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IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

31 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

Deux sœurs. Deux sœurs que tout oppose, la Grande et la Petite, unies seulement par leur lourd passé, marqué par un événement sordide et fondateur, et par leur lien de parenté, un lien complexe, douloureux, parfois pervers.

La Grande est bavarde, bruyante, envahissante, dominatrice, mythomane, elle est sale et désordonnée, elle se complait dans le vice et la cruauté, pratique le sexe à la façon d'une mante religieuse, se délecte de la mort.

La Petite est timide, renfermée, silencieuse, agoraphobe, obsédée par la propreté et l'ordre, fragile, frêle, incapable de garder un travail tant elle semble inadaptée au monde qui l'entoure et l'agresse. Alors elle reste cloîtrée chez elle, autant que possible, ne sortant guère que pour descendre les poubelles et aller boire un café. Elle préserve maniaquement son petit univers aseptisé et vide, ne mange presque rien, dans l'espoir peut-être de finir par s'effacer, petit à petit, jusqu'à disparaître.

"Quand on a une sœur, on n'est plus jamais seule", leur répétait leur mère, et pour la Petite, c'est bien ça le problème. Car la Grande a une emprise absolue, brutale, malsaine, sur la Petite qui ne parvient pas à s'en libérer et la subit, entre résignation et détestation.

Ce roman est une histoire de luttes : la lutte entre les deux sœurs ; et la lutte entre leur présent et leur passé, ce passé si pesant, si plombant, si tyrannique tant il les a marquées, chacune à sa façon, au plus profond et durablement, un passé qui nous est dévoilé au fil des pages, comme un puzzle lentement reconstitué.

La temporalité est bousculée de façon à suivre les zigzags psychologiques de la Petite, puisque c'est à travers son regard et ses sensations que nous est présenté le récit. Il y a donc des flash-backs, mais habilement distillés de telle sorte qu'ils s'intègrent à la narration présente, le lecteur s'égare en suivant les méandres de l'esprit du personnage principal.

Le style est en parfaite adéquation avec l'histoire et les personnages : phrases courtes, maladroites, décousues, déconstruites parfois expriment avec justesse les traumatismes, les égarements, et les incohérences des héroïnes.

Sans aucune complaisance pour elles, Delphine Bertholon dissèque leurs rapports complexes et paradoxaux. Tout les oppose – la Petite n'a qu'une ambition: être "l'inverse de la Grande" – et pourtant, on a le sentiment qu'elles ne peuvent se détacher l'une de l'autre. Aucune des deux ne parvient réellement à s'intégrer à la société, chacune un peu marginale à sa manière, l'une, vraie tornade, dévastant le monde, l'autre, petit oiseau blessé faisant tout pour s'en extraire...

Chacune tente de vivre malgré la détresse, malgré le choc qui a bouleversé leur vie à jamais et qui nous est révélé tardivement, après de multiples indices semés tout au long du récit, de petites touches qui mènent à découvrir "l'événement" qui a tout changé.

Les prénoms même des deux sœurs ne sont que donnés que vers la fin du roman, elles ne sont jusque là désignées que par les expressions "la Grande" ou "la Petite", sorte de personnages anonymes, pour souligner qu'elles sont à la recherche de leur identité profonde. Le narrateur, omniscient, adopte le point de vue de la Petite, tant qu'elle ne parvient pas à s'exprimer elle-même. Il faudra longtemps pour qu'elle puisse dire "je"...

L'écriture est ciselée, les mots justes, l'expression percutante, et malgré le sujet difficile, malgré le chaos psychologique qui semble régner, malgré l'atmosphère parfois oppressante, Delphine Bertholon parvient joliment à disséminer quelques petites notes de lumière et d'espoir, une image heureuse, une rencontre, des sandales dorées pour enfin "avoir le soleil à (s)es pieds"... De toute façon, la Petite en est sûre, elle se le répète comme un mantra : "un jour j'aurai de la chance un jour j'aurai de la chance un jour j'aurai de la chance", parce que même si "elle ne croit pas en Dieu, c'est juste de la logique : ça ne peut pas toujours tomber sur les mêmes".

Après "Twist", "L'effet Larsen" et "Grâce", Delphine Bertholon offre à ses lecteurs un roman intime, profond, où les sentiments affleurent subtilement, un roman grave et douloureux mais qui est "avant tout, l'histoire d'une résurrection".

IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

Delphine BERTHOLON est scénariste et écrivain.

Elle a déjà publié :

❊ CABINE COMMUNE (2007)

❊ TWIST (2008)

❊ L'EFFET LARSEN (2010)

❊ GRÂCE (2012)

et écrit le scénario du film YES WE CAN (réalisé par Olivier Abbou en 2012)

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SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

28 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

"Ce roman est inspiré d'une histoire vraie. Les événements se déroulent en Argentine, à Buenos Aires. Nous sommes en août 1987, c'est l'hiver. Les saisons ne sont pas les mêmes partout. Les êtres humains, si."

De l'être humain, il en est beaucoup question dans ce livre, et surtout de ses zones d'ombre, les plus sombres et les plus viles.

Tout commence par une mort, celle de Lisandra, la femme du psychiatre, retrouvée morte sur le trottoir au pied de son immeuble. Suicide ? Meurtre ? C'est la seconde piste qui est immédiatement retenue par les enquêteurs et le coupable idéal et désigné est Vittorio, le mari.

Apprenant son incarcération, l'une de ces patientes se rend au commissariat pour parler à son psychiatre, persuadée qu'il est innocent. Cette patiente, c'est Eva Maria, une femme dévastée par la disparition de sa fille Stella cinq ans auparavant, quittée par son mari, qui ne parvient plus à dialoguer avec son fils et qui noie son chagrin dans le maté. Chaque semaine, elle consulte le docteur Vittorio Puig pour déverser sa rage contre les salauds qui lui ont fait "ça", ces salauds de la junte, bien connus mais intouchables, pour exprimer aussi ses angoisses, ses souffrances...

