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QUELLE VIE INCONCEVABLE

29 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

QUELLE VIE INCONCEVABLE

Elle "a les capacités pour viser autre chose dans la vie (…) : elle vise la sainteté." Elle, c'est l'héroïne, qui ne sera jamais désignée autrement que par ce mot. L'héroïne n'a pas de prénom mais elle a une ambition, un désir d'absolu canonique qu'elle ne sait comment atteindre. Une chose est certaine, après des années passées dans un établissement religieux, elle ne compte pas devenir sainte en se cloîtrant dans un couvent et en se livrant à la contemplation. Non, son destin à elle, pour devenir sainte, c'est de se dévouer corps et âme à son prochain, d'aider, de soulager, d'apaiser. Certes, en allant un peu plus loin dans l'examen de cette conscience en apparence irréprochable, on trouve aussi quelques arrangements avec la vérité ou la moralité et quelques agissements peu catholiques... Malgré cela, une douce aura de lumière, de candeur et de bienveillance semble flotter autour de cette jeune femme attentive, prévenante, qui prodigue gentillesse et écoute à tous ceux dont elle s'occupe, hommes et femmes d'horizons divers.

Il y a sa mère qu'elle va voir dans ce que l'on devine être un établissement psychiatrique et à qui elle raconte des histoires incroyables. Il y a son vieux voisin dont elle garde le chat et comble la solitude, parfois. Il y a Marie, l'ancienne camarade de classe qui rêvait d'être comédienne, et qui devient secrétaire dans une agence de pompes funèbres puis actrice de films X. Et surtout il y a Dimitri, que l'héroïne va visiter en prison. Car pour notre aspirante à la canonisation, "le bonheur est dans le parloir", elle a trouvé là la voie qui mène à la sainteté. Elle est heureuse d'avoir trouvé un homme à sauver, à réconforter, rien de mieux pour cela qu'un prisonnier rongé par le remords, démoli par la perspective de la peine à purger. Être visiteuse de prison donne un sens à la vie de l'héroïne alors quand Dimitri sort, elle se sent perdue, démobilisée, elle a besoin de ces instants de parloir. Dimitri doit retourner en prison pour qu'elle puisse retourner au parloir, coûte que coûte...

L'auteure, elle-même visiteuse de prison, décrit à la perfection l'expérience de cet univers carcéral si particulier, le vécu de la visiteuse mais aussi de ce qu'elle ressent, de ce qu'elle apprend des conditions de vie des hommes qu'elle rencontre, des rencontres toujours un peu étranges, hors du temps, des attachements parfois biaisés dans le sens où le visiteur, en tant que seul lien avec l'extérieur pour le prisonnier, peut finir par se sentir indispensable et vouloir le rester. Sans complaisance aucune, Emilie de Turckheim n'hésite pas à questionner les intentions de tous ceux qui veulent ou prétendent faire de "bonnes actions" : est-ce réellement pour les autres ou égoïstement pour eux-mêmes... ? Elle mène une dialectique incessante de la vertu et du vice, de l'involontaire et du prémédité, de la jouissance et de la douleur, du délire et de la réalité.

Mais avant tout et surtout, Emile de Turckheim nous entraîne dans son petit monde à elle, dans lequel elle va nous dérouter, nous perdre totalement. Il faut alors s'abandonner complètement, devenir comme Alice dans le pays des merveilles, accepter de ne pas comprendre, d'être déboussolé, égaré dans un pêle-mêle sans repères et qui semble parfois ne pas avoir le moindre sens. Ce roman ne ressemble à aucun autre, le style en est différent, dense, saccadé, plus proche du poétique que de la prose, avec des phrases qui s'enchaînent sans pause et sans autre ponctuation que les points et les virgules – ni point d'interrogation pour les questions, ni point d'exclamation pour les surprises et les emportements, ce qui confère au récit un rythme très original. Le ton est cruel, amusant, décalé, délicieusement acidulé, au service d'un imaginaire ludique, burlesque, subversif, joué sur toute la gamme des émotions et des genres.

Sous forme de conte noir, de fable fantastique, de "sarabande hallucinée", brouillant les pistes du délire onirique et de la réalité la plus dure, ce roman déjanté, tourbillonnant, drôle et cynique, bouscule et surprend le lecteur sans relâche.

"La fin de l'histoire vous surprend-elle. Elle ne me surprend pas, dit l'héroïne. J'ai de l'imagination."

"Et le réalisme des répliques. Qu'est-ce qu'on en fait. C'est sans importance puisque tout est vrai. Il faut être de bonne foi pour écrire."

QUELLE VIE INCONCEVABLE
Émilie de Turckheim est née le 5 octobre 1980 à Lyon.

Après une licence de droit français et de droit anglo-américain, Émilie de Turckheim entre à Sciences Po, puis étudie la sociologie à l'École doctorale de Sciences Po (Observatoire sociologique du changement). De 2005 à 2007, l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida finance ses recherches de thèse portant sur la sexualité des jeunes gays et leurs comportements de prévention vis-à-vis du VIH-SIDA.

En 2002, elle entre au Groupement Étudiant National d'Enseignement aux Personnes Incarcérées (GENEPI) et enseigne le français et l'anglais en prison. Depuis 2004, elle est visiteuse de prison au centre pénitentiaire de Fresnes.

À 24 ans, elle publie son premier roman, Les Amants terrestres, aux Editions Le Cherche Midi. Elle reçoit le prix littéraire de la Vocation 2009 pour Chute libre et le prix Bel Ami 2012 pour Héloïse est chauve. Le Joli mois de Mai est traduit en allemand chez Klaus Wagenbach.

Emilie de Turckheim est modèle vivant pour des peintres et des sculpteurs, une expérience qu’elle relate dans La Femme à modeler, paru en 2012.

En avril 2013, elle publie Jules et César et Mamie Antoinette aux éditions Naïve, dont elle est directrice de collection.

