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L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR

28 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR

De passage à Hambourg et entre deux répétitions du Deuxième Concerto de Brahms – cette œuvre qu'il a "composée pour qu'elle outrepasse les capacités féminines"... – Hélène Grimaud s'aventure au hasard dans la ville, déambule dans un quartier désert et sombre, jusqu'à ce que ses pas l'amènent devant un magasin insolite, "bric-à-brac, moitié antiquités, moitié brocante, qui semblait s'ouvrir, depuis l'entrée, en arrière-salles multiples, un labyrinthe de niches où des vestiges des siècles antérieurs s'étaient exilés du temps et des modes". Dans l'atmosphère étrange de cette boutique, dans "un de ces moments un peu absurdes, vaguement irréels, vécus comme dans une fièvre légère", elle finit par buter sur ce qui va changer sa vie "et (la) conduire au secret bouleversant" qui sera le point de départ du roman et de l'enquête qu'elle va mener pour le percer. Son destin vient de trébucher sur "un gros manuscrit qui, étrangement, gisait à même le sol et dont s'échappaient des partitions de musique". Elle l'achète pour une somme dérisoire et ne se décide à l'ouvrir que deux jours plus tard. Elle découvre alors qu'il s'agit d'un manuscrit signé de Karl Würth, le pseudonyme de Brahms, avec des gravures de Max Klinger qui lui semblent raconter très exactement les concertos qu'elle est en train de répéter, des partitions, des dialogues, des dessins, et deux photos...

Intriguée, fascinée par ce trésor entre ses mains, Hélène Grimaud s'applique à mettre de l'ordre dans ces feuillets, d'y trouver une chronologie, une logique, sentant "entre tous ces éléments un lien mystérieux et agissant".

Dès lors, le roman alterne entre le récit de Brahms – nouvelle fantastique ou transcription d'une expérience personnelle véridique et effrayante, on ne saura jamais... – et les résonances qu'il fait entendre à Hélène Grimaud dans sa vie, dans son interprétation musicale et quant à ses préoccupations écologiques. Car Brahms raconte dans ce mystérieux manuscrit un voyage étrange dans les forêts tourmentées, hantées, des bords de la Baltique, un voyage aux limites du réel et de l'imaginaire, où "les frontières entre raison et déraison se brouillent", où, dans un état semi-conscient, semi-comateux, il est d'abord effrayé par le silence assourdissant de la nature puis il entend les animaux qu'il rencontre lui parler. Le loup d'abord, puis le cygne... Le cygne qui le premier fut victime de la terrible grippe aviaire.

"La création tout entière joue une musique qui la maintient en vie, par quoi elle s'auto-enfante ! Ainsi est-elle en train de renoncer à la jouer ! La nature s'enferme peu à peu dans un mutisme suicidaire !"

Troublée par ce message qu'elle ressent comme prémonitoire au regard de toutes les catastrophes, de tous les désastres, de tous les massacres infligés à la nature, Hélène Grimaud y voit comme un appel à poursuivre, à reprendre de plus belle le combat, à "retrousser les babines, montrer les crocs et (se) battre".

Tout le livre est imprégné du romantisme allemand le plus effréné, douloureux souvent, en quête d'absolu et d'harmonie avec les forces profondes de la natures... "Les parallèles ne (cessent) plus de se dessiner entre le présent et le passé que hantait Johannes Brahms. Les coïncidences se (révèlent) de plus en plus troublantes"...

On oscille entre roman fantastique et récit autobiographique, une lisière subtile où Hélène Grimaud dit son inquiétude devant l'état du monde et son futur désastreux si les hommes continuent de massacrer la planète, sa désolation face à cet esclavage consenti au pouvoir absolu de l'argent, face à la dictature de l'avoir primant sur l'être, face à l'affrontement entre deux logiques inconciliables : le sacré et le profit. Mais elle exprime aussi magnifiquement son amour de la musique, sa passion pour l'œuvre de Brahms, qui lui est "plus intime que n'importe quel autre compositeur", celui sans qui elle ne pourrait pas vivre. "Cette musique m'a proprement révélée. Elle m'a appris à résoudre l'apparent dilemme entre les voix supérieures et inférieures", elle lui fait ressentir "la sensation physique d'une ouverture sans fin qui vous déploie dans une dimension supérieure."

"Il y a chez Brahms, et qui me ressemble, cette tentation de la nuit que dépasse et transfigure une joie plus haute, plus forte, enracinée dans toute la création."

Si son inquiétude pour la planète lui donne une envie impérieuse de se rapprocher de ses loups adorés, de mettre les mains dans leur fourrure, elle prend également conscience de "la transformation intérieure de chaque individu qu'exigera le changement de nos modes de vie" et de l'évidence que seuls l'art et la musique pourront nous y aider. "Ils s'offrent comme les recours universels à la crise écologique, qui est une crise spirituelle. (…) Jamais, comme à cet instant précis, la musique, parce qu'elle n'existe que lorsqu'elle s'incarne dans le jeu d'un interprète, ne m'a autant rappelée à mon devoir de création, ne m'a rappelé avec autant de force que je suis née pour créer, non pour détruire".

Avec ce Retour à Salem, Hélène Grimaud nous offre un ouvrage virtuose, aux confins du mystère et de l'irrationnel, un ouvrage enfiévré, passionné, virevoltant, à la fois résolument romantique et terriblement contemporain qui nous invite à laisser "résonner en musique les mots qu'aimait répéter Johannes Brahms : «Cherchez en vous-même, non en moi.»"

L'ESSENCE DE LA MUSIQUE EST DANS LE DEVENIR
Née en 1969 à Aix en Provence, Hélène Grimaud découvre le piano à l'âge de 7 ans et entre au Conservatoire de Paris à 13 ans.

En 1987, elle participe au Midem à Cannes et au Festival de la Roque d'Anthéron. En 1990, elle fait une longue tournée aux Etats-Unis et l'année suivante, s'établit à Tallahassee, en Floride. Elle y fait la rencontre d'une louve et se passionne alors pour ces animaux. Elle étudie leurs moeurs et leurs comportements, décide de créer une fondation et un parc consacrés à leur étude et à leur réhabilitation. Elle obtient un diplôme d'éthologie, indispensable pour ouvrir un tel centre.

Au printemps 1997, elle co-fonde avec le photographe J.Henry Fair le Wolf Conservation Center à South Salem (état de New-York) : une organisation privée à but non lucratif, visant à étudier et promouvoir la sauvegarde du loup.

Hélène Grimaud est aujourd'hui correspondante de plusieurs organisations scientifiques et oeuvre pour la réintroduction du loup dans son milieu naturel.

En 2006, elle quitte les Etats-Unis pour vivre quelques temps à Berlin. Elle réside actuellement en Suisse, avec son compagnon, le photographe Mat Hennek, et les deux enfants de celui-ci qu'elle a adoptés.