Les rôles alors s'inversent, c'est Eva Maria qui recueille les confidences, les doutes et les questionnements du docteur. Comprenant que les policiers mettent tout en œuvre pour "se faire un psy", donnant à chaque élément du dossier l'éclairage qui accuse Vittorio, elle décide de mener sa propre enquête. Elle commence par dérober les enregistrements des dernières séances du psychiatre et les transcrit pour essayer de repérer un potentiel meurtrier, un fou, un jaloux, un vengeur, une amoureuse éconduite et frustrée...

En écoutant ces cassettes, c'est toute la gamme de la noirceur humaine qu'elle entend, dans toutes ses terribles et ignobles nuances. Car le pire se cache parfois derrière la plus banale des situations. Un couple en crise peut masquer une histoire terrible d'enfant volé, un de ces enfants dont les mères hantent la Place de Mai, pour hurler leur révolte et leur chagrin. À travers la confidence d'un pianiste ami sont révélées toutes les horreurs des tortures de la junte.

L'enquête d'Eva Maria lui apporte finalement plus de questions que de réponses. Découvrant que l'un des patients qu'elle a croisé chez Vittorio a fait partie de la jungle et pourrait être l'un de ceux qui lui a fait "ça", elle se demande alors de quoi étaient chargées les âmes venues se soulager chez le psychiatre... Y avait-il plus de victimes ou de bourreaux ?

Et pour la mort de Lisandra, qui est venu boire un verre avec elle dans son appartement le soir-même ? Avec qui s'est-elle disputée, pourquoi ces cris que même la musique assourdissante n' pu couvrir ? Où était vraiment Vittorio, lui prétend avoir été au cinéma, où personne ne l'a vu ? Serait-ce bien lui finalement, qui l'a jetée par la fenêtre ? Un autre ? Une autre ? Ou elle-même, parce qu'après tout, le suicide est une possibilité pour une femme que l'on retrouve morte sur le trottoir, cinq étages en-dessous de la fenêtre ouverte de son appartement ?

Mais la vraie, la seule question qui compte n'est-elle pas : qui était Lisandra ? Silhouette furtive au début du roman, jeune femme fragile, épouse délaissée par son mari, femme jalouse, danseuse de tango envoûtante et fatale, femme de désirs prête à entraîner des hommes dans des chambres d'hôtel, femme trouble et troublante au passé pour le moins mystérieux et étrange ?

Comme dans Le Confident, Hélène Grémillon mêle petit histoire et grande Histoire, en choisissant une fois encore une période très sombre, celle de la dictature argentine avec ses exactions, ses tortures, ses meurtres, ses vols d'enfants et disparitions organisées. La structure du roman est essentielle, les différentes voix s'expriment en alternance, les questionnements se bousculent et s'entrechoquent, déroutant, manipulant les personnages tout autant que le lecteur, dans une atmosphère pesante, prenante, oppressante. Tout se jour à huis clos dans ce roman : huis clos du parloir du commissariat, huis clos du cabinet du psychiatre, huis clos de la salle de danse, des chambres d'hôtel, de la petite boutique de Lucas, des escaliers, huis clos surtout des esprits et des âmes, comme si la vérité était emprisonnée, comme si elle ne pouvait s'échapper...

Comme dans tout bon roman à suspense, ce n'est que dans les toutes dernières lignes que sera dévoilée la clef du récit. Même si certains "effets de style" sont quelque peu déconcertants et font douter de leur pertinence – liste des névroses liées au sexe, décompte des marches d'escalier ou des étages entrecoupé de récit...–, l'écriture n'en demeure pas moins terriblement efficace, offrant un âpre panorama de tous les visages et masques des abysses de l'âme humaine et faisant de ce roman un redoutable et passionnant thriller psychanalytique.

SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

Née en 1977, Hélène Grémillon a fait des études de Lettres et d'Histoire. Elle a travaillé dans la publicité, pour la télévision et la presse avant de se consacrer entièrement à l'écriture.

Son premier roman, Le Confident, a été publié en 2010 chez Plon puis en Folio Poche, et a connu un joli succès, tant en France qu'à l'étranger, avec de nombreuses traductions.

La Garçonnière est son deuxième roman.

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UNE EXISTENCE POSSIBLE

25 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

UNE EXISTENCE POSSIBLE

"Une femme laide n'a pas le recul nécessaire pour raconter sa propre histoire. Il lui manque une vision d'ensemble. Une certaine objectivité. Elle la raconte de l'angle où la vie l'a contrainte, par la brèche que la peur et la honte n'ont laissée entrouverte que pour pouvoir respirer, pour ne pas mourir."

Alors c'est Mariapia Veladiano qui prend la plume pour donner voix et vie à Rebecca, l'héroïne de ce roman, qui est laide, extrêmement laide. Elle n'a rien en moins, ni en plus – surtout pas des doigts, comme l'avait craint sa mère –, "chaque pièce du puzzle est à sa place, juste un peu trop à gauche ou un peu plus à droite, plus courte ou plus longue ou plus grande que ce à quoi l'on s'attend." Ce qui lui fait dire qu'elle est "une insulte à (son) espèce, à commencer par le genre féminin."

Dès toute petite, Rebecca est maintenue à l'écart et surtout hors de la vue des autres par sa famille, pour la (sur)protéger du monde extérieur. Sauf qu'à l'intérieur de la grande demeure, sa mère est retranchée dans son silence, indifférente à ce qui se passe, elle ne parle "que deux ou trois fois la semaine, sans préambule, et jamais à quelqu'un en particulier". Son père est un médecin prestigieux, un gynécologue qui aide ses patientes mais reste impuissant à faire sortir sa femme de son mutisme et à donner à sa fille les clefs pour vivre. Sa tante, pianiste très belle mais sans réel talent, instrumentalise son don musical avec des intentions pour le moins troubles.

C'est que Rebecca est vraiment douée pour le piano. Fascinée par les quatre-mains de son père et de sa tante, elle s'approche de l'instrument, s'y essaie et s'y accroche, et c'est une révélation : "La musique s'empara de ma vie. Pour la première fois, j'avais conscience qu'on attendait quelque chose de moi et cette pensée emplit mes jours de sentiments jusqu'alors inconnus qui prirent la place de cette espèce d'attente vide dans laquelle mes forces s'étaient engourdies. Je pouvais peut-être prouver qu'il y avait du bon en moi, que l'on pouvait m'aimer à ma juste valeur et pas uniquement à cause d'un sentiment confus de culpabilité ou par devoir de protection."