Les Amants terrestres, Le Cherche Midi, 2005 

Chute libre, Le Rocher, 2007 

Les Pendus, Ramsay, 2008

Le Joli mois de mai, Héloïse d’Ormesson, 2010 

Héloïse est chauve, Héloïse d’Ormesson, 2012 

La Femme à modeler, Naïve, 2012 (récit)

Une sainte, Héloïse d’Ormesson, 2013
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POLYPHONIE À UNE VOIX

27 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

POLYPHONIE À UNE VOIX

Nous découvrons Viviane Elisabeth Fauville dans son rocking-chair, berçant son bébé de trois mois. Elle observe les éléments du décor, se laisse bercer à son tour par le souffle de la petite, "au rythme calme et régulier d'un métronome". Le tableau paisible d'une scène de la vie quotidienne. Une mère, son enfant, une fenêtre sans rideau qui "semble clouée au mur comme une esquisse, une pure étude de perspective, où les rails et les caténaires échappés de la gare de l'Est figureraient les lignes de fuite". Et soudain surgit une pensée trouble, incertaine ; il semble à Viviane Elisabeth – sans qu'elle en soit vraiment certaine – que quelques heures auparavant, elle a fait "quelque chose" qu'elle n'aurait pas dû : tuer son psychanalyste. Mais sa mémoire est devenue un trou, ses souvenirs sont flous. Elle fait alors des gestes machinaux, en pilote automatique, laisse glisser ses pensées dans son esprit comme les nuages dans le ciel.

Le lecteur est d'emblée installé dans le corps et l'esprit de Viviane Elisabeth. Capturé dès les premières lignes, il lui sera impossible de sortir de la peau du personnage avant d'avoir terminé le livre. À partir de là, "vous êtes Viviane Elisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari mais il vient de vous quitter." Et, rappelons-le, vous venez aussi de tuer votre psychanalyste...

Le lendemain matin, "votre mémoire est entièrement revenue". Et ce qu'elle dévoile est plus qu'effrayant et parfaitement implacable. Les événements reviennent à votre esprit et se déroule dans votre tête comme un film. Votre mari vous a quittée et, par fierté, c'est vous qui êtes partie. Comme vous avez gardé les clefs, vous retournez dans votre ancien appartement, et récupérez la série de couteaux offerte par votre mère – vous n'allez pas en plus lui faire des cadeaux, à ce salaud qui vous a trompée et abandonnée. C'est avec l'un de ces couteaux que vous avez tué votre psychanalyste. Vous avez ensuite soigneusement re-déposé les couteaux chez votre mari. Pour un crime non prémédité, vous avez fait preuve d'une certaine stratégie. Inconsciemment sans aucun doute car après coup, vous ne comprenez plus très bien ce qui s'est passé. Vous n'êtes même pas vraiment sûre de ce qui s'est passé, tout est en même temps très clair et très flou. Votre esprit vous fournit une lecture des événements qui semble à la fois réelle et douteuse.

Commence alors pour Viviane Elisabeth et pour nous, lecteurs, qui suivons chacun de ses pas, chacun de ses gestes, chacune de ses pensées, une errance quasi dostoïvskienne dans les rues de Paris. Entre deux dépositions hésitantes et nerveuses à des flics partagés entre la suspicion, la pitié et l'exaspération, elle pratique l'art de la filature en poursuivant et interrogeant tous les autres suspects du meurtre de son psychanalyste, en laissant son bébé seule, endormie avec ou sans l'aide de tranquillisants...

Julia Deck mène son récit comme son personnage, de façon fascinante et sidérante. Viviane / Elisabeth est une héroïne à la fois déroutante, trouble et attachante. La multiplicité des formes énonciatrices, la variation des pronoms, permet de matérialiser les différentes facettes du personnage. Celle-ci est toujours au centre de l'intrigue mais elle est tantôt l'objet, tantôt le sujet, plus ou moins consciente de la situation selon les chapitres. Le "vous", très présent, souligne combien Viviane est sous influence, elle semble manipulée comme un pantin dont un marionnettiste manierait les ficelles. "Je suis le jouet des circonstances et j'ai décidé de ne pas résister, de prendre le sens du vent." Le lecteur, lui, est le jouet de l'auteur et de l'intrigue, il est forcé de suivre l'héroïne dans ce qui apparaît soit comme un moment de folie absolue, soit comme une perte de conscience temporaire, soit comme un cauchemar vécu éveillé. Le suspense est parfait, implacable : jusqu'au dernier chapitre, le doute s'insinue, s'instille, persiste. Et "au lieu de gagner en lumière, les événements s'obscurcissent toujours davantage."

C'est palpitant, angoissant, troublant. L'écriture , la construction, le personnage sont d'une inventivité et d'une originalité remarquables. On est saisis, sans pouvoir ni vouloir résister à ce tourbillon qui nous emporte dans les méandres de l'esprit du personnage. Mais n'ayez crainte : Julia Deck, armée de sa plume, est toujours "là pour reprendre la situation en main".

POLYPHONIE À UNE VOIX
Julia Deck est née en 1974 à Paris, d'un père français, artiste plasticien, et d'une mère britannique, traductrice. Elle fait ses études à Henri IV.

En 1991, après des études de Lettres à la Sorbonne , son mémoire est consacrée à "La princesse de Clèves". Elle part vivre un an à New York ou elle obtient de petits boulots dans l'édition. Après avoir été responsable de communications dans plusieurs groupes, elle quitte sa fonction en 2005 pour se consacrer à l'écriture.

En 2012, elle publie son premier «Viviane Elisabeth Fauville» aux Editions de minuit, l'accueil du livre en fait l'une des révélations de la rentrée.

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PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (4)

26 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (4)

L'ACADÉMIE FRANÇAISE A ÉTABLI SA PREMIÈRE SÉLECTION :

Claude Durand et Capucine Motte entrent dans la course des grands prix d'automne avec la première sélection pour le Grand Prix du Roman de l'Académie Française.