Elle a publié deux livres : VARIATIONS SAUVAGES (en 2003) et LEÇONS PARTICULIÈRES (en 2005) et plus de 20 albums consacrés entre autres à Brahms, Beethoven, Mozart, Bach, Rachmaninov, Chopin, Bartok ou Schumann.
À écouter avant, pendant et après la lecture du roman...

À écouter avant, pendant et après la lecture du roman...

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C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE

27 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE

Disparaître subitement, partir sans se retourner et sans laisser de traces, échapper à son destin, recommencer sa vie ailleurs, sous un autre nom ou dans l'anonymat, c'est souvent un fantasme mais au Japon, c'est une tradition, héritée de l'époque féodale et qui est redevenue, à cause de la crise, d'actualité. Pour différentes raisons dont la principale est le surendettement, recensées dans un chapitre intitulé "Liste des raisons de disparaître", des milliers d'individus fuient leur famille et leur existence, deviennent des fantômes, des ombres errantes. C'est ce que fait Kaze, "l'évaporé" du roman, qui pour d'obscurs motifs a été "remercié" par son patron : il laisse une lettre, ses clés, son téléphone, son portefeuille, sa femme, sa maison, sa vie, "ferme les yeux. Serre les dents. Vomit et pleure, à l'intérieur". Il disparaît dans la nuit, il disparaît de la vie. Il s'évapore comme la fumée des cigarettes qu'il fume désormais par deux. Même si "c'est un désastre, l'exil, un naufrage", il n'a pas d'autre choix.

De l'autre côté du Pacifique, aux Etats-Unis, un homme s'apprête à partir, lui aussi, mais sans le vouloir vraiment. C'est Richard B., détective privé au grand cœur, poète à ses heures, menant ses enquêtes avec tact et délicatesse. Il déteste les voyages mais fait néanmoins sa valise pour les beaux yeux de la femme qu'il n'a jamais cessé d'aimer bien qu'elle l'ait laissé un an auparavant "au bord du gouffre, en tout cas du caniveau", Yukiko, une ravissante Japonaise aux cheveux "d'un noir qui n'existe que dans ses cheveux, lorsqu'elle bouge, mats et brillants à la fois". Yukiko s'est installée en Californie pour y vivre son rêve américain ; actrice sans emploi, elle est également serveuse. Rappelée au Japon suite à la brutale disparition de son père, elle demande à Richard de l'accompagner pour l'aider à le retrouver.

On comprend rapidement que le père de Yukiko n'est autre que Kazehiro, devenu Kaze dans son "évaporation". Pour elle, ce retour au pays natal est troublant, elle se sent d'abord elle-même comme évaporée, déconnectée, étrangère presque. Puis "tout lui revient, c'est tout le Japon d'un coup, violent, viscéral, elle peut le sentir envelopper sa peau, son visage, et la Yukiko en elle qui vient de reprendre ses esprits, celle qui n'était jamais partie et n'avait fait que rétrécir en elle, avec ses cheveux longs et japonais, ses yeux presque fermés, sa bouche dans l'attente de parler sa langue"... Richard, lui, reste mal à l'aise, analphabète, ne parlant ni ne comprenant le japonais ; pour le reste, "il s'attendait à tout et il a tout eu" : "tous les clichés du Japon sont vrais, même ceux qui se contredisent. (…) Il n'y a aucun exotisme."

Commence alors l'enquête sur les traces de cet homme presque jamais nommé, personnage tout juste évoqué quoique central – "on ne parle pas des johatsus (les évaporés), ça porte malheur". Et ni son épouse, ni ses anciens collègues, ne savent rien, n'envisagent rien, aucune esquisse d'explication ne se dessine, aucune piste n'émerge. Yukiko s'en remet à Richard qui piétine dans son enquête, freiné par la barrière de la langue et les concepts japonais qui lui restent abscons. Seul le roman – le romancier – peut dès lors nous mener sur les traces de l'évaporé, sans restreindre ce tabou japonais à sa dimension fataliste. Avec le jeune et attachant Akainu, Kaze lutte, cherche à donner une signification à sa disparition, parvient à se réinventer. En réalité, c'est Kazehiro qui s'évapore, donnant naissance à Kaze, homme blessé en quête de compréhension, d'apaisement, de sens. Akainu, survenu par hasard à ses côtés, est un jeune garçon de quatorze ans, survivant de la catastrophe de Fukushima, dont l'histoire personnelle se dévoile peu à peu, faisant surgir l'émotion à chaque instant vécu ou remémoré. Lui et Kaze sont "deux étrangers complices d'anonymat dont le lien repos(e) justement sur la clandestinité", mais leur complicité insolite va les amener chacun à avancer, l'un vers son passé douloureux et refoulé pour retrouver sa vie, l'autre vers son avenir pour se réinventer une nouvelle vie en échappant au système, en échappant au Japon.

Par l'intermédiaire de ce duo, Thomas B. Reverdy nous ouvre le monde des évaporés, des "invisibles", de ces hommes-ombres réduits non seulement à la non-existence mais aussi à la misère, à la précarité du travail journalier, à l'exploitation dans les ruines contaminées de la catastrophe. Ils survivent plus qu'ils ne vivent et Kaze est le symbole de la possibilité d'une renaissance dans un espace de désespoir et de désolation.

Par le subtil jeu des points de vue et les regards croisés des personnages, articulé autour d'une quête et d'une fuite, oscillant entre ombre et lumière, le roman de Thomas B.Reverdy est un livre rare et envoûtant qui mêle avec habileté et délicatesse enquête policière, poésie, histoire d'amour sur fond de panorama d'un pays meurtri et en crise, avec de magnifiques descriptions sous forme de rêves dans lesquelles le lecteur est intimement impliqué. Mais ces images presque documentaires, rapportées par l'auteur de son séjour à la Villa Kujoyama, se heurtent à l'indicible des destinées humaines, laissant place à un charme mystérieux, entre réalité et rêve, entre prose et poésie, dans ce roman infiniment beau et sensible, un peu mélancolique, qui nous emporte plus profond des âmes, là où les personnages se retrouvent après s'être égarés. Avec cet espoir, toujours, qu'on peut repartir, que "parfois, pour survivre, il faut partir" et se réinventer.

Et "après tout, on n'est pas obligé de savoir comment ça finit" puisque de toute façon, "la vie est complètement hors de contrôle"...

C'EST UNE HISTOIRE JAPONAISE
Thomas B. Reverdy, né en 1974 est agrégé de Lettres Modernes et enseigne au lycée Jean Renoir à Bondy. Il a raconté son expérience de professeur dans LE LYCÉE DE NOS RÊVES, co-écrit avec Cyril Delhay, alors responsable du programme "Convention d'Education Prioritaire", à Sciences-Po.

Ses trois premiers romans, LA MONTÉE DES EAUX (Seuil, 2003), LE CIEL POUR MÉMOIRE (Seuil, 2005) et LES DERNIERS FEUX (Seuil, 2008 - Prix Valéry Larbaud), constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l'amitié et de l'écriture.