Dès lors, elle en est certaine : "Je dois concentrer ma vie dans mes mains, ma vie entière dans mes mains, toute ma vie." Car être virtuose ne protège pas de tout, quand on est laide. La dictature de l'apparence est là, toujours, elle la poursuit partout, dans les concours du conservatoire, à l'école, au lycée. On continue de la cacher, de la mettre à l'écart, de la singulariser encore plus qu'elle ne l'est déjà... Heureusement, il y a la douce servante Maddalena, la seule qui, dans la maison, lui apporte attention et tendresse ; maîtresse Albertina qui la défend becs et ongles lorsque des parents veulent qu'elle quitte l'école à cause de sa laideur ; Lucilla, la fougueuse et bavarde petite fille qui sera sa seule amie ; et la Signora de Lellis, la vieille dame mystérieuse, fantasque, pianiste et confidente...

Grâce à ces femmes, grâce au piano, Rebecca va parvenir, difficilement et courageusement, à trouver sa place dans le monde et à inventer sa façon d'y évoluer. Non pas normalement, son physique disgracieux lui interdit à jamais, mais "à côté", en cultivant son don exceptionnel pour la musique.

Les quarante chapitres de ce roman constituent autant d'étapes du cheminement douloureux mais salvateur qui aboutira enfin sur un horizon de vie. Nous suivons pas à pas Rebecca dans sa confession profondément touchante, bouleversante, nous admirons son stoïcisme, sa force de réussir à bâtir sur le désastre continu qu'est sa vie, une personnalité forte, magnifique, en dépit de son apparence.

"J'avais découvert un moyen d'être, une existence possible. La beauté se veut visible. Pour ma part, l'invisibilité était une bénédiction."

L'écriture de Mariapia Veladiano est tout en finesse, en nuances, en retenue, parfois âpre, parfois poétique, parfois rude, parfois tendre. Il y a dans ce roman autant de douleur que de lumière, et c'est cette composition en oxymore qui fait la profondeur et la densité du récit et rend encore plus forts la dénonciation de l'hypocrisie familiale, sociale et culturelle ainsi que le réquisitoire violent contre le culte de l'apparence qui exclut par principe toute singularité et fait croire qu'il n'y a pas d'espace pour la différence.

Alors qu'une autre vie est possible, un autre langage. Une vie à côté. Une vie à soi.

UNE EXISTENCE POSSIBLE

L'AUTEUR

Après des études de philosophie et de théologie, Mariapia VELADIANO est aujourd'hui proviseur à Rovereto. Elle collabore également avec les journaux "La Repubblica", "Avvenire", "Il Regno".

Elle a reçu le Prix Calvino en 2010 pour La vie à côté.

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AMOURS COUPABLES

23 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

AMOURS COUPABLES

Ce livre bouleversant retrace le destin tragique de Madeleine, une jeune paysanne bretonne condamnée à l'infamie, l'humiliation et la fuite pour avoir connu quelques instants d'amour innocent et passionné avec un pianiste allemand sous l'Occupation. A la Libération, elle subit le châtiment réservé aux "putains des Boches", à toutes les femmes de "la France couchée" : être tondue en public puis exhibée dans les rues... Elle décide alors de fuir, avec sa fille, mais ce n'est pas seulement à l'épuration et à ses bourreaux qu'elle veut échapper. Elle veut aussi et surtout échapper à sa famille et à ses secrets, secret de ses origines, de sa naissance, de son identité, elle veut reconstituer la vie et le corps de sa vraie mère dont elle n'a qu'un buste en céramique, sa vraie mère qui a dû fuir comme elle, coupable d'avoir aimé, d'avoir été une fille-mère. Elle tente de suivre ses traces, de retrouver un peu d'elle dans tous les lieux où elle se rend, toujours au sud de la ligne de démarcation devenue imaginaire, comme un obstacle fantômatique qui la ramène aux heures sombres... Mais où qu'elle aille, son passé finit par la rattraper, elle qui a couché avec l'ennemi, condamnant aussi sa fille, bâtarde et enfant de Boche. Elles finissent toutes deux par se faire engager pour travailler sur un paquebot, pour fuir encore, pour s'échapper de ces terres où on les rejette sans cesse. Pourront-elles enfin trouver le repos et le bonheur ? La fin ouverte en trois "rêves" de destins possibles laisse enfin place à un peu d'espoir après toutes les luttes de Madeleine pour vivre, simplement vivre comme elle le veut... L'écriture de ce récit est suggestive, souvent implicite, et tout se dévoile progressivement, avec beaucoup de subtilité. La plume est musicale et sensible quand il s'agit de piano ; elle devient passionnée pour dépeindre les étreintes des amoureux ; elle se contente d'une banale simplicité pour décrire le service à l'hôtel ou la vie à la ferme ; elle se fait violente pour raconter l'humiliation de l'épuration, douloureuse pour évoquer les souffrances physiques et psychologiques de Madeleine, rêveuse pour imaginer des futurs possibles. Une écriture investie et multiformes pour un récit complexe et dense.

AMOURS COUPABLES

Née à Grasse en 1974, Valentine Goby y a passé toute son enfance. Après des études à Sciences-Po, elle s'investit dans l'action humanitaire au Vietnam et aux Philippines. Parallèlement à son métier d'enseignante en Lettres et à ses ateliers théâtre pour les enfants, elle publie en 2002 son premier roman, "La Note sensible", récompensé par de nombreux prix. L'année suivante paraît "Sept jours" puis en 2005 "L'Antilope". Son quatrième roman, "L'échappée" est publié en 2007. Elle a depuis publié "Qui touche avec mon corps, je le tue" en 2008, "Des corps en silence" en 2010 et "Banquises" en 2011.

Elle vient de publier Kinderzimmer (Actes Sud), roman choc dans lequel la romancière raconte le quotidien d'une jeune femme enceinte en 1944 dans le camp de Ravensbrück.