(Deuxième sélection le 10 octobre, en vue de l’attribution du Grand prix du roman le jeudi 24 octobre)

Les "nommés" sont donc :

Moment d’un couple, de Nelly Alard (Gallimard)

Le Pavillon des écrivains, de Claude Durand (de Fallois)

Petites Scènes capitales, de Sylvie Germain (Albin Michel)

Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre (Albin Michel)

La Route du salut, d’Étienne de Montety (Gallimard)

Apollinaria, de Capucine Motte (Lattès)

Plonger, de Christophe Ono-dit-Biot (Gallimard)

Les Évaporés, de Thomas B. Reverdy (Flammarion)

Le Cas Eduard Einstein, de Laurent Seksik (Flammarion)

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DRÔLE D'ENDROIT POUR UNE ENFANCE

25 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

DRÔLE D'ENDROIT POUR UNE ENFANCE

"On était ceux de La Borde. Dans le village de Cour-Cheverny du début des années soixante, la Clinique constituait encore une présence fantastique. La peur des Fous était tangible. Elle nous a sensiblement mis dans le même sac, une bande de drôles de loustics qui laissaient des Fous circuler dans un parc sans barrières et vivaient avec eux. Nous savions que les Pensionnaires étaient des Fous, évidemment ; mais La Borde, avant tout, c'était chez nous. Les Pensionnaires, on disait aussi les Malades, n'étaient ni en plus ni en moins dans notre sentiment. Ils étaient là, et nous aussi."

Elle a vécu une drôle d'enfance dans un drôle d'endroit, Emmanuelle Guattari, une enfance dans le Château de La Borde, aux côtés de curieux "Pensionnaires", les malades de la clinique expérimentale créée par son père, Félix Guattari, philosophe et psychanalyste, qui avait eu l'idée originale et terriblement novatrice de rompre avec l'internement traditionnel réservé aux malades mentaux en les faisant, tout au contraire, participer à l'organisation matérielle de la vie collective. Au lieu de les enfermer dans leur maladie et dans des murs, les ouvrir sur la vie, le monde, les autres.

Mais comment voit-on et vit-on cela quand on est une petite fille ? Quelle perception a-t-on de ces Fous et de ce lieu ? La petite fille devenue écrivain le résume ainsi : "Au fond, nous vivions chacun dans des univers assez parallèles, au même endroit. On ne se frôlait pas."

Et effectivement, si La Borde est le cadre du récit, les Pensionnaires ne sont guère que des figurants dans ces souvenirs d'enfance, des passants qui se fondent dans le décor et dont les enfants n'ont finalement pas peur, "pas plus que des gens normaux".

Ne cherchez donc pas dans ce court roman des descriptions de la vie des malades ou du fonctionnement de l'établissement psychiatrique. Tout cela n'est qu'évoqué, brièvement, au détour d'une phrase, ou d'un événement bien plus important aux yeux d'une petite fille. Car La Borde, pour la petite Emmanuelle, dite "Manou", c'est surtout un fantastique lieu de liberté, un parc immense, des forêts, des étangs, des jeux, des rires, des expériences, des découvertes et quelques bêtises... Elle a gardé de cette enfance des souvenirs dignes d'un conte de fées, effrayants, envoûtants ou enchanteurs, qu'elle égrène au fil des chapitres comme autant de petits cailloux avec beaucoup de pudeur et de tendresse. Aucune linéarité dans ce récit, simplement une succession de petits tableaux très épurés, très sobres, de petites saynètes liées les unes aux autres par de minuscules raccords, "pour mimer une sorte de rythme enlevé, une cavalcade d'enfants. Et dans ce mouvement de cavalcade, je voulais faire correspondre une scène à une autre, créer des jeux de résonances." confie l'auteur. Des micro-nouvelles pleines d'énergie, de fantaisie, où véritablement, c'est la voix de l'enfant qui se fait entendre et qui décrit les événements essentiellement au travers de sensations, d'impressions car c'est ainsi que l'univers se révèle aux enfants. Des enfants qui vivent tout avec une grande intensité, pleinement, tout pour eux est à la fois très sérieux et très amusant, très important et très anodin. Les choses, les lieux, les adultes ont des majuscules parce qu'ils sont grands et dignes de respect pour la minuscule petite fille qu'elle est.

Il n'y a pas de nostalgie non plus dans ce roman, même si parmi ces petits moments légers et aériens surgit le désir le plus fort – qui est aussi le passage le plus émouvant, le plus "à vif" du livre : faire revivre la maman trop tôt et trop vite disparue "comme une bulle de savon qui éclate", même pour un quart d'heure seulement, juste pour quelques mots encore, quelques images, un peu d'amour arraché au manque et à l'absence...

En une centaine de pages, d'une plume concise et évocatrice, Emmanuelle Guattari réussit à nous entraîner avec elle dans le joli petit monde de son enfance, fantaisiste, insouciant et contrasté, grâce à de petites anecdotes soigneusement choisies et organisées en petits tableaux impressionnistes, touchants, cocasses ou mélancoliques, comme des instantanés d'enfance. C'est aussi l'occasion de rendre un bel hommage à l'engagement de son père et à La Borde. "Sans doute, l'affection que j'ai pour cet endroit le toucherait beaucoup. Aujourd'hui encore, je reste très sensible au destin des malades mentaux. (Mon père) verrait probablement ce livre comme un acte de tendresse vis-à-vis de la Borde." C'est en tout cas exactement ce que le ressent le lecteur.

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EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME

23 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME

Rarement plus bel hommage à Michel-Ange et à tous les créateurs aura été rendu. En choisissant de raconter un épisode symbolique et signifiant de la vie de l'artiste, ce sont tous ceux qui créent, qui nous offrent du rêve et de l'émotion que célèbre Léonor de Recondo dans son ouvrage.

Printemps 1505, nous découvrons un Michel-Ange bouleversé devant le corps sans vie d'Andrea, jeune moine à la beauté fascinante qui le subjuguait. Terriblement troublé, il décide de partir pour Carrare chercher les marbres nécessaires à la réalisation du tombeau que le Pape Jules II lui a commandé.

Pendant six mois, nous vivons avec l'artiste qui à trente ans a déjà connu la gloire et la renommée grâce à sa Pietà – œuvre sublime par laquelle il a démontré que le marbre des montagnes de Carrare peut "devenir peau et drapé" – et qui, plongeant "la tête la première […] dans son magma intérieur, [s'est aperçu] que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva."