L'ENVERS DU MONDE (Seuil, 2010) rompt avec cette veine autobiographique en proposant une intrigue policière aux implications morales et philosophiques dans le New-York de l'après 11-Septembre.

​Il a également participé en 2009 à un ouvrage collectif intitulé COLLECTION IRRAISONNÉE DE PRÉFACES À DES LIVRES FÉTICHES (Ed.Intervalles)
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ÉCRIRE POUR RESTER EN VIE

25 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

ÉCRIRE POUR RESTER EN VIE

"En écrivant ce livre, je pensais me sauver du désastre qu'à été notre enfance -nous étions des enfants sans valeur aux yeux de nos parents qui ne nous avait pas voulus- sauver ce qui pouvait l'être pour faire de ce bric-à-brac une oeuvre, et j'aurai été cette oeuvre, n'est ce pas, mais apparemment tout le contraire est en train de se passer- en me ramenant au dépit qu'éprouvait notre mère lorsqu'elle se découvrait enceinte, la haine des miens, me pousser à me demander si je vais garder ce livre ou le mettre à la poubelle".

Inlassablement, Lionel Duroy consacre son œuvre à disséquer ce même désastre. De livre en livre, il explore les mêmes obsessions, les mêmes blessures, les mêmes sentiments, mais sans jamais se redire tout à fait.

Dans "Vertiges", son propos est "d'expliquer la lente destruction avec Esther". Au moment où le couple se sépare, Augustin – le double de Lionel Duroy – se souvient de sa rupture avec Cécile, sa précédente épouse, leur éloignement progressif, après que Cécile est tombée amoureuse de l'architecte de leur nouvelle maison où ils venaient d'emménager avec leurs deux enfants. Il se remémore la vie ensuite, la naissance de deux autres enfants, l'achat d'une maison de campagne, quelques infidélités, son activité de prête-plume... Peu à peu s'insinue et s'amplifie en lui une douleur intérieure insupportable qui le pousse à s'enfuir dans les Balkans en guerre, l'écarte de sa vie quotidienne, jusqu'à être enfermé dans une solitude absolue où seule l'écriture le maintient en vie.

«Vertiges s’inscrit dans une même démarche que Le Chagrin, explique son auteur: une volonté de remonter à la source et de tout ré-expliquer, de tout réviser, avec le souci de tout nommer. Ici, j’essaie de comprendre où naissent les relations amoureuses, comment une chose qui, au départ, nous transporte, se transforme en quelque chose de très destructeur.»

Pour effectuer ce travail d'analyse, Lionel Duroy retranscrit minutieusement chaque instant, chaque émotion, chaque angoisse, ne nous épargne ni les larmes ni les comportements névrotiques, mesurant tout à l'aune des traumatismes de l'enfance. Son écriture, belle et obsédante, enferme avec le lecteur dans la spirale infernale dans laquelle l'auteur se débat depuis toujours, en rappelant des faits évoqués maintes fois, ce qui donne parfois une impression de déjà-vu. Cependant, si la trame, si l'intention, est récurrente, l'éclairage apporté aux personnages et aux événements est chaque fois nouveau, différent, selon l'écho ressenti alors par l'auteur. "Le même événement, commente-t-il, vu quelques années plus tard, produit en moi des échos plus profonds. La scène de ma mère cachée sous l’armoire, par exemple, j’ai déjà dû la raconter dans trois livres et, à chaque fois, cela me fait un effet différent."

Le désamour aussi produit chez Lionel Duroy un effet différent, car il n'est pas seulement éloignement, prise de distance, puis séparation, il est une véritable déferlante, dotée d'une puissance souterraine qui soudain explose en tsunami intime. Jusqu'aux questions ultimes et fondamentales : avoir coupé ses racines familiales empêche-t-il de rester longtemps amoureux, alors que la possibilité même de l'amour semble perturbée à jamais ? Et peut-on construire, conserver une famille, sur les ruines de la sienne ?

Écrivain des émotions et de l'intime, Lionel Duroy creuse sans relâche ses failles, fouille, explore, retourne à l'origine des choses, du "désastre", au gré d'une œuvre fascinante qui se répète obstinément, comme s'il cherchait dans l'écriture un apaisement, une justification, un salut, sans jamais trouver dans ces vertigineuses introspections que de quoi vivre.

Augustin/Lionel "souffre, et il veut comprendre pourquoi il souffre, si bien que livre en livre il tente de remonter à l'origine des choses, son enfance, sa mère, ses frères et soeurs, ses ruptures....Il n'a jamais fini, il fouille [..]. En même temps, je crois qu'écrire le maintient dans la vraie vie"

De ce fait, l'écriture de Lionel Duroy est totalement incarnée, jamais légère, jamais banale ni anodine, puisant dans les tréfonds de l'âme humaine. Les rares bonheurs sont toujours atténués par une douleur de vivre lancinante, jamais guérie. Emporté par ce bouleversant chaos, on ressort de cette lecture le cœur chaviré et l'esprit troublé.

"... le plus cruel, et le plus mystérieux aussi, c'est le basculement du souci permanent qu'on avait de l'autre dans un vide abyssal où l'on doit s'accoutumer à ne même plus savoir s'il est vivant ou mort. Huit jours plus tôt, on tremblait si l'autre avait une heure de retard en regardant par la fenêtre la pluie qui tombait dans le crépuscule hivernal, pourvu qu'il n'ait pas eu un accident, et maintenant on doit continuer de vivre, de manger et de dormir sans rien savoir de ce qu'il traverse. Est-ce que ce n'est pas la chose la plus stupéfiante qui soit? Celle qui nous renvoie le mieux l'image de notre insignifiance, de la précarité de nos attachements (...)?"

ÉCRIRE POUR RESTER EN VIE
Né à Bizerte (Tunisie) en 1949, Lionel Duroy de Suduiraut est le quatrième enfant d'une famille de dix.

Issu d'une famille d'origine noble mais désargentée, laquelle a longtemps partagé des idées d'extrême-droite, sa jeunesse dans ce milieu l'a marqué profondément (comme on peut le lire dans "Priez pour nous" et "Le Chagrin")

Lionel Duroy a d'abord été livreur, coursier, ouvrier, puis journaliste à Libération et L'Événement du Jeudi.

Il a prêté sa plume à de nombreuses célébrités désireuses de publier leur biographie, parmi lesquelles Sylvie Vartan, J-M.Bigard, Mireille Darc, Nicolas Vanier ou Farah Pahlavi.

Il a publié à ce jour dix-sept romans, dont :

❊ PRIEZ POUR NOUSCOMME DES HÉROSUN JOUR JE TE TUERAIMÉFIEZ-VOUS DES ÉCRIVAINSÉCRIRELE CHAGRINCOLÈRES L'HIVER DES HOMMES
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DES POIGNARDS DANS LE SOURIRE DES HOMMES

21 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

DES POIGNARDS DANS LE SOURIRE DES HOMMES

Que les choses soient claires, d'emblée, pour éviter tout malentendu. Le livre d'Amanda Sthers n'est ni une enquête journalistique, ni un essai, ni un documentaire. Elle ne se réclame d'ailleurs d'aucun de ces trois genres, elle ne revendique qu'un seul titre, celui de romancière. On ne peut donc raisonnablement pas lui faire procès de ne pas avoir traité son sujet autrement que comme une romancière, et chercher dans son livre ce qu'elle n'a jamais prétendu y avoir mis.