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"SOURIS POUR MOI, PATTI, COMME JE SOURIS POUR TOI

21 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

"SOURIS POUR MOI, PATTI, COMME JE SOURIS POUR TOI

Comme des gamins. Comme des amants. Comme des artistes au sens le plus fort et le plus complet du terme. C'est ainsi que Patti Smith se décrit et décrit Robert Mapplethorpe dans ces années incroyables qu'ils ont passées ensemble. En présentant ce livre comme son autobiographie, on pouvait s'attendre à ce qu'elle relate son enfance, sa jeunesse mais aussi sa carrière de chanteuse, puisque c'est surtout en tant que telle que le public la connaît. Mais il n'en est rien (tout du moins dans ce premier volume puisque la suite de "Just Kids" serait en cours d'écriture. Elle ne parle que très peu du rock, et d'ailleurs le récit s'achève avec ses premiers concerts au CBGB et l'enregistrement de son premier album en 1975, Horses, album mythique dont Robert réalisera la sublime pochette.

Non, ce livre n'est pas un livre sur le rock mais un roman d'initiation, celle de la jeune fille arrivée à New-York après avoir confié le bébé qu'elle a eu trop jeune, à l'adoption. Dès son adolescence, elle déclarait que son "plus grand désir était d'entrer dans la fraternité des artistes" et claironnait "à qui voulait l'entendre (qu'elle) serait un jour la maîtresse d'un artiste". Pour son jeune esprit, c'était alors "le comble du romantisme".
Elle arrive à New-York, sans un sou, avec juste une adresse d'amis à Brooklyn ; ceux-ci ont déménagé, mais un jeune homme le conduit à son colocataire qui peut-être connaît leur nouvelle adresse. Ce colocataire, c'est Robert Mapplethorpe. Ils deviennent vite amants, ils se soutiennent, se comprennent, se font la promesse de s'entraider jusqu'à ce qu'ils soient tous deux des artistes célèbres. A l'époque, Patti et Robert sont plasticiens, peintres, dessinateurs. Patti écrit aussi des poèmes. Ils crèvent souvent de faim, survivent grâce à de petits boulots. Peu importe, ils sont libres, passionnés et ils s'aiment. Leur départ de Brooklyn vers le mythique Chelsea Hotel, épicentre alors de la bohème new-yorkaise, va marquer un tournant décisif dans leur vie. Ils font alors des rencontres marquantes comme Harry Smith, cinéaste, magicien et artisan de "l'Anthology of America Fok Music", bible de tous les passionnés de folk des sixties, Dylan en particulier. Ils croiseront aussi Jimi Hendrix, Allen Ginsberg, Janis Joplin, William Burroughs. Pour payer le loyer, Patti travaille dans une librairie, Robert fabrique des bijoux. Mais quand l'argent manque, Robert, qui revendique désormais son homosexualité et son goût pour les pratiques sado-maso les plus trash, fait le trottoir de la 42ème rue... Les deux amants ne tardent pas à se séparer en tant que couple, sans jamais pour autant s'éloigner l'un de l'autre ou renier leur promesse. C'est lui qui va la pousser à mettre en musique et à chanter ses textes poétiques ; c'est elle qui va l'inciter à réaliser des photos, lui qui se plaint de ne jamais trouver ce qui lui convient pour ses collages. Au fil des ans et au gré des rencontres, leur rêve commun va se réaliser. Ils deviennent des artistes connus et reconnus, Patti comme star du rock, Robert comme l'un des photographes les plus en vue dans les années 80... Jusqu'à ce jour de 1986 où le sida se déclare chez Robert. Jusqu'à ce jour de 1989 où le sida abat Robert...
"Le jour précédent la mort de Robert, je lui avais promis d'écrire un livre sur notre amitié, l'amour que nous nous portions. Donc mon but n'était pas d'écrire sur le rock. Ma route m'a menée au rock'n'roll, mais avant il y a eu Robert. Je voulais aussi écrire un livre sur la loyauté, la découverte de soi, que ce soit à travers la poésie, le rock ou la photographie. Et que cela inspire d'autres générations. Car même si Robert est mort jeune, du sida, il n'était pas autodestructeur. Nous voulions tous les deux vivre."
Patti Smith retranscrit tout cela d'une écriture limpide, pleine de fraîcheur malgré les coups durs, sans amertume ni lyrisme, simplement juste, sincère et émouvant dans le choix des mots et du ton. Le livre est sobrement illustré de photos d'elle et Robert, de dessins, d'oeuvres, comme si elle nous invitait dans leur univers.
Ce livre était une promesse. Elle est tenue, comme l'acte ultime du pacte qui les unit, superbement.

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LA DRÔLE DE GUERRE

20 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

LA DRÔLE DE GUERRE

Parmi les manuscrits légués par Julien Gracq à la Bibliothèque Nationale de France se trouvent deux petits cahiers, un rouge, l'autre vert, frappés de l'image du Conquérant, deux petits cahiers d'écolier qui derrière leur apparente modestie constituent une véritable découverte et un trésor tant littéraire qu'historique.

Ce sont d'abord des découvertes d'une autre facette jusqu'alors inconnue de l'auteur du Château d'Argol et du Rivage des Syrtes puisque ces Souvenirs et Récit nous dévoilent un écrivain autographe et deux écrits relatant des expériences vécues, ce qui jamais ne sera le cas dans le reste de son oeuvre. Ils sont tout aussi précieux sur le plan historique, le Lieutenant Louis Poirier qu'il était alors narrant au jour le jour les trois semaines de sa campagne (10 mai 1940 - 2 juin 1940), jusqu'à ce qu'il soit fait prisonnier par les Allemands dans ses Souvenirs et tentant de saisir l'expérience de la guerre par la fiction dans le Récit en ne retenant que deux jours emblématiques de la "drôle de guerre", les 23 et 24 mai 1940.