Il se dit qu'en "apprenant à maîtriser la pierre, il apprendrait à maîtriser le monde, plus exactement à le sculpter au gré de son imagination."

Pendant six mois, Michel-Ange vit au rythme de la carrière de marbre, "le marbre si sublime de (ces) montagnes", sélectionnant lui-même les blocs, négociant les prix, organisant le transport. La carrière est pour lui comme une "cathédrale à ciel ouvert", il y a là "toute une vie, entourée d'énormes parois irrégulières de marbre qui s'étirent vers les nuages." Il a tôt fait d'être accepté, admiré même des tailleurs de pierre, lui qui est capable de discerner au premier coup d'œil la moindre veine dans le marbre, lui qui possède "une connaissance parfaite de la matière alliée à une imagination puissante". Cette connaissance est essentielle car seule la perfection du marbre peut, alliée à la perfection des gestes de ses mains qui la façonneront, comme Dieu a façonné le monde, engendrer la perfection de l’œuvre,

"Le matin, il est le premier dans la carrière à observer les montagnes qui se défont pour qu’il puisse leur insuffler ses formes à lui, leur redonner vie à sa manière. Imaginer, sculpter, créer, afin que sa volonté se fasse sur la pierre".

Aux journées passées au milieu des blocs de marbre et des tailleurs de pierre succèdent des soirées solitaires à l'auberge, avec pour seuls compagnons le petit livre de Pétrarque offert par Lorenzo de Medici et la Bible léguée par Andrea. Andrea, dont la mystère de la mort ne cesse de le hanter et qui revient parfois dans ses rêves ou comme une apparition, tout comme sa mère, depuis longtemps disparue tant de de monde que sa mémoire, et que son inconscient parvient à ressusciter sens après sens ("Elle est là. Elle ne me quittera plus. Et, dans son ivresse joyeuse, il sent le parfum, entend le rire, goûte le souvenir, caresse la robe et s'abreuve du visage. Elle est tout entière. Sa mère.")

Cependant, rien ne doit le détourner de son œuvre, ni ses songes, ni les gens, alors, l'artiste tourmenté se montre de prime abord arrogant et misanthrope. Au fil des jours, il se laisse peu à peu apprivoiser et approcher : par les carriers bien sûr ; puis par Cavallino le fou qui se prend pour un cheval mais dont la "naïveté force la vérité des autres" ; et surtout par le petit Michele, fils d'un carrier dont la mère est morte, qu'il commence par repousser rudement avant de se laisser attendrir par l'affection inconditionnelle du petit garçon qui fait resurgir ses souvenirs les plus profondément enfouis. En s'abandonnant ainsi à ses émotions, enfin, Michel-Ange laisse s'opérer en lui et dans son œuvre une profonde transformation. "...l'émotion qui en découle lui fait espérer qu'il ne sculptera plus jamais comme avant. Finir, polir, tout cela n'a plus d'importance. Ce qui compte, c'est ce lien nouveau entre son esprit et la matière, entre ceux qui grouillent en lui et la pierre. Il ne veut plus les entraver de sa maîtrise, ne plus être l'arbitre, simplement dégrossir le marbre afin que s'en échappe le premier souffle. Son esprit humain doit céder à la volonté minérale. Il ne matera plus la foule qui peuple son imagination."

Léonor de Recondo, auteure musicienne, a le don, par son écriture, d'imprimer le bon tempo au récit, d'ouvrir notre regard à la beauté et à l'Art et de créer une atmosphère douce, sensible, profonde.

En nous emmenant, avec Michel-Ange dans les carrières de marbre de Carrare, elle accomplit la magie de rendre ce récit de fiction étrangement proche et familier, elle nous immerge à la fois dans la vie simple des tailleurs de pierre, dans ce lieu à la beauté ineffable, "adéquation parfaite entre l'évanescence du ciel et l'inertie de la pierre", et au plus profond des réflexions du sculpteur, sur la vie et sur la mort, sur la présence et l'existence. On sent qu'elle a intériorisé et restitue donc à la perfection le caractère sacré de cet art qui consiste en rien de moins qu'en la création matérielle d’êtres. "La montagne est pleine de personnages qui attendent". Pris dans la pierre, c'est le ciseau de l’artiste qui les libère, les amène au monde et à la lumière.

Comme du marbre le plus pur et le plus sublime, c'est une poussière d'étoiles d'une finesse et d'une subtilité infinies qui enveloppe chaque mot de Léonor de Recondo, sa plume est précise et sûre comme un outil de sculpteur, son écriture limpide, précise, à la fois ciselée et poétique.

Alors, "imperceptiblement, une émotion se fait une place. Infime et pourtant bouleversante".

EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, etFrance Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l'opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l'Opéra national de Montpellier. Cette production fait l'objet d'une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida).
En octobre 2010, elle publie La Grâce du cyprès blanc (roman) aux éditions Le temps qu'il fait et, en janvier 2012, Rêves oubliés chez Sabine Wespieser éditeur.
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CELA A COMMENCÉ COMME TOUTES LES CHOSES IMPORTANTES : PAR HASARD.

19 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CELA A COMMENCÉ COMME TOUTES LES CHOSES IMPORTANTES : PAR HASARD.

D'abord il y a une femme, sonore, immense, "pas à la bonne échelle, plus vaste que nature", un personnage de conte de fées, là "où les proportions sont approximatives et instables". Cette femme, c'est Mrs Winterson, la mère de l'auteur, plus précisément sa mère adoptive car il y a aussi, comme une ombre en creux, la mère biologique, trop jeune à la naissance de son bébé et qui l'a confiée à l'adoption. Mais si ce pâle fantôme traverse le roman, il n'est pas de taille à rivaliser contre l'envahissante, volumineuse et autoritaire Mrs Winterson, "une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d'organes, une thyroïde déficiente, un coeur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers — un mat pour tous les jours et un perlé pour les grands jours". En proposant d'emblée au lecteur, pour préambule de son récit d'enfance, le portrait de cette femme bigote pentecôtiste, oppressante, déséquilibrée, aux avis tranchés et aux préjugés tenaces, Jeanette Winterson présente le personnage central et donne le ton de ses confidences sans complaisance.