De quoi s'agit-il, alors ? D'un roman, ou plutôt d'un récit, bref, incisif, très personnel, un double récit qui fait alterner des moments de la vie d'Adam Lanza avec les impressions de l'auteure et le processus d'écriture.

14 décembre 2012, dans le Connecticut. "Adam Lanza, un jeune homme de vingt ans tire quatre balles dans la tête de sa mère. Puis il prend la voiture garée devant leur grande maison de Newtown avant d'aller tuer vingt enfants et six adultes dans l'école élémentaire de Sandy Hook. Il est armé d'un fusil semi-automatique Bushmaster qui appartient à sa maman. Il est ainsi certain de faire le maximum de victimes en un minimum de temps. Le chargeur de trente balles, rapide à enclencher, peut en tirer deux à la seconde. La dernière est pour lui."

Ça, ce sont les faits, bruts, violents, redoutables de précision minimaliste. Et puis il y a les images, celles que l'auteur voit à la télévision. Et ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, "ce n'est pas une info comme une autre, c'est une faille". On appelle cela banalement et abusivement un "fait divers". Cela n'a rien de divers. C'est infiniment plus que cela. C'est un symptôme, celui d'une société qui va mal, d'un pays qui est "schizophrène, (…), prêt à s'effondrer comme à se transcender".

C'est surtout "la violence sans revendication qui fait irruption dans l'écrin pur de l'enfance. C'est surtout l'idée du silence. Arriver dans un endroit sans bruit. Se garer, prendre son arme à feu. Entrer. Toujours dans le silence. Entendre des comptines peut-être ? Des rires d'enfants. Entrer quand même."

Et tirer. Et tuer.

Face à cela, un double mouvement : effondrement d'Amanda la maman ; fascination de Sthers l'écrivain.

Et au-delà de l'émotion, de l'horreur, avoir envie de comprendre, d'expliquer, de réfléchir. Dans les médias, "on dit des choses, on suppose beaucoup". L'explication de la violence véhiculée par les jeux vidéos est avancée.

L'auteure, elle, a une autre explication, qu'elle énonce dès les premières pages et développe, poursuit par la suite. Selon elle, "le schéma tordu qui s'installe dans la tête d'un tueur de la sorte ne peut être que la manifestation d'une frustration sexuelle." Elle se renseigne alors sur d'autres tueurs du même genre que Lanza, différents cas dans lesquels elle voit la confirmation de son explication basée sur "les fondamentaux de la psychanalyse".

À partir de là, commence le double récit, alternant chapitres en italiques retraçant le parcours de vie du tueur, et chapitres consacrés au cheminement de l'auteure qui décide d'aller aux Etats-Unis, de discuter avec une journaliste française sur place, d'aller voir les lieux, de s'intéresser à la question du port d'armes.

Deux démarches opposées immédiatement apparaissent : la journaliste "veut trouver des choses", l'écrivain veut "les ressentir". Cette dernière ne va donc pas véritablement enquêter, ni même vraiment chercher des réponses. Elle va chercher des impressions, des échos, elle ne veut pas voir, ce sont plutôt des choses en elle qu'elle est venue chercher sans savoir exactement quoi.

"Je ne sais pas quel genre d'être je suis pour être dans la nécessité d'écrire, de raconter, de comprendre ça, de faire des milliers de kilomètres pour m'esquinter le cœur."

Les érections américaines est un récit de ressentis, et uniquement cela. L'auteur propose, défend, son explication des faits, et laisse le lecteur libre d'y adhérer ou pas. Elle nous livre ses sentiments, ses impressions, ses réactions, invite le lecteur à cheminer avec elle. Se révèle essentiellement dans ce court ouvrage la nécessité d'écrire quand on ne peut pas comprendre. Parce que toutes les hypothèses, toutes les suppositions, toutes les thèses, si légitimes, si réfléchies soient-elles ne parviendront jamais finalement à expliquer réellement ce qui se passe dans la tête d'un tueur qui abat vingt enfants. Jeux vidéos, frustration sexuelle, schizophrénie, société malade, individualisme... on peut tout envisager, tout dire, sauf qu'on ne peut pas connaître la raison intime de ces gestes meurtriers. On peut capter des lieux, des visages, mais "cela n'a rien à voir avec ce qu'il y a à comprendre d'une histoire". On peut imaginer une partie de ce qu'il pourrait y avoir dans la tête d'un tueur, par rapport à sa biographie, aux faits, mais on n'y est pas.

Il y a les faits. On peut inventer le reste, "sauf le pire". Et on ne peut pas expliquer. Ni comprendre.

Le récit est donc bref, minimaliste, sans illusion et sans espoir. L'écrivain fait l'expérience de ses limites : elle sait "mettre (l'avenir) en mots, mais elle ne peut pas le guérir"...

DES POIGNARDS DANS LE SOURIRE DES HOMMES

AMANDA STHERS, née en 1978, est écrivain, scénariste et dramaturge.

Elle a notamment publié :

CHICKEN STREET

LE VIEUX JUIF BLONDE

MADELEINE

KEITH ME

LE RESTE DE NOS VIES

LIBERACE

ROMPRE LE CHARME

écrit plusieurs pièces de théâtre :

LE LIEN (joué en 2012 par Chloé Lambert et Stanislas Merhar

MUR (joué en 2013 par Nicole Calfan et Rufus)

et des ouvrages pour enfants, dont LE CARNET SECRET DE LILI LAMPION qui a fait l'objet d'une adaptation en comédie musicale.

Ce roman m'a été envoyé par les Editions FLAMMARION dans le cadre de l'opération Masse Critique organisée par BABELIO.

"Que vous aimiez Kafka. ou Un lieu incertain., Simenon. ou les romans d'amour., Babelio vous invite toute l’année à explorer des bibliothèques en ligne. et découvrir des livres. en allant sur Babelio.com."
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CAUCHEMAR EN SOURDINE

17 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CAUCHEMAR EN SOURDINE

25 décembre, dans une jolie maison du Michigan. L'action se déroule sur quelques heures seulement, dans le huis clos d'un décor unique. On se réveille avec Holly, la mère de famille, un peu trop tard en ce jour de Noël. Il y a tant de choses encore à préparer pour le dîner et elle se sent fébrile, taraudée par une pensée, une voix intérieure, qui la poursuit, comme une menace – une prophétie peut-être : "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.”