Tout est fascinant dans ces écrits : pris dans la tourmente de la guerre, l'écrivain ne peut s'empêcher d'éprouver un prodigieux intérêt pour les événements et d'en tirer matière à l'observation, à l'analyse et à l'écriture, d'y trouver malgré tout une inspiration rare. "Même dans ces souvenirs si précisément rattachés au quotidien de la campagne, le réel à tout bout de champ fait preuve de sa prodigieuse aptitude à déraper dans l'absurde, à plonger dans la fantasmagorie et à dériver immanquablement vers l'imaginaire, montrant que l'écrivain aussi peut y trouver son bien". Lorsqu'il se retrouve au front, Gracq est encore un jeune homme, professeur d'Histoire-Géographie débutant, officier inexpérimenté et auteur d'un premier roman : "de ces trois voix, c'est celle du soldat qui parle le plus fort, celle de l'historien qui est la plus discrète alors que celle de l'écrivain se fait entendre en contrepoint."

Et l'on retrouvera dans ses romans cette tension naissant entre une attente exaltée et la menace de l'événement comme si cette expérience ancrée en lui n'en finissait pas de resurgir sous sa plume en des formes différentes. Le point de vue adopté dans les Souvenirs, la forme retenue d'une sorte de carnet de bord nous plonge directement dans le quotidien vécu de la guerre "avec ses corvées, ses fatigues, ses terreurs et ses farces". D'aucuns seront surpris en effet de trouver dans cet écrit un certain humour, une ironie narquoise et corrosive. On remarque aussi une grande sobriété, voire parfois un peu de laconisme dans la présentation des faits, comme si la peur était sourde et les dangers irréels, comme si tout cela n'était qu'une grande et "vraie fantasmagorie", un "jeu de colin-maillard", une aventure intrigante : "curieux comme à ces heures qui devraient être en principe de tension grave et pesante, on vit légèrement - à fleur de peau. Sans penser à rien.", dans "un vague état d'hébétude".

La "drôle de guerre" est bien là, une guerre où tout semble faux, un simulacre de guerre où chacun fait "comme si" : "rien d'authentique ne sera sorti de cette guerre que le grotesque aigu de singer jusqu'au détail 1870 et 1914". Et par moment, "la guerre s'envole, comme le cerceau de papier qu'on crève (...) et derrière, c'est comme partout."

Mieux que personne, par sa langue précise et impeccable, par son sens aigu et intense de l'observation et de la formule, par sa lucidité sans concession, par son expérience vécue profondément, ressentie, intériorisée et exprimée, plutôt que de décrire la déroute de 1940, Louis/Julien nous la fait vivre, nous fait attendre, vibrer, frémir, espérer et désespérer, nous engager et nous replier. A travers ses yeux et son esprit, nous sommes nous aussi en campagne, embarquée dans cette "drôle d'aventure". Et avec lui, mains levées, nous crions :"Ne tirez pas, nous nous rendons."

Le Récit, lui, est court et resserré, deux jours et deux nuits qui donne à la narration son cadre temporel mais pas sa mesure, puisque des digressions de la mémoire et de l'imagination transforme l'enfilade d'événements en "nébuleuse d'impressions et de faits". Les deux journées choisies sont celles où véritablement la guerre a été pour lui à proximité avec deux épisodes dramatiques, lourdement chargées d'émotion et de sens, dont la description frappe par la véhémence de l'expression, "comme si l'écrivain tentait d'imprimer aux mots la violence des sensations vécues". Et pourtant toujours, malgré la violence, malgré la tension, il y a toujours de l'absurde, de l'irréel, du fantasmagorique, tant "le peu de cohérence de toute cette affaire frappe d'étonnement" et laisse perplexe. La menace est là, latente mais impalpable. Mais "quand on a une bonne fois pris son parti de l'absurde, commencé à respirer dedans - personne ne peut savoir où cela va mener". Et même quand arrive le temps de l'affrontement, se produit "une drôle de collision - qui faisait dans l'esprit des étincelles peu ordinaires - entre la Débâcle du père Emile et les aventures des Pieds Nickelés"...

On peut donc légitimement penser que c'est avant tout par sa part d'irréel et de fantasmatique que la guerre est devenue et a pu rester un tremplin pour l'écriture.

Dans les Souvenirs comme dans le Récit, il est à remarquer que "l'écriture est étroitement ajustée à l'émotion immédiate. Pour une réaction à fleur de peau, la plume trouve spontanément le ton et l'expression juste." Et au-delà même de cet ajustement parfait, de cette adéquation fascinante entre le ressenti et l'exprimé, la plume parvient aussi à se faire poétique et métaphorique, incisive et implacable, magnifiquement littéraire et inspirée. Les mots deviennent capables de retenir le vécu en lui donnant une forme - et quelle forme !

Et en plus du plaisir et du bonheur inattendus de la lecture de ces écrits jusqu'alors secrets, la présente édition les propose en fac-similé, ce qui permet d'observer l'écriture fine, serrée, régulière de l'écrivain, de constater que le texte a été écrit au fil des mots, avec peu de corrections, tout au plus quelques biffures, quelques suppressions de tel verbe, de telle répétition afin de désencombrer la phrase, de donner au texte l'allure incisive d'un journal de bord. On remarque davantage de ratures vers la fin du manuscrit, avec des phrases et passages entiers barrés, marquant la volonté affichée d'anéantir tout superflu, de resserrer l'expression.
Julien Gracq n'avait jamais publié ni même mentionné les textes de ce volume. On ne peut qu'être heureux de voir enfin dévoilées et offertes à notre lecture ces pages précieuses, uniques et magnifiques.

LA DRÔLE DE GUERRE

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LA DRÔLE DE GUERRE
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EXPO SIMON HANTAÏ : "LA TOILE EST UN CISEAU POUR MOI"

19 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

EXPO SIMON HANTAÏ : "LA TOILE EST UN CISEAU POUR MOI"

EXPOSITION SIMON HANTAÏ

CENTRE POMPIDOU (22 mai/2 septembre 2013)

Première rétrospective de l'œuvre du peintre depuis près de 40 ans, l'exposition présentée au Centre Pompidou nous permet de découvrir dans toute sa richesse, tous ses aspects et toute sa complexité le parcours de ce grand artiste de la seconde moitié du XXème siècle.

L'ARTISTE

Peintre français d'origine hongroise né en 1922, formé à l'École des Beaux-Arts de Budapest, Simon HANTAÏ est représentatif de cette génération d'artistes venus d'Europe de l'Est et arrivés à Paris dans l'immédiat après-guerre.

