de ses voyages et des récits qu'il en tire, Sylvain Tesson est également l'auteur de nombreuses nouvelles : le recueil "Une vie à coucher dehors", publié chez Gallimard en 2009, a reçu le prix Goncourt. En 2014, il publie "S'abandonner à vivre", toujours aux Editions Gallimard.

Le 20 août 2014, il chute de 10 mètres en escaladant la façade d'une maison à Chamonix. Victime d'un sévère traumatisme crânien et de nombreuses fractures, il lui faudra de longs mois de rééducation - ce qu'il fera de façon originale en marchant "Sur les chemins noirs" et en grimpant les escaliers de Notre-Dame de Paris... 

Il a publié "Berezina" en 2015 aux Editions Guérin.

"Une très légère oscillation" est le recueil de textes que Sylvain Tesson a publié dans Le PointPhilosophie Magazine et Grands Reportages entre 2014 et 2017.  

Merci aux Editions des Equateurs (http://www.equateurs.fr) et au site Babelio pour ce passionnant voyage dans les pas de Sylvain Tesson... 

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