Née en 1959 à Manchester, adoptée par les Winterson à "plus de six semaines mais moins de six mois", Jeanette vit jusqu'à l'âge de 18 ans à Accrington, petite ville industrielle du Lancashire, entre une mère tyrannique et un père effacé. La petite maison est remplie d'interdits et de punitions mais vide d'amour et de livres. Entre elle et sa mère "l'amour n'était pas une émotion ; c'était le terrain miné qui (les) séparait". Et pour des raisons obscures et absurdes, tout livre est banni. Pour assouvir son désir d'évasion, il ne reste donc à la jeune fille que la bibliothèque municipale où elle lit de façon intensive et déterminée tous les livres de littérature anglaise, de A à Z. C'est ainsi qu'elle découvre qu'un "livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l'ouvrez. Vous en passez le seuil." Et vous n'en revenez pas. "La littérature et la poésie sont des médicaments, des remèdes. Elles guérissent l'entaille pratiquée par la réalité sur l'imagination."

C'est donc une mélodie sur deux tons que Jeanette Winterson compose son récit. Un ton âpre, cru, truculent, teinté d'une ironie mordante et cruelle, pour les épisodes de son enfance, le portrait de sa mère, les blessures et les humiliations. Et un ton doux, rêveur, poétique, inspiré, passionné, pour toutes les réflexions sur l'écriture, la littérature et l'amour.

Grâce à cette double tonalité, l'auteure nous fait pleinement ressentir la distance entre elle et sa mère, une distance qui ne cessera de se creuser et qui est tout entière résumée dans la phrase lapidaire prononcée par la mère à sa fille qui tente d'expliquer, de "justifier" son homosexualité en invoquant le bonheur : "pourquoi être heureux quand on peut être normal ?" Cette interrogation jetée sur le pas de la porte est bien plus profonde qu'il n'y paraît car tout est dit des visions antagonistes des deux femmes. La mère n'aspire qu'à être normale quand la fille ne désire rien d'autre qu'être heureuse. Cette interrogation vient placer aussi au second plan le récit cette l'enfance malheureuse vécue dans une sorte de "conspiration du silence" pour mettre au premier plan le thème essentiel de cet ouvrage : l'émancipation, le chemin vers une libération, long et difficile tant il est vrai qu'il "faut beaucoup plus de temps pour s'extirper du lieu psychique que du lieu physique". Même hors du foyer familial étouffant – "mon père était malheureux, ma mère était dérangée. Nous étions des réfugiés dans notre propre vie" – il faudra du temps à Jeanette pour parvenir à la libération de son corps et des carcans sociaux, de la révélation de son homosexualité au choix de son destin. S'émanciper, s'assumer seule, satisfaire sa soif de savoir, oser écrire et devenir écrivain. Découvrir que le langage littéraire, davantage encore que la littérature est le point d'ancrage et le point d'horizon de cette libération. Vivre l'amour aussi, "l'amour. Le mot difficile. Où tout commence, où tout revient toujours. L'amour. Le manque d'amour. La possibilité de l'amour."

Récit autobiographique, récit d'initiation et de retrouvailles, manifeste féministe et féminin, l'ouvrage de Jeanette Winterson est aussi, surtout, une ode aux mots, à la lecture et à l'écriture. "Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’il existe deux types d’écriture ; celle que l’on écrit et celle qui nous écrit. Celle qui nous écrit est dangereuse. Nous allons là où nous ne voulons pas aller. Nous regardons où nous ne voulons pas regarder". C'est pour cela qu'il est urgent, impératif, d'écrire. D'écrire sa vie, de s'écrire soi, d'écrire le monde.

"Raconter une histoire permet d'exercer un contrôle tout en laissant de l'espace, une ouverture. C'est une version mais qui n'est jamais définitive. On se prend à espérer que les silences seront entendues par quelqu'un d'autre, pour que l'histoire perdure, soit de nouveau racontée. En écrivant, on offre le silence autant que l'histoire. Les mots sont la part du silence qui peut être exprimée."

À LIRE AUSSI, DE JEANETTE WINTERSON :

LES ORANGES NE SONT PAS LES SEULS FRUITS (Oranges are not the only fruits)

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ENTRE REJET ET FASCINATION

18 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

ENTRE REJET ET FASCINATION

Christine Angot est le genre d'écrivain qu'on aime détester et qu'on hésite à admirer. Sans conteste la lecture de ce récit qu'on ne saurait qualifier de roman est pour le moins dérangeante et nous laisse partagés entre divers sentiments.

Impossible d'abord de résumer les quelques cent pages de cette "semaine de vacances", il n'y a pas véritablement d'histoire déroulée, il s'agit bien plutôt de moments juxtaposés comme autant de clichés photographiques qui captent les instants et les mouvements en rafales pour les exposer au lecteur.

D'aucuns ont critiqué ce qu'ils voyaient comme de l'indécence, de l'exhibitionnisme malsain. On peut penser peut-être cela à l'évocation du sujet de l'ouvrage, en le parcourant comme n'importe quel livre, mais on ne peut plus en rester à ce simple préjugé en le lisant avec attention, en n'en restant pas à la surface des mots mais en s'attachant à leur pouvoir évocateur, à ce qu'ils contiennent en creux, à ce qu'ils veulent signifier profondément. La succession et la répétition de scènes obscènes, sordides, révoltantes, n'est pas gratuite, n'est pas une posture d'écrivain destinée à faire peur, encore moins à se mettre en scène. Je n'ai trouvé ni complaisance ni nombrilisme dans ce récit, juste une volonté – une nécessité de donner à voir et à comprendre, si tant est que l'on puisse...

Derrière les phrases qui s'enchaînent implacablement, derrière les mots jetés sans respirer, sans prendre le temps de souffler se lisent la violence sourde et la souffrance muette, l'emprise et la soumission, l'attirance et le dégoût.