D'abord marqué par le surréalisme, il s'éloigne du mouvement au milieu des années 1950 pour développer une œuvre abstraite, originale et unique qui le singularisa.

HANTAï est en effet surtout connu pour sa méthode de travail : le pliage comme méthode, initiée en 1960.

LE PLIAGE COMME MÉTHODE

La méthode de travail totalement inédite et novatrice d'HANTAÏ consiste à plier la toile avant d'être peinte, de sorte que toute vision de l'ensemble de la surface du tableau est interdite à l'artiste, qui ne peut peindre que les parties accessibles à son pinceau. De cet aveuglement provoqué naît un profond bouleversement de son art. Cette technique du pliage, toujours renouvelée, ne cessera dès lors d'être à l'origine de ses peintures et de ses innovations. À chaque fois, il réinvente une nouvelle pratique du pliage, qu'il systématise et déploie pendant un temps, depuis les "Mariales" jusqu'aux ultimes "Laissées".

L'EXPOSITION

À travers plus de 130 peintures réalisées à partir de 1949 jusqu'aux années 1990, l'exposition présentée au Centre Pompidou, sans précédent par son ampleur et son caractère rétrospectif, témoigne de l'importance et de la richesse foisonnante d'une œuvre qui n'a de cesse, encore aujourd'hui, de marquer de son influence l'histoire de l'abstraction.

Le Centre Pompidou a choisi d'organiser l'exposition selon un parcours chronologique afin de suivre l'évolution du peintre et de son art.

EXPO SIMON HANTAÏ : "LA TOILE EST UN CISEAU POUR MOI"

La visite débute donc au moment de l'arrivée à Paris de Simon HANTAÏ, et s'ouvre sur des tableaux de sa période SURRÉALISTE (1949-1955). Il emprunte au mouvement surréaliste ses procédés automatistes, tout en développant une interprétation très personnelle de leurs techniques : peintures divisées en compartiments, découpes de magazines, ossements intégrés à des créatures hybrides, collages à l'aide de plumes, feuilles, cordelettes, jeux sur les matières, expérimentation du grattage à l'aide de lames de rasoirs. Ces premières toiles sont très sombres, viscérales, très "glauques", avec des méandres de formes hybrides et biomorphiques, des spirales traitées comme un grouillement de viscères dans une gamme de couleurs acides...

Femelle-Miroir

Femelle-Miroir

En 1955, il abandonne définitivement (et heureusement...) toute référence à l'imagerie surréaliste pour évoluer vers la peinture gestuelle dans les années 56-57, influencé d'abord par les tableaux de Georges Mathieu et Jackson Pollock, ses recherches le portant ensuite à expérimenter dans plusieurs directions, jusqu'à l'invention de petites touches qui lui permet d'occuper la totalité de la surface de la toile.

Période GestuellePériode Gestuelle
Période GestuellePériode Gestuelle

Période Gestuelle

En 1958-59, HANTAÏ développe deux techniques et deux approches : la petite touche et l'écriture. Les deux tableaux présentés dans l'exposition sont consacrés l'un davantage à l'écriture ("Ecriture rose"), l'autre à la peinture ("À Galla Placidia").

"Écriture rose" (détail)

"Écriture rose" (détail)

L'année 1960 marque un tournant, Simon HANTAÏ renouvelle en profondeur son rapport à la peinture. Il imagine de plier sa toile avant de la peindre, se privant ainsi de la surface à peindre. Sa technique se déploie ainsi : la toile est pliée ou, plus exactement, froissée de bord en bord, et les parties restées accessibles sont peintes. Puis elle est dépliée, et les parties en réserve – l'intérieur des plis – sont peintes à leur tour, créant un espace totalement recouvert.

Les "Mariales" constituent un groupe de vingt-sept peintures, réparties en quatre sous-groupes, chacun identifié par deux lettres (m.a., m.b., m.c., m.d.). À partir de la série m.c., la toile est d'abord éclaboussée de noir ; HANTAÏ travaille à grands plis, laissant de grandes inégalités de surface, ouvrant sur une présence saisissante de la couleur. Cette technique du pliage, qu'il érigera plus tard en méthode, sera déterminante pour la suite de son œuvre. De cette approche résulteront des toiles où la couleur, sa respiration puissante et lumineuse, est produite comme si elle venait de par derrière la toile, à la façon d'un vitrail.

MarialesMariales
MarialesMarialesMariales

Mariales

Entre 1963 et 1965, HANTAÏ concentre le pliage au centre de la toile, les bords restant vides, avec la série des "Catamurons" (du nom d'une maison de vacances louée à Varengeville-sur-Mer) ; avec la série des "Panses", la toile est nouée aux quatre angles en un sac informe, pliée, peinte et dépliée plusieurs fois.

Catamuron

Catamuron

Panse

Panse

Avec les "Meuns", pour la première fois dans l'œuvre de Simon HANTAÏ, la toile s'organise et respire par l'étendue de la couleur peinte en aveugle, ainsi que par le rapport dynamique que la couleur entretient avec le blanc non-peint sur la toile.

Les "Meuns" tirent leur nom du village de Meun, près de Fontainebleau, où le peintre s'établit en 1966, en installant un grand atelier.

Cette série procède plus du nœud que du pliage. La toile est rassemblée depuis ses quatre coins, formant, selon les mots de l'artiste, une sorte de "sac fortement aplati et brutalement recouvert de peinture". C'est ce sac que peint l'artiste, laissant vides les bords, puis le centre. On assiste ainsi à ce percement de la toile, à l'éclatement de la forme en grands morceaux et en fragments qui peuvent évoquer les papiers découpés de Matisse.

MeunsMeuns
MeunsMeuns
MeunsMeuns

Meuns

La période 1969-1973 est celle des "Études" et des "Blancs". Dans les "Études", HANTAÏ pose une stricte équivalence entre le peint et le non-peint, entre une couleur monochrome posée sur une toile finement et régulièrement pliée, et les blancs qui apparaissent au dépliage. Dans les "Blancs", d'esprit plus cézannien, le blanc prend le dessus : les éclats colorés, toujours acérés, tantôt vifs et violents, tantôt assourdis, n'apparaissent qu'au détour d'un non-peint envahissant.