La Russie, c'est là que sa fille Tatiana, âgée aujourd'hui de quinze ans et devenue une adolescente boudeuse, a été adoptée, il y a treize ans, dans un orphelinat de Sibérie. Le déroulement de cette adoption, du "coup de foudre", de cette relation immédiate et fusionnelle, apparaît dans le récit par petites touches, contrastant avec le comportement de plus en plus étrange de Tatiana, fait d'agressivité, de provocation, de reproches, alternant avec des moments d'aphasie, de petites métamorphoses physiques, de disparitions... L'adolescence est un thème cher à Laura Kasischke qui considère qu'il "s'agit d'un âge propice au drame, qui possède un grand potentiel tragique et métaphorique." En cela, Tatiana est un archétype fascinant, tout à la fois divinité gâtée, enfant fragile, présence surnaturelle, mauvais esprit qui fait planer son ombre maléfique sur la maison.

Les uns après les autres, les invités du repas se désistent, à cause du blizzard qui bloque les routes de leur banlieue. Et cette journée de Noël se transforme en un tête-à-tête étrangement inquiétant entre Holly et Tatiana...

D'emblée, le lecteur se trouve placé inconfortablement dans un sentiment d'inconnu, il doit avancer tout seul, sur un chemin incertain, sans être guidé par une voix omnisciente, sans pause ni répit.

L'isolement renforcé par la tempête qui empêche la venue des invités, le père coincé à l'hôpital avec ses parents, la réminiscence d'une maladie étrange, des appels inconnus, des blessures, une multitude de signes qui accentuent le malaise croissant et hantent l'esprit d'Holly.

Laura Kasischke maîtrise parfaitement l'art subtil de distiller des indices, tout en trompant sans cesse les attentes, avec un sens du suspense redoutable, qui laisse l'origine du mal à l'état d'énigme permanente et terriblement troublante.

Le ressort de l’angoisse tient au fait qu’on ne peut en déterminer la nature: les phénomènes décrits dans le livre sont-ils d’origine psychologique ou super-naturelle ? C’est cette dualité qui rend les choses effrayantes et intéressantes. Les vrais fantômes ne font pas peur !

On oscille donc entre diverses possibilités toutes effrayantes et mystérieuses.

Mais c'est celle d'une maladie mentale qui devient la piste la plus crédible et qui entraîne le lecteur vers une réalité confuse, diffractée, et sordide, qui corroborerait la thèse d'une déviance familiale, génétique, sociologique, enfouie dans un non-dit horrifiant.

À travers le personnage d'Holly, écrivaine frustrée, Laura Kasischke confie aussi les difficultés de l'écriture, tout à la fois "source d'épouvante et de plénitude". On ne perçoit rien de ces difficultés, tant elle fait preuve d'un vrai talent littéraire pour mettre en mots les forces obscures de la fiction, pour entourer son récit d'un halo de mystère, d'une matière impalpable et suffocante, sur un fond d'inconscient peuplé d'allégories et de fantômes, transfigurant le quotidien en cauchemar. Sa plume est trempée dans une encre d'inquiétante étrangeté, envoûtante, ensorcelante, un mélange de cruauté morbide et de sérénité endormie.

Dans un décor banal et heureux de Noël, Laura Kasischke parvient par petites touches, crescendo, à construire un thriller intime hanté par les démons de l'inconscient, déclenche un véritable séisme familial, qui fait voler en éclat la jolie vitrine des apparences. Quand "l'esprit d'hiver" s'insinue dans les âmes, se joue un cauchemar, imperceptiblement, en sourdine...

CAUCHEMAR EN SOURDINE
Laura Kasischke en 3 livres (by Les Inrocks)

A Suspicious River (1997) A 36 ans, Laura Kasischke, jusque-là poétesse, livre un premier roman incandescent autour d’une jeune réceptionniste qui se prostitue dans une bourgade américaine. Elle est immédiatement comparée à Joyce Carol Oates, pour sa critique vénéneuse de la société, le détournement de ses mythes et inconscient. Devenu introuvable, il est réédité ce mois-ci en Livre de poche.


Rêves de garçons (2007) Proche d’Esprit d’hiver par son économie narrative, le quatrième opus de Kasischke raconte la virée en voiture de trois pom-pom girls et les suites tragiques de leur rencontre avec deux ados. Un cauchemar tapi dans un rêve de velours.


Les Revenants (2011) Sans doute le roman le plus ambitieux de l’auteur : spectres adolescents et manipulations psychologiques sur fond de campus novel funèbre et gothique. Un immense succès.

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BLACK BLUES

16 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

BLACK BLUES

C'est autour d'un fait réel survenu en 2012 en Louisiane que Judith Perrignon a choisi de bâtir son roman, un beau roman polyphonique, grave, qui résonne comme un morceau de blues. Un roman en trois actes, en trois dates, trois événements qui entrent en résonance les uns avec les autres.

Le livre s'ouvre sur une descente de police dans le baraquement d'une famille afro-américaine, en Louisiane, avec fouille au corps du fils aîné. Une scène banalisée par les faits divers, les séries, les clichés. Alors naturellement, on pense violence, gang, drogue, réduisant des êtres humains à des statistiques, juste des statistiques. Mais c'est penser trop vite et penser mal. Car il n'est pas question de cela, dans le roman de Judith Perrignon, et pour rectifier une vision réductrice des choses, l'auteur emmène le lecteur dans les pensées des personnages, nommant les différentes voix, les distinguant, leur donnant la parole tour à tour puisque aucune de ces voix intérieures n'a le même âge ni par conséquent la même perception des choses et des situations.

Nous entendons donc chacun des protagonistes, tous membres de la même famille, Mary Lee, Dana, Marcus, Déborah, Wess..., à propos d'un même événement survenu dans leur vie, qui les renvoie à la fois à eux-mêmes et à une sorte d'héritage commun, d'histoire partagée. Comme si tous les âges de la vie, issus d'une même origine et presque, malgré eux, confrontés à une "condition" commune, noire américaine, qu'ils ne vivent et ne ressentent pas de la même manière malgré cette fatalité qui semble les attendre et les rattrape.

La voix de la grand-mère se distingue, elle qui a vécu la ségrégation intimement et violemment. Il y a aussi la voix de la mère, désabusée, lasse ; celle de la petite sœur, préoccupée par sa "première fois" ; celle des deux petits frères, l'un moqueur, l'autre admiratif. Quant aux pères, ils sont absents, simplement absents.

Nous sommes au mois d'août, pour tromper la forte chaleur, la grand-mère et les petits-enfants s'entassent dans la voiture pour aller pique-niquer au frais, au bord du fleuve. Ils sont perdus dans leurs pensées. Et d'un coup, le récit bascule soixante ans en arrière, on se retrouve à Saint-Louis, dans le Missouri et on prend alors pleinement conscience de la chute...

Dans ce drame en trois actes, suspendu à quelques observations que l'on dit aujourd'hui "statistiques", se joue bien plus qu'un simple fait divers. C'est l'Histoire que Judith Perrignon nous donne à voir, une histoire profonde et implacable, dans ce roman magnifique, écrit d'une plume sobre qui offre une belle ampleur aux personnages et dit la fatalité qui marque tout un peuple depuis des générations. Un récit prenant, édifiant, qui sonne juste et porte loin.

