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APPRIVOISER LES MOTS

19 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

APPRIVOISER LES MOTS

Edith est traductrice, Fadila est sa femme de ménage. A priori, rien de plus entre elles qu'une relation employeur-employée. Jusqu'au jour où Edith, agacée par les retards répétés de Fadila, lui dit qu'elle pourrait au moins prévenir, téléphoner, ça n'est quand même pas bien compliqué. Sauf quand on ne sait, comme Fadila, lire ni les chiffres, ni les lettres. Quand on ne sait pas composer un numéro. Quand on est incapable de changer de trajet, de prendre le métro au lieu du bus ou d'emprunter une autre ligne. De lire les noms des rues, encore moins de se repérer sur un plan. Edith lui propose alors spontanément de lui apprendre à lire, les chiffres et les mots. Quitte à douter ensuite de ses capacités à mener cet apprentissage. Mais elle se rassure : elle a appris à lire à l'un de ses fils en trois semaines, alors qu'il n'avait que 4 ans. Avec Fadila, qui en a 60 de plus... cela va s'avérer beaucoup plus compliqué. Elle a plutôt le niveau d'un enfant de deux ans, mais en même temps, c'est une adulte. La méthode d'apprentissage, les supports, le processus mental est différent. Et puis, il y a le quotidien, les préoccupations matérielles, le manque de sommeil à cause des voisins trop bruyants, les soucis, les conflits avec sa famille, toutes ces choses qui sont autant d'obstacles, de ralentisseurs à l'apprentissage. L'enfant qui apprend a l'énergie, l'envie, le temps et la disponibilité d'esprit. Fadila manque de tout cela. Pourtant, elle exprime, parfois, le désir d'apprendre. Elle fait, autant qu'elle le peut, des efforts, elle s'exerce, s'applique.
On suit page après page, semaine après semaine, les "leçons" de lecture. L'apprentissage est long, rugueux, difficile, chaotique, fait de petits progrès et de décourageantes régressions. Au bout de trois mois : victoire !!! Fadila sait enfin écrire son prénom. Mais la semaine suivante, elle a oublié. Edith se force à souligner chaque petite avancée, à encourager Fadila pour ne pas céder elle-même à la lassitude. Elle essaie tant bien que mal de "comprendre" le processus d'apprentissage de Fadila, même si elle ne peut pas se mettre à sa place. Pour nous, lecteurs, qui avons baigné dans les mots puis les livres depuis la toute petite enfance, il nous est impossible d'appréhender réellement quels sont les mécanismes à l'oeuvre dans l'apprentissage de la lecture par des adultes. Et l'on découvre qu'il s'agit de bien autre chose que d'intelligence ou de bon sens. Que le fait que "b" + "a" se combinent pour faire "ba" n'est pas si trivial que ça.
Laurence Cossé a reconnu s'être inspirée d'une histoire vraie et vécue pour écrire ce roman. Elle a consigné toutes les étapes de ce laborieux apprentissage. Loin d'être ennuyeux, ce récit est absolument passionnant. Il nous montre que ce qui nous semble si facile n'est pas évident pour tout le monde. Il nous fait prendre conscience aussi du handicap que représente l'analphabétisme et de toutes les difficultés à surmonter pour ceux qui veulent en sortir. Il nous oblige à nous mettre à la place de toutes les Fadila à qui l'on reproche parfois un peu facilement de ne pas vouloir s'intégrer.
L'écriture de Laurence Cossé est sobre, bienveillante sans être complaisante. Elle ne nie pas les difficultés ni les découragements, mais sans jamais juger ni l'une ni l'autre. Les leçons de lecture sont aussi l'occasion, au fil des pages, de découvrir peu à peu la vie de Fadila, son douloureux passé, ses relations compliquées et conflictuelles avec ses enfants...
On suit avec intérêt et curiosité le parcours de ces deux femmes. Fadila tente d'apprendre à lire, Edith tente d'apprendre à l'aider et à la comprendre. On ne saurait dévoiler la fin du livre tant l'auteur a su construire un suspense ténu mais intense. L'essentiel n'est pas là d'ailleurs mais dans le lien qui s'est noué entre ces deux femmes, au-delà des mots...

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