Les paroles et les expressions employées sont simples, crues sans provocation. Tout est décrit telle que la jeune fille le vit, quotidiennement, de façon affreusement banale. Tout est raconté de la manière la plus juste, la plus sobre possible car le but n'est pas de se vautrer dans le pathos mais de dire les choses. Les dire pour qu'enfin on les entende. Les dire parce que les tabous font mal, eux aussi. Les dire parce que le silence est une violence, parfois. D'où ce récit nécessaire, impératif, vital. L'écriture comme analyse, la publication comme exutoire.

La lecture de ce livre n'est ni agréable ni plaisante, encore moins divertissante. C'est une lecture à fil tendu, acéré, tranchant dans le vif. Une lecture qui dérange, qui fait mal, qui fait réfléchir et dont on ne sort pas indemne.

Parce que c'est aussi ça, parfois, la littérature.

À LIRE AUSSI, DE CHRISTINE ANGOT :

L'INCESTE

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"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"

15 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"

"Magnus ? Qui est Magnus ?

Magnus est un ourson de taille moyenne, au pelage très râpé, marron clair faiblement orangé par endroits. Il émane de lui une imperceptible odeur de roussi et de larmes. Ses yeux sont singuliers, ils ont la forme et le doré – un peu fané – de la corolle de renoncules, ce qui lui donne un regard doux, embué d'étonnement.

Magnus est un homme d'une trentaine d'années, de taille moyenne, aux épaules massives, au visage taillé à la serpe. Il émane de lui une impression de puissance et de lassitude. Ses yeux, brun mordoré virant parfois à l'ambre jaune, sont enfoncés dans l'ombre de ses orbites, ce qui lui donne un regard singulier – de rêveur en sentinelle."

L'identité de l'ourson en peluche est certaine, son nom est inscrit en lettres de couleurs sur le carré de coton enroulé autour de son cou. L'identité de l'homme qu'il accompagnera toute sa vie, du petit garçon au vieil homme, est plus changeante. "Lui, plus que quiconque, aimerait savoir qui il est exactement." Mais "d'un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges, puis gauchie par le temps, hantée d'incertitudes, et un jour soudainement porté à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ? Une esquisse de portrait, un récit en désordre, ponctué de blancs, de trous, scandés d'échos, et à la fin s'effrangeant"...

Enfant, Magnus s'appelait encore Franz-George, des deux noms de ses oncles morts à la guerre. Suite à une très forte fièvre à l'âge de 5 ans, le petit garçon a perdu la mémoire et sa maman consacre tout son temps et toute son énergie à rééduquer sa parole et à reconstituer sa mémoire en lui restituant le passé qu'il a perdu qu'elle lui raconte épisode par épisode, comme un feuilleton, un "feuilleton en forme de conte qui l'enchante, car, comme tout conte, il brasse le terrible et le merveilleux".

En réalité, c'est toute la vie du petit Franz-George qui ressemblera à cela, à un feuilleton en forme de conte mêlant le pire au meilleur, le plus ignoble au plus beau. L'ourson Magnus sera à la fois le témoin et le confident de chacun des épisodes de cette vie mouvementée.

Alors que sa mère "le cajole en le berçant de récits", son père, grand médecin, est souvent absent et ne s'occupe pas de lui, sauf pour lui adresser des reproches. Le petit garçon souffre de ne pouvoir dire à son père ce qu'il ressent et de ne pas savoir plaire à cet homme qu'il aime et admire, surtout lorsque, se transfigurant en roi prodigue, il chante de sa superbe voix de baryton basse des airs de Bach, Schubert ou Schütz.

À la fin de la guerre – la Seconde Guerre Mondiale – toute la famille est obligée de fuir, vers le sud, de quitter leur maison, leurs connaissances, jusqu'à leurs noms et prénoms. Le petit Franz-George Dunkeltal devient simplement Franz Keller, "seul l'ours Magnus a le droit de conserver intacte son identité." Le petit garçon ne comprend rien à cette fuite, personne ne lui explique rien, et docile, il obéit à ces adultes "dont tant de paroles et de comportements lui demeurent énigmatiques ; il garde pour lui ses étonnements, ses doutes et ses questions, et les laisse mûrir dans sa solitude". Le père s'en va, seul, les laisse, lui et sa mère dans l'attente. "Les jours passent, à la fois mornes et éprouvants, plombés par le manque, par l'attente et l'anxiété". Le père revient, mais rapidement repart, en éclaireur, pour le Mexique où Franz et sa mère le rejoindront plus tard. Attendre encore, dans une tension et une incertitude plus grandes qu'auparavant, avec de nouveaux questionnements, bien plus effrayants ceux-là, provoqués par la tenue des procès d'après-guerre dans lesquels le nom de son père, ainsi que ceux de ses amis, ont été abondamment cités. "Son père est déclaré «criminel de guerre», la démesure de l'expression rend celle-ci inconcevable", Franz ne saisit pas bien ce que signifie cela ou plutôt, il préfère éviter de se confronter à une réalité aussi hideuse, ignoble, cruelle. Trois ans après son départ pour le Mexique, leur parviennent enfin des nouvelles mais pas celle qu'ils attendaient : Clément Dunkeltal, alias Otto Keller, alias Felipe Gomez Herrera, est mort là-bas. Il avait été condamné par contumace à la prison à vie pour ses activités de médecin SS ayant pris directement part à l'extermination de Juifs dans les camps où il a exercé.

Il n'y a donc plus rien à attendre, le rêve d'échappée belle de la mère "vient de se fracasser sur le vide". Elle confie donc son fils à Lothar, son frère exilé en Angleterre. Elle-même se laissera mourir quelques semaines plus tard.