"Ce n'est pas seulement une communauté qui se noie sous le poids des préjugés, mais tout le rêve américain".

BLACK BLUES
Judith Perrignon, née en 1967, est une journaliste, écrivain et essayiste française. Entrée en 1991 à Libération comme journaliste politique, elle fait un détour par la page "portrait" du journal qu'elle quitte en 2007. Depuis, elle collabore en pigiste aux revues Marianne et XXI et se consacre à l'écriture.

Elle a publié C'ÉTAIT MON FRÈRE, sur la relation entre Vincent Van Gogh et son frère Théo, en 2006 et un premier roman, LES CHAGRINS en 2010.

Elle a également cosigné de nombreux ouvrages :

❊ MAUVAIS GÉNIE (avec Marianne Denicourt)

❊ LA NUIT DU FOUQUET'S (avec Ariane Chemin)

❊ LETTRE À UNE MÈRE et LES SECRETS DES MÈRES (avec René Frydman)

❊ L'INTRANQUILLE (avec Gérard Garouste)

❊ LES YEUX DE LIRA (un polar, avec Eva Joly)

❊ N'OUBLIEZ PAS QUE JE JOUE (avec Sonia Rykiel)

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L'ART DE LA FUGUE

15 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'ART DE LA FUGUE

Le grand auteur catalan Jaume Cabré a mis plus de sept ans pour écrire cet extraordinaire roman qui est sans conteste une œuvre impressionnante tant par son ampleur que par son originalité.

Il est impossible et sans doute superflu d'exposer l'histoire de cette énorme roman ni d'en résumer la profusion au risque d'en diminuer l'importance et l'ardeur. Il suffit de savoir qu'il s'agit de la tentative d'Adrià Ardèvol y Bosch, sentant que sa mémoire s'enfuit, de raconter son histoire et celle de sa famille, l'histoire aussi d'un violon d'exception et d'une médaille... Ce faisant, c'est toute l'histoire de l'Europe qui se déroule sous nos yeux, de l'Inquisition au franquisme et au nazisme. Son récit est avant tout destiné à l'amour de sa vie, Sara. Il y parle pêle-mêle de ses souvenirs d'enfance, de l'apprentissage de diverses langues, et de la musique, nous dévoile ainsi son regard d'enfant sur le monde intransigeant et énigmatique des adultes, parle de son amitié avec Bernat, évoque l'adolescence, l'amour, les femmes... Nous découvrons peu à peu ce personnage principal totalement hors du commun, un véritable phénomène intellectuel fou de musique et polyglotte, qui nous emporte dans son récit complexe, foisonnant, dont l'autre personnage est un fameux violon de Crémone datant du XVIIIème siècle, qui ne deviendra la propriété d'Adrià qu'au terme d'innombrables péripéties illustrant pour l'essentiel le fanatisme meurtrier qui dévore périodiquement l'humanité.

Il y a un souffle formidable dans ces pages sans que jamais on ne tombe dans le piège d'intrigues trop évidentes ou de facilités mélodramatiques. Jaume Cabré est tout à la fois un vrai scénariste et un grand écrivain dont la plume est formellement exigeante, radicale, parfois déconcertante, intrigante, qui suscitent réflexion et émotion. Si impressionnante soit la fresque qu'il nous offre, jamais elle ne sombre dans le spectaculaire à toute force, ni dans le trop démonstratif. L'écriture est libre, finalement assez simple, sobrement poignante, parfois drôle. Pas de théories, de jugements, de conseils ni de grandes démonstrations dans ce roman, pas de complaisance non plus, juste une infinie pudeur, de petites touches, d'infimes nuances pour créer un tableau subtil et vivant.

Il passe avec aisance de l'histoire intime des personnages à la grande Histoire européenne, toujours sans posture, juste en pénétrant au cœur des situations, des événements, en les esquissant en quelques traits, propose une vision du monde exempte de lieux communs, de grandes phrases et de ton sentencieux. Les dialogues impeccablement ciselés mêlent les lieux et les époques, traversent les siècles et ainsi la littérature agit pour nous donner à voir certaines constantes de l'Histoire et de l'humain.

Pourtant, tout ce qui est décrit, situations, personnages, paysages, apparaît, disparaît comme en rêve, comme si le monde entier n'était qu'une mosaïque de récits que l'écriture peut donner à voir à condition d'en respecter les mouvements, les virages, l'évanescence, l'impermanence. La temporalité elle aussi est mouvante, l'auteur en suit le cours, et emporte le lecteur avec lui.

On ne peut qu'admirer la virtuosité de l'écrivain, qui tisse de multiples intrigues, jongle avec les époques, exige attention et persévérance de la part de son lecteur mais lui offre en retour un livre passionnant, foisonnant, vibrionnant, qui jamais ne perd sa cohérence jusqu'aux dernières pages qui révèleront la signification profonde du récit. Sans aucun doute, Jaume Cabré maîtrise son art à la perfection, l'art de la fugue, dans tous les sens du terme, écriture et musique intimement mêlées.

L'ART DE LA FUGUE
Jaume Cabré i Fabré, né en 1947 à Barcelone, est un philologue et écrivain catalan.

Il a combiné pendant de nombreuses années, l’écriture et l’enseignement. Il a également travaillé à l’écriture de scénarios pour la télévision et le cinéma. Il a publié cinq récits, une dizaine de romans, deux essais, une pièce de théâtre, des livres pour enfants et a été récompensé de nombreux prix littéraires.

Si CONFITEOR est publié chez Actes Sud, ses précédents livres traduits en français ont été publiés aux Editions Christian Bourgeois :

❊ SA SEIGNEURIE (2004)

❊ L'OMBRE DE L'EUNUQUE (2006)

❊ LES VOIX DU PAMANO (2009)
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CAPITALE DE LA DOULEUR

14 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CAPITALE DE LA DOULEUR

Le sidérant roman de Boris Razon s'ouvre sur un compte à rebours : 64 jours avant la "métamorphose" qui va faire de lui "un homme sans âge et un meurtrier". Alors qu’il est en voyage avec Caroline, qu’ils s’aiment et que la vie est pleine de promesses, cet homme de 30 ans, heureux, bon vivant, au corps jeune et triomphant, qui goûte le bonheur du soleil, des bains de mer et de la cigarette, puisque "fumer, c'était vivre, s'infliger soi-même du mal et en jouir", ressent les premiers symptômes – infection, virus, bactérie, maladie rare ? on ne saura jamais – d'un mal mystérieux, pernicieux, qui sans coup férir l'atteint, le paralyse de douleur, l'asphyxie. En l'espace de quelques jours seulement, le voilà perclus, inerte, privé de sensations, de paroles et de respiration, prisonnier d'un corps devenu insensible, pur esprit incarcéré dans une enveloppe de chair végétative. Une intelligence, une mémoire, une âme, avec "son corps pour sarcophage".