Etudes (rouge, vert  violet)Etudes (rouge, vert  violet)Etudes (rouge, vert  violet)

Etudes (rouge, vert violet)

BlancsBlancs
BlancsBlancs
BlancsBlancs

Blancs

En 1973, HANTAÏ peint les toutes premières "Tabulas" (du mot latin signifiant "table" ou "planche"). Cette séquence se fonde sur une autre modalité de pliage, ou plutôt de nouage. La toile fine est nouée à intervalles réguliers sur une de ses faces, de manière à produire un quadrillage. Cette façon de plier, par carrés ou rectangles, est la dernière inventée par le peintre. Ce système de quadrillage, contrebalancé par l'éclatement et la pénétration du blanc dans la couleur aux entrecroisements, souligne l'interaction entre fond, couleur et forme.

En 1980, HANTAÏ peint à l'huile et à l'acrylique une immense "Tabula" à grands rectangles roses. Le rapport entre la qualité de la couleur, sa plénitude et son étendue dans chaque carreau de la surface ouvre sur un étoilement des formes.

TabulasTabulas
Tabulas

Tabulas

À partir de 1982, au lendemain de sa participation à la Biennale de Venise, HANTAÏ se retire volontairement du monde de l'Art. Cette retraite durera jusqu'à sa mort en 2008, interrompue seulement par quelques manifestations publiques.

En 1994 pourtant, HANTAÏ décide de découper dans les immenses "Tabulas" réalisées pour une exposition à Bordeaux en 1981, de grands fragments qui deviennent, par cette opération, des peintures nouvelles.

Il intitule "Laissées" ces œuvres issues de la destruction de peintures antérieures.

Simon HANTAÏ dans son atelier

Simon HANTAÏ dans son atelier

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APPRIVOISER LES MOTS

19 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

APPRIVOISER LES MOTS

Edith est traductrice, Fadila est sa femme de ménage. A priori, rien de plus entre elles qu'une relation employeur-employée. Jusqu'au jour où Edith, agacée par les retards répétés de Fadila, lui dit qu'elle pourrait au moins prévenir, téléphoner, ça n'est quand même pas bien compliqué. Sauf quand on ne sait, comme Fadila, lire ni les chiffres, ni les lettres. Quand on ne sait pas composer un numéro. Quand on est incapable de changer de trajet, de prendre le métro au lieu du bus ou d'emprunter une autre ligne. De lire les noms des rues, encore moins de se repérer sur un plan. Edith lui propose alors spontanément de lui apprendre à lire, les chiffres et les mots. Quitte à douter ensuite de ses capacités à mener cet apprentissage. Mais elle se rassure : elle a appris à lire à l'un de ses fils en trois semaines, alors qu'il n'avait que 4 ans. Avec Fadila, qui en a 60 de plus... cela va s'avérer beaucoup plus compliqué. Elle a plutôt le niveau d'un enfant de deux ans, mais en même temps, c'est une adulte. La méthode d'apprentissage, les supports, le processus mental est différent. Et puis, il y a le quotidien, les préoccupations matérielles, le manque de sommeil à cause des voisins trop bruyants, les soucis, les conflits avec sa famille, toutes ces choses qui sont autant d'obstacles, de ralentisseurs à l'apprentissage. L'enfant qui apprend a l'énergie, l'envie, le temps et la disponibilité d'esprit. Fadila manque de tout cela. Pourtant, elle exprime, parfois, le désir d'apprendre. Elle fait, autant qu'elle le peut, des efforts, elle s'exerce, s'applique.
On suit page après page, semaine après semaine, les "leçons" de lecture. L'apprentissage est long, rugueux, difficile, chaotique, fait de petits progrès et de décourageantes régressions. Au bout de trois mois : victoire !!! Fadila sait enfin écrire son prénom. Mais la semaine suivante, elle a oublié. Edith se force à souligner chaque petite avancée, à encourager Fadila pour ne pas céder elle-même à la lassitude. Elle essaie tant bien que mal de "comprendre" le processus d'apprentissage de Fadila, même si elle ne peut pas se mettre à sa place. Pour nous, lecteurs, qui avons baigné dans les mots puis les livres depuis la toute petite enfance, il nous est impossible d'appréhender réellement quels sont les mécanismes à l'oeuvre dans l'apprentissage de la lecture par des adultes. Et l'on découvre qu'il s'agit de bien autre chose que d'intelligence ou de bon sens. Que le fait que "b" + "a" se combinent pour faire "ba" n'est pas si trivial que ça.
Laurence Cossé a reconnu s'être inspirée d'une histoire vraie et vécue pour écrire ce roman. Elle a consigné toutes les étapes de ce laborieux apprentissage. Loin d'être ennuyeux, ce récit est absolument passionnant. Il nous montre que ce qui nous semble si facile n'est pas évident pour tout le monde. Il nous fait prendre conscience aussi du handicap que représente l'analphabétisme et de toutes les difficultés à surmonter pour ceux qui veulent en sortir. Il nous oblige à nous mettre à la place de toutes les Fadila à qui l'on reproche parfois un peu facilement de ne pas vouloir s'intégrer.
L'écriture de Laurence Cossé est sobre, bienveillante sans être complaisante. Elle ne nie pas les difficultés ni les découragements, mais sans jamais juger ni l'une ni l'autre. Les leçons de lecture sont aussi l'occasion, au fil des pages, de découvrir peu à peu la vie de Fadila, son douloureux passé, ses relations compliquées et conflictuelles avec ses enfants...
On suit avec intérêt et curiosité le parcours de ces deux femmes. Fadila tente d'apprendre à lire, Edith tente d'apprendre à l'aider et à la comprendre. On ne saurait dévoiler la fin du livre tant l'auteur a su construire un suspense ténu mais intense. L'essentiel n'est pas là d'ailleurs mais dans le lien qui s'est noué entre ces deux femmes, au-delà des mots...

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LA MÉMOIRE DÉVÊTUE

19 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

LA MÉMOIRE DÉVÊTUE

"Maman n'est plus dans son regard.(...) Maman est une image, un pastel, elle n'habite presque plus l'atmosphère".