Nouveau changement, nouveau pays, nouvelle langue. Heureusement, l'ourson Magnus est là, dans la valise, fidèle compagnon de tous les déchirements et de tous les exils. Mais si la peluche conserve une fois encore son patronyme, Franz, lui, doit en changer une fois encore. Il devient Adam Schmalker et se greffe, plus ou moins, à la famille de Lothar. C'est lui qui instruit peu à peu le jeune garçon des faits, "étonné de constater à quel point l'enfant a été maintenu dans l'ignorance de presque tout, et aussi combien il s'est complu dans cette fausse ingénuité". La réalité cruelle, horrible, du Reich et de la collaboration de certains membres de sa famille lui explose brutalement au visage. Mais même si la vérité est terrible, Adam est arrivé à un âge où elle devient nécessaire, et où il va commencer à la rechercher, envers et contre tout. "Il a reconstitué une partie du puzzle familial qui ressemble bien davantage à un tableau d'Otto Dix, de George Grosz ou d'Edvard Munch qu'à la peinture romantique que lui présentait sa mère."

Il manque alors encore beaucoup de pièces à ce puzzle et Franz-George-Adam-Magnus n'aura de cesse de tenter de les retrouver et de reconstituer la mosaïque éclatée de son identité. Cette quête le mènera au Mexique, là où son père avait trouvé refuge et a trouvé la mort. Il y rencontre May et Terence Gleanerstones, un couple surprenant et fascinant. Parti vers Comala à la recherche du tombeau de son père ou d'une hypothétique explication, il sait très bien "que sa chasse est absurde, vouée à l'échec mais il ne désarme pas." À force d'obstination et de soleil brûlant, Adam, victime d'une insolation se retrouve à l'hôpital. Pendant les deux jours où il est en proie à la fièvre et au délire, lui est révélée une partie de son identité, en creux. Il ne sait pas encore exactement qui il est mais il sait désormais qui il n'est pas : il n'est pas le fils de Clemens Dunkeltal et son vrai prénom est Magnus.

"Ici commence l'histoire de Magnus", une pièce majeure du puzzle a été placée, mais la quête d'identité et de sens n'est pas terminée pour autant, il manque encore des fragments pour que la mosaïque soit reconstituée, si tant est qu'elle puisse l'être vraiment...

Comme la quête de Magnus, le roman de Sylvie Germain est organisé en fragments numérotés et entrecoupés de notules, de résonances, de séquences, d'échos, de litanies, d'intercalaires, d'éphémérides et de poèmes qui chacun apporte une petite pierre à l'édifice. Cette structure permet de rendre parfaitement compte des méandres de la mémoire morcelée de Magnus, des tours et détours de son existence, des incertitudes et doutes de sa quête. Le style est magnifique et émouvant, l'écriture est ciselée, nuancée, subtile, à la fois douloureuse et lumineuse, profonde et aérienne. Les mots délicatement choisis et leurs sonorités renforcent la beauté des images et l'expression des sentiments, heureux ou malheureux.

"Tant pis pour le désordre, la chronologie d'une vie humaine n'est jamais aussi linéaire qu'on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture car de toute mémoire. Les mots d'un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d'une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n'est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle, affluant de toute parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

En chacun la voix d'un souffleur murmure en sourdine, incognito – voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu'on tende l'oreille.

Écrire, c'est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots."

"AVANT, AU VIF DE L'INSTANT PRÉSENT"
Sylvie Germain a reçu en 2005 le Prix Goncourt des Lycéens pour Magnus.

"Quand j’écris un roman, je ne pars jamais d’une idée précise, ni même d’un plan. A l’origine, il s’agit plutôt d’une image mentale, souvent énigmatique, qui s’impose à moi et s’enrichit peu à peu de mes pensées, de mes émotions.

A quoi bon écrire si je ne suis pas la première surprise ?"

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LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

14 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

Au commencement et au centre de ce deuxième roman de François Garde, il y a un court et mystérieux manuscrit, trois pages qui relate une histoire, vécue ou fictive, on ne sait... Ces trois pages, c'est Philippe Zafar, le narrateur, qui les retrouve en triant et classant les archives de feu Thomas Colbert, un magnat du commerce maritime. C'est que Zafar, jeune Libanais élevé en Californie, s'est créé un métier pour le moins original : il est curateur de documents privés, c'est-à-dire qu'il se charge de mettre de l'ordre dans les papiers des défunts, de redonner une apparence convenable aux innombrables documents entassés au cours d'une vie. Les familles éplorées – ou débordées – , pas toujours disposée à raviver chagrins et tourments, en sont très reconnaissantes au jeune homme. «De même que les professionnels rigoureux et sans visage assuraient la toilette mortuaire et rendaient à la famille un défunt présentable, de même un autre professionnel anonyme avait su ranger les papiers épars, et ne laisser à la famille que les choix essentiels.»

Ce manuscrit, donc, il l'exhume du fond d'un tiroir. À la première personne, un narrateur évoque un épisode de sa vie : à 23 ans, matelot en escale dans un port, il fut payé trois couronnes pour avoir un rapport sexuel avec une femme masquée, sans doute issue de la bonne société, en présence du médecin qui l'avait "recruté" pour ce "travail"...

Ces trois pages sont-elles un "souvenir de jeunesse, une allégorie, une brève nouvelle ?" Le matelot est-il Thomas Colbert jeune ? Lorsqu'il révèle l'existence de ce manuscrit à sa veuve, celle-ci demande à Zafar de prolonger sa mission et de mener l'enquête, en toute discrétion bien évidemment car si le narrateur était bien son mari, la brève étreinte aurait pu aboutir à la naissance d'un enfant, ce qui pourrait avoir d'importantes conséquences car alors, la fortune de Colbert reviendrait à cet héritier.

De registres de la marine marchande en nouvelle de Karen Blixen, de manuels de numismatiques en livres d'histoire, de rencontres en entretiens, nous suivons Philippe Zafar sur la piste de Thomas Colbert aux Etats-Unis, en France, jusque sur l'île tropicale de Bourg-Tapage, une ancienne (et fictive) colonie française. Le défunt y avait effectué un court passage en 1949, au cours duquel, peut-être, il avait vécu l'épisode narré dans le manuscrit.