«La métamorphose avait eu raison de moi. Je m'étais presque entièrement éteint, maintenu en vie par trois tubes et un petit fil logé dans mon cerveau. Et maintenant, en cet instant, je revois ma famille et mon amoureuse ce jour-là [...]. Je me disais : “Ils vont partir ou mes yeux vont se fermer. Bientôt je ne les verrai plus”...»

Sauf que Boris Razon narre ce cauchemar comme une épopée et qu'en définitive, c'est lui, l'homme-sarcophage immobile, qui met les voiles pour une longue traversée en solitaire, qui sous sa plume devient un récit épique, une descente aux enfers chimérique, envahie d'hallucinations et de dangers, de visions d'épouvantes, de réminiscences, de bruits environnants... La déchéance physique n'est que la partie apparente de la "métamorphose" subie. Loin du monde "réel", enfermé dans une "semi-conscience psychotique", il découvre, dans les abysses les plus profondes de son psychisme, une autre réalité, à plusieurs dimensions, dans une sorte de fête en son honneur peuplée d'inconnus menaçants et peu recommandables.

Tout ceci ressemble à un chaos, aux cercles de l'enfer de Dante, à une lutte intime mais à travers cette chute, se joue aussi une métamorphose spirituelle, quelque chose d'un rite initiatique, qui passerait par l'épreuve, l'abandon, la confrontation avec le mal, la traversée des ténèbres, comme si, au pays de la douleur, l'auteur visitait son inconscient empli d'angoisses archaïques, une contrée étrange où tout est à la fois dangereux, hostile, bizarrement obscène. De cet univers parallèle, il est tenu en vie par la présence solaire de Caroline, qui fait tout pour le sortir de sa capitale de douleur en l'attirant à elle. Comme nous, avec nous, Caroline détaille les dossiers médicaux, égrenés en marge du récit, un enchevêtrement de tests, d'analyses et d'observations cliniques dans lesquels on tente de déceler le moindre signe de l'amélioration de l'état de Boris.

La lecture de Palladium nous confronte au huis-clos infernal d'un homme enfermé en lui-même, hanté par la peur de mourir, habité par la honte de ne plus s'appartenir, dévoré par la solitude et la douleur. C'est une lecture intense, tendue, éprouvante, violente qui nous entraîne loin en nous-mêmes, dans la complexité des êtres humains, trop humains que nous sommes.

"C'était lui ou moi, lui et sa beauté solaire, sa joie de vivre, son plaisir débordant à fumer, à boire, à prendre ce qui était devant lui [...] ; ou moi, boiteux, handicapé, insensible, perdu dans d'insondables abîmes..."

CAPITALE DE LA DOULEUR
Né en 1975, Boris Razon est journaliste, directeur des nouvelles écritures et du transmédia à France Télévisions. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud en histoire, il a co-fondé le magazine mensuel Don Quichotte, avant d’entrer au Monde.fr dont il est devenu rédacteur en chef en 2002. Il se passionne pour les langages numériques.

Palladium est son premier roman.
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UNE MYSTÉRIEUSE PETITE MUSIQUE

13 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

UNE MYSTÉRIEUSE PETITE MUSIQUE
"Je crois qu'il n'y a qu'une seule chose dont nous devrions être certains : la sensation qu'autour de nous, avant ou après, en dedans ou en dehors, en dessus ou en dessous, il y a un élément inconnu sur lequel nous n'avons aucune prise, aucun contrôle, mais dont nous pouvons imaginer qu'il en exerce un sur nous. C'est l'élément inconnu qui m'intéresse."

"Trois histoires du passé – elles semblent n'avoir aucun rapport les unes avec les autres, mais elles sont reliées par le même fil, tissées par une puissance obscure, au son de la même musique mystérieuse que joue le flûtiste invisible."

Trois nouvelles peuplées de mystérieux personnages, parsemées de réminiscences du passé, marquées par des "concours de circonstances" et des rencontres de hasard, voilà ce que nous propose Philippe Labro dans son dernier ouvrage.

On y retrouve ses thèmes de prédilection – l'amour, le passé, la nostalgie – servis par ses talents de conteur. "Si le lecteur le souhaite, ce livre peut être tenu pour une œuvre d'imagination", même si l'on pressent que l'auteur a mis un peu – beaucoup – de lui dans ces pages...

Le premier récit resurgit à la faveur d'un air siffloté par le narrateur, "Bye bye Blackbird", qui pousse un homme, sorte de "dandy attardé", à lui raconter comme on se confesse un épisode de sa vie, lorsque, jeune étudiant en lettres se rendant aux Etats-Unis à bord d'un paquebot, il s'éprit d'une jeune Américaine aux cheveux jaunes, une étrange étrangère, qui se faisait appeler "Blackbird" et avec laquelle il découvrit "la force de l'obsession amoureuse. On ne pense qu'à elle, on en devient non seulement marteau mais idiot, prisonnier de son idée fixe. Rien d'autre ne compte, le temps n'est plus le même."

Le deuxième récit pose une question essentielle : "À quoi ça tient ?" À bien peu de choses, sans aucun doute, à un de ces concours de circonstances qui changent des destins, sacrifient ou sauvent des vies. À trop de brouillard sur une vitre, puis à un instant d'hésitation suivi d'un renoncement qui ont fait qu'un homme a tenu le narrateur dans sa ligne de mire lors de la Guerre d'Algérie et que, par deux fois, il n'a pas tiré. Hasard, coïncidence, "main invisible" qui a stoppé le geste fatal ? Chacun peut y lire ce qu'il pense, imagine ou croit.

Le dernier récit est bouleversant, il évoque comment une famille a échappé miraculeusement à la barbarie nazie. Avec ce que l'on connait aujourd'hui du système d'extermination mis en place, on imagine que nombre de survivants ne doivent leur salut qu'à des renversements extraordinaires, de toutes petites choses en apparence, qui parfois pourraient passer pour des contrariétés, des empêchements, et qui, dans ces circonstances, font basculer des existences. Ainsi, dans cette troisième nouvelle, Toma raconte que c'est parce qu'il avait froid et a obligé par son insistance sa mère à changer d'étage qu'ils ont échappé à une rafle ; puis, il ne sait pourquoi, c'est l'arrêt et le recul du train qui les menait vers un camp – Auschwitz sans doute – qui leur a sauvé la vie. "L'ironie de ces renversements explique, entre autres, le sourire dans le regard de Toma", le sourire "des gens qui ont appris à traiter avec l'incertitude des choses. Je ne connais pas de plus apte définition. Elle autorise Toma à porter cette expression dont le sens échappe à ceux qui le croisent : cet homme a traité avec l'incertitude des choses de la vie."

C'est bien de cela dont il s'agit dans ces trois récits, l'incertitude des choses de la vie, hasard, destinée, fatalité ou main de Dieu… Quel que soit le nom donné à ce musicien des âmes, au "flûtiste invisible", comme l'appelle Einstein, sa petite mélodie parcourt et bouleverse nos existences. Lui seul connait la partition et peut en interpréter les notes et les accords. Au fil de ces trois "confessions" retranscrites d'une plume sensible et ciselée, Philippe Labro nous entraîne vers les profondeurs énigmatiques et merveilleuses de nos existences, faites d'ombres, de lumières et d'instants suspendus.