Qu'advient-il de la relation entre une fille et sa mère quand celle-ci perd peu à peu la mémoire, glisse doucement et inexorablement vers "le pays de l'absence", de toutes les absences, petites ou grandes, anodines ou graves, comiques ou exaspérantes ? Quand on devient, plus encore qu'auparavant et en toutes situations la maman de sa maman ? C'est ce que dépeint avec beaucoup de sensibilité et de justesse Christine Orban dans cette "fiction" très personnelle et très intime. Pourtant, sa mère n'a jamais une femme très mature, très protectrice, très assurée. Au contraire, elle s'est toujours félicitée que sa fille soit si "forte", si solide. Elle ne l'a pas véritablement élevée, cette fille aînée qu'elle a eu à vingt ans, elle s'est plutôt élevée avec elle. Elle a toujours beaucoup compté sur elle.

Et le temps, la "maladie cruelle qui oscille entre normalité et folie", possède la mystérieuse faculté d'exacerber, d'amplifier, d'exagérer les traits de caractère les plus enfouis et les plus forts. "Le mal a pris le pas sur les défauts, les défauts se sont érigés en pathologie, comme si la maladie était la manifestation de tes particularités mais exacerbées." La mère en devient plus compliquée encore, plus difficile à comprendre, à appréhender, à supporter parfois. "Et si vieillir était devenir ce que l'on est en pire ?" On en a l'impression en effet, parfois ; on pressent cette tendance étrange et difficile des personnes âgées à redevenir comme des enfants exigeants, capricieux, égocentriques.

Toute prise de décision, toute sortie, toute activité est source d'hésitation, de conflit, de changements d'avis sans fin. Et ensuite, elle n'est finalement jamais satisfaite. "Maman est un tissu de paradoxes. En fait, elle aime regretter. Elle aime dire qu'elle regrette, qu'elle aurait dû, qu'elle aurait pu.(...) Son avis varie selon l'heure de la journée." Elle n'épargne rien à sa fille, dont l'amour se lit à chaque ligne, une mansuétude, une gentillesse qui finalement n'arrange rien. Et sa Maman, devenu une "flamme vacillante" en profite...

Sur cette maladie qui apparaît, s'amplifie, envahit le quotidien et épuise l'avenir, Christine Orban écrit un roman tout en sensibilité et en pudeur. L'écriture est chargée pourtant d'émotions mitigées, entre tendresse et impatiences, entre humour et lucidité, entre indulgence et critique. La voix que l'on entend, celle de la fille, est expressive mais sans fard, toute simple.La plume est magnifique, habitée, inspirée. Sur ce sujet difficile, Christine Orban maîtrise parfaitement l'art de rendre insolites et intéressantes les choses les plus banales. Elle nous offre ainsi un ouvrage magnifique, sensible et poignant, délicat et profond, subtil et bouleversant.

LA MÉMOIRE DÉVÊTUE

SUR LE MÊME SUJET, LIRE LE SUPERBE LIVRE DE SERGE REZVANI, "L'ÉCLIPSE", PARU EN 2003.

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LA VÉRITÉ D'UN HOMME, C'EST D'ABORD CE QU'IL CACHE

19 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

LA VÉRITÉ D'UN HOMME, C'EST D'ABORD CE QU'IL CACHE

Un tableau célèbre du Titien exposé au Louvre présente une anomalie dans sa signature : pourrait-il être l'unique œuvre restante d'un des plus grands peintres de la Renaissance vénitienne, un élève prodige de Titien, que lui-même appelait "le Turquetto" ?
Cette énigme de la peinture italienne est le point de départ du roman de Metin Arditi qui nous entraîne dans un passionnant et tumultueux voyage de Constantinople à Venise sur les traces d'un surdoué de la peinture,un jeune juif, fils de marchand d'esclaves à Constantinople, qui ne peut s'empêcher de dessiner les gens qu'il croise, même si sa religion s'oppose à la représentation de figures humaines. Des années plus tard, il est un peintre reconnu, très demandé à Venise sous le nom de Turquetto. Ses origines juives sont ignorées de ses nombreux admirateurs...
Par petites touches, subtilement, l'auteur esquisse un portrait du jeune garçon, de son entourage, de la ville de Constantinople et de ses bazars, une vile vivante et envahie de mille petits métiers et commerces. L'atmosphère de Venise est bien différente. Venise, la ville de tous les pouvoirs, de tous les vices, de toutes les jalousies et dans l'ombre, la trahison va bientôt frapper. Autour du Turquetto, l'auteur peint tout en sobriété et en profonde empathie pour son personnage dont il rend l'œuvre parfaitement "visible", avec beaucoup de finesse et d'acuité un portrait de Venise et de l'Église toute puissante, Venise avec ses nobles, le Doge, la vanité, les vices, la bêtise, la corruption, l'attrait du pouvoir... et l'Inquisition qui va percer à jour la véritable identité du Turquetto, ses origines juives, et trouver des témoins fallacieux et des prétextes iniques pour condamner le peintre à mort et ses œuvres à l'autodafé... L'histoire d'une œuvre d'art est toujours un sujet terriblement fascinant, et Metin Arditi parvient à le lier avec intelligence aux thèmes de l'identité et de l'intolérance religieuse, réussissant ainsi un roman magnifique, tant sur le plan humain ou artistique que culturel ; un roman sur la tolérance, l'amitié, le regard profond et vrai que l'on porte sur les gens et les choses ; un roman sur la passion du dessin, du trait juste, de la calligraphie, de la peinture ; sur l'importance du regard et de l'observation...
Tout à la fois roman historique et roman d'aventures, superbement construit en quatre périodes et en deux lieux, "Le Turquetto" nous entraîne à vive allure dans de multiples péripéties tout en réussissant à poser subtilement, par chacune de ses vives et courtes scènes, comme autant de miniatures dans l'ampleur du décor, une atmosphère, un personnage, un thème. Celui de la religion est particulièrement approfondi, intrinsèquement lié à la réflexion sur les rapports entre l'art, le divin et le pouvoir, et sur les déchirements d'une humanité en perpétuel conflit. Un roman foisonnant qui pose mille questions tout en préservant le mystère du Turquetto...

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