En quête d'un enfant caché et inconnu, d'un mari infécond et d'une épouse masquée, le narrateur se fait détective, interroge les textes mais aussi les hommes, en particulier les habitants de l'île. Ce faisant, il découvre assez rapidement les origines du fils mystérieux et l'existence complexe de la famille Tobias. Il s'intéresse alors de plus près à la généalogie de cette lignée étonnante, étrangement reliée à Thomas Colbert, et découvre par là même l'histoire de cette île australe où la femme est celle qui transmet l'appartenance. «Ce sont les femmes qui font les Insulaires […] C'est la tradition. Les hommes ça va ça vient. Seules les femmes insulaires font des Insulaires. Nos femmes sont notre trésor.»

Au fil de ce passionnant périple, le narrateur investit avec curiosité et intelligence la question des origines et de la filiation, interrogeant aussi les siennes, Libanais vivant aux Etats-Unis... Lui, qui s'est inventé un métier d'examiner les archives et les souvenirs des autres, de classer leurs secrets de famille, s'est toujours appliqué à occulter les siens.

Ce roman d'aventure(s) est l'occasion aussi pour l'auteur d'aborder la question délicate de la décolonisation, entraînant le roman et le lecteur vers une réflexion politique, parfois même philosophique lorsqu'il s'agit de se demander si la vérité doit forcément être révélée, au mépris des conséquences sociales et personnelles...

On regrettera certaines digressions, savantes certes, mais trop longues et les parenthèses personnelles du narrateur, maladroites. Les interrogations que font naître l'enquête en son esprit aurait pu être intéressantes si elles n'étaient pas posées ci et là, manquant de cohérence et de pertinence parfois.

Cependant, l'écriture sobre, classique, désuète parfois, confère au récit un charme certain, une élégance agréable. Le rythme est posé sans être lent, ce qui permet à l'enquête d'être bien menée et à la réflexion d'être nourrie.

Roman d'aventures et d'intelligence, "Pour trois couronnes" nous amène à comprendre "qu'une vie, ce n'est pas seulement la somme des choix que l'on fait. Elle est cette somme multipliée par le regard des autres, et divisée par le coefficient imprescriptible du hasard."

LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

À LIRE AUSSI DE FRANÇOIS GARDE :

CE QUIL ADVINT DU SAUVAGE BLANC (qui a reçu 8 Prix dont le Prix Goncourt du Premier Roman et le Prix Roblès en 2012)

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PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (3)

12 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (3)

Le jury du Prix Femina a dévoilé aujourd'hui sa première sélection de 15 romans français et 14 étrangers en lice pour cette récompense qui sera décernée le 6 novembre.

ROMANS FRANÇAIS :

- Laura Alcoba, "Le bleu des abeilles" (Gallimard)
- Tristan Garcia, "Faber. Le Destructeur" (Gallimard)
- Brigitte Giraud, "Avoir un corps" (Stock)
- Mikaël Hirsch, "Avec les hommes" (Intervalles)
- Pierre Lemaitre, "Au revoir là-haut" (Albin Michel)
- Charif Majdalani, 'Le dernier seigneur de Marsad" (Seuil)
- Leonora Miano, "La saison de l'ombre" (Grasset)
- Céline Minard, "Faillir être flingué" (Rivages)
- Véronique Ovaldé, "La grâce des brigands" (L'Olivier)
- Eric Pessan, "Muette" (Albin Michel)
- Olivier Poivre d'Arvor, "Le jour où j'ai rencontré ma fille" (Grasset)
- Patricia Reznikov, "La transcendante" (Albin Michel)
- Laurent Seksik, "Le cas Eduard Einstein" (Flammarion)
- Jean-Philippe Toussaint, "Nue" (Minuit)
- Karine Tuil, "L'invention de nos vies" (Grasset)

ROMANS ÉTRANGERS :
- Martin Amis, "Lionel Asbo" (Gallimard) - Grande-Bretagne
- Nadeem Aslam, "Le jardin de l'aveugle" (Seuil) - Grande-Bretagne/Pakistan
- Jaume Cabré, "Confiteor" (Actes Sud) - Espagne
- Junot Diaz, "Guide du looser amoureux" (Plon) - Etats-Unis
- Louise Erdrich, "Dans le silence du vent" (Albin Michel) - Etats-Unis
- Richard Ford, "Canada" (L'Olivier) - Etats-Unis
- Alan Hollinghurst, "L'enfant de l'étranger" (Albin Michel) -
Grande-Bretagne
- Eun Ja Kang, "L'étrangère" (Seuil) - Corée du Sud
- Laura Kasischke, "Esprit d'hiver" (Bourgois) - Etats-Unis
- Colum McCann, "Transatlantic" (Belfond) - Irlande
- Patrick McGuiness, "Les cent derniers jours" - Grande-Bretagne
- Anouk Markovits, "Je suis interdite" (Lattès) - Etats-Unis
- Melania Mazzucco, "La longue attente de l'ange" (Flammarion) - Italie
- Sarah Quigley, "La symphonie de Leningrad" (Mercure de France) -
Nouvelle-Zélande.

PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (3)

Je vote :

LE CAS EDUARD EINSTEIN de Laurent SEKSIK pour les romans français

CONFITEOR de Jaume CABRÉ pour les romans étrangers

PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (3)

Le Prix de Flore a lui aussi dévoilé sa première sélection, 10 romans français sont en lice :

Nelly Alard, Moment d'un couple (Gallimard)
Xavier Boissel, Autopsie des ombres (Inculte)
David di Nota, Ta femme me trompe (Gallimard)
Olivier Lebé, Repulse Bay (La Grande Ourse)
Alizé Meurisse, Neverdays (Allia)
Fabien Prade, Parce que tu me plais (NiL)
Monica Sabolo, Tout cela n'a rien à voir avec moi (Lattès)
Sacha Sperling, J'ai perdu tout ce que j'aimais (Fayard)
Flore Vasseur, En bande organisée (Editions des Equateurs)
Marc Weitzmann, Une matière inflammable (Stock)

PRIX LITTÉRAIRES : PREMIÈRES SÉLECTIONS (3)

Je choisis MOMENT D'UN COUPLE de Nelly ALARD.

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