"Tout est déterminé par des forces sur lesquelles nous n'exerçons aucun contrôle. Ceci vaut pour l'insecte autant que pour l'étoile. Les êtres humains, les légumes, la poussière cosmique – nous dansons tout au son d'une musique mystérieuse, jouée à distance par un flûtiste invisible."

UNE MYSTÉRIEUSE PETITE MUSIQUE

À LIRE AUSSI, DE PHILIPPE LABRO :

❊ DES CORNICHONS AU CHOCOLAT

❊ L'ÉTUDIANT ÉTRANGER

❊ UN ÉTÉ DANS L'OUEST

❊ QUINZE ANS

❊ UN DÉBUT À PARIS

❊ RENDEZ-VOUS AU COLORADO

❊ TOMBER SEPT FOIS, SE RELEVER HUIT

❊ LES GENS

❊ 7500 SIGNES

Il publiera le 24 octobre prochain chez Gallimard : ON A TIRÉ SUR LE PRÉSIDENT, récit sur l'assassinat de Kennedy.

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IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

9 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

"Comment en vouloir à un ange, surtout si son seul tort est de vous aimer moins ou autrement qu'on l'aime ?"

Cette interrogation du personnage féminin de L'amour fou parcourt en filigrane tout le roman de Françoise Hardy, son premier roman après son étonnante et magnifique autobiographie, "Le désespoir des singes et autres bagatelles". Un roman, elle ne s'en cache pas, très inspiré de sa propre vie amoureuse, une sorte de concentré d'amours vécues, de kaléidoscope d'hommes aimés.

"Ce livre raconte une façon d'aimer qui est extrême et qui ne peut amener que des choses négatives", le drame de l'amour fou, absolu, destructeur. Un amour paroxystique dans le bonheur comme dans la douleur. Bonheur extrême d'être, de se désirer, de jouir ensemble. Déchirure des séparations, des hésitations, des incompréhensions mutuelles. Et l'écriture, le style de l'auteur rendent à la perfection ces paradoxes et cette complexité.

Depuis quelques décennies, on connait et on admire la plume musicale et subtile de Françoise Hardy dans ses textes de chansons. On découvre dans ce roman qu'elle sait aussi faire œuvre d'écrivain, avec un sens précis, aigu, plein de finesse, du mot le plus juste, qu'il soit passionné ou cruel. Elle décrit, analyse, décrypte, dissèque au fil des pages cet amour désenchanté, ambigu, infiniment complexe et tortueux qu'il serait erroné de considérer comme un amour à sens unique. Elle n'est pas seule à aimer ; X. aime aussi, à sa façon, intermittente, dilettante, incohérente, désinvolte. L'amour telle qu'elle le voudrait est impossible et pourtant ils connaissent des moments d'harmonie réels. "Tout semblait merveilleusement simple dès qu'ils étaient ensemble". Mais ces instants d'absolu ne sont malheureusement pas des instants d'éternité, juste des instants suspendus, dérobés et tellement fugaces. "Tant de temps, tant de souffrance, alors que le bonheur semblait si simple". Et "l'amertume de constater l'immense gâchis de leurs deux vies"...

Jusqu'au chapitre 8, le récit est à la troisième personne du singulier, c'est le temps de la mise à distance – est-ce une recherche de relative objectivité ou une volonté de se protéger ? – ; ensuite, le JE resurgit, pour exprimer peut-être l'intimité de la douleur, l'atteinte au plus profond de l'être. J'aime cet emploi de la première personne pour les derniers passages du livre, cette plongée au fond du corps, de l'âme et du cœur, qui les rendent plus sensibles encore, à fleur de peau, tendus sur un fil ténu et si fragile...

"L'amour fou" est un roman incandescent, inventif, le roman de l'amour sublime et sublimé, éprouvé et éprouvant, follement romantique et passionnément ravageur. Un roman sur la volupté et la douleur d'aimer.

"L'amour fou, c'est celui qui vous dépossède de vous-même, tout en vous faisant croire que lui seul peut vous combler".

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

En même temps qu'elle publiait ce roman, écrit au temps de sa jeunesse, Françoise Hardy sortait un CD, au titre identique, L'Amour fou, aux thèmes identiques, à la résonance parfaite. Le plus étrange et le plus fascinant dans la simultanéité de ces publications, c'est que les sentiments, les impressions, les mots, les paradoxes, sont les mêmes, comme si le temps entre les deux avait été aboli.

"J’ignore ce que j’aime en vous / C’est vous / Mes idées deviennent floues / Je suis à bout / Pourquoi vous ?"

Cet album nous offre la mélodie de toute une vie, la même histoire depuis quelques décennies, son hommage personnel à un amour insensé, où bonheur et douleur sont toujours intimement entremêlés. Au fil des ans et des amours, elle a découvert que l'amour n'était jamais synonyme de la sérénité rêvée. Mais c'est sans plainte et sans regrets que, dans une parfaite cohérence artistique, elle dit cela, en dix chansons, d'une sobriété et d'une pureté qui ne laissent place qu'à l'essentiel. Comme toujours sans complaisance et sans artifices, Françoise Hardy se livre, avec cette voix douce, posée, mélancolique, sur des accords de piano aux accents classiques, subtilement soulignés d'harmonies de cordes. L'album impose son rythme, andante la plupart du temps, allegro ma non troppo parfois, un rythme qui sans doute en surprendra certains tant il est aux antipodes de l'écrasante majorité des productions musicales actuelles. Mais c'est ce rythme-là et pas un autre qu'il convenait d'imprimer aux mélodies de cet album, et qui oblige à s'abandonner, à se laisser porter et ensorceler.

On aurait tort de n'entendre dans ces chansons que de la tristesse et de la douleur, dans ses ombres, se dévoilent une myriade de petites lumières, étincelantes ou tamisées, qui révèlent l'extraordinaire relief de la complexité du sentiment amoureux.

La voix de Françoise Hardy renforce cette impression, une voix claire, pure, sobre et calme dans laquelle on devine aussi une intense continue, qui emplit son interprétation d'une émotion infinie, troublante, bouleversante, et qui donne aux textes une densité rare.

Les textes, à l'exception de deux d'entre eux, sont de sa plume, et chaque mot nous parle d'elle, ajoute un éclat de pierre à la mosaïque de son existence, dominée par l'impossible quête, celle de l'absolu.

Avec l'élégance parfaite qui la caractérise, Françoise Hardy confie les attentes éternelles du cœur, l'amour distant, le désir possessif, les contradictions de la raison et de la passion, et, en point d'orgue de cet hymne à l'amour éperdu et douloureux, donne "rendez-vous plus tard, dans une autre vie, pour nous aimer mieux et plus qu'aujourd'hui"...

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX
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