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L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE

24 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE

"Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone". Ce prologue à l'Antigone de Jean Anouilh est aussi celui qui ouvre le roman de Sorj Chalandon, à Beyrouth, en 1983. Mais le jeu tourne court, la réalité rejoint la tragédie antique, les destins des personnages sont scellés d'avance, il n'y a pas d'issue. Reste à l'auteur à remonter le cours du temps, à dérouler le fil de l'histoire à l'envers pour dévoiler et expliquer comment tout cela a commencé.

Retour à Paris, en 1974. Georges est un jeune homme, héritier de mai 68, qui vit au rythme du théâtre et des manifestations, s'imagine en héros, croit pouvoir changer le monde et résume le danger à quelques coups de poing. Sa rencontre avec Samuel Akounis, réfugié grec, metteur en scène et militant contre la dictature des colonels, est décisive. S'instaure d'abord entre les deux hommes un rapport de fascination, d'identification de Georges à Samuel. Ce dernier n'a qu'un seul rêve : monter l'Antigone d'Anouilh. Et pas n'importe où : à Beyrouth, dans un Liban en guerre, dans un Liban sous les bombes, avec des comédiens issus de communautés différentes, une trêve poétique sous forme d'utopie, la mise en scène d'un monde idéal comme s'il pouvait exister.

Samuel est malade, alors c'est Georges qui part au Liban, se lance dans la réalisation d'un projet qui le dépasse complètement, laisse derrière lui femme et fille pour porter le rêve de son ami. Sur place, il doit trouver son Antigone et surtout convaincre sunnites, Druzes, chiites, chaldéens et chrétiens maronites de jouer ensemble. Ce ne sera pas la paix, juste un instant de grâce, un moment suspendu dans l'espace-temps de la pièce – et du livre.

Le quatrième mur, qui donne son titre au roman, est le cloisonnement créé par les acteurs entre eux et le public, une séparation mentale destinée à renforcer l'illusion théâtrale et qui induit une sorte de contrat entre comédiens et spectateurs disant que tout ce qui a lieu au-delà de ce mur est vraisemblable et peut arriver. L'ambition de Georges est de transposer ce quatrième mur à Beyrouth, pour séparer le théâtre de la vraie vie, ériger une barrière entre les comédiens et la guerre, oublier un temps les conflits pour se rassembler autour du message d'Anouilh – Antigone exprime le refus de l’ordre établi au nom de valeurs supérieures, celles de justice et de paix...

Par delà l'effondrement des illusions et le démenti des utopies, c'est aussi le choc entre deux mondes qui est ici décrit, par une mise en perspective de la guerre libanaise, de l'opération Paix en Galilée, et le massacre des camps de Sabra et Chatila. En se fondant sur sa propre expérience de journaliste, Sorj Chalandon interroge, bouscule, emporte le lecteur. Grâce à une chronologie quelque peu désordonnée, des superpositions narratives entre le texte du roman et le texte d'Anouilh – l'aube grise de Chatila n'est pas sans évoquer certaines atmosphères dépeintes par le dramaturge –, l'auteur brouille les pistes, nous immerge dans une guerre où la mort n'est pas un jeu. On n'est plus dans le théâtre, on re-bascule brutalement dans la réalité, de l'autre côté du quatrième mur.

La grande force du roman réside dans l'immense sensibilité de la plume de Chalandon, la sobriété de l'écriture qui suggère et donne à voir avec si peu de mots. La fiction s'efface alors, ne subsiste que la parole humble du témoin, la fragilité de l'existence dans un climat de guerre omniprésent.

Sous la plume brillamment dramatique de Sorj Chalandon, le théâtre devient un instrument rhétorique et politique qui fait résonner l'intensité de la guerre civile.

"L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. [...] Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne..."

L'UTOPIE À L'ÉPREUVE DE LA GUERRE
Sorj Chalandon est né en 1952. Journaliste à Libération de 1973 à 2007, membre de la presse judiciaire, grand reporter puis rédacteur en chef adjoint du quotidien, il est l'auteur de reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le Prix Albert Londres en 1988. 

Écrivain, il a déjà publié cinq romans chez Grasset :

❊ Le petit Bonzi (2005)

❊ Une promesse (2006) – Prix Médicis

❊ Mon traître (2008) 

❊ La légende de nos pères (2009)

❊ Retour à Killybegs (2011) – Grand Prix du Roman de l'Académie française


Le quatrième mur, son sixième roman, a reçu le Prix Goncourt des Lycéens le 14 novembre 2013.
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CHAQUE VIE EST UN ROMAN EN SOI

20 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CHAQUE VIE EST UN ROMAN EN SOI

"À quel instant « pas maintenant » se transforme en « jamais» ? Quand un paquet arrive par la poste. Et que tout ce que l'on a passé des années à essayer d'esquiver revient vous submerger. À quel moment le passé cesse-t-il d'être un théâtre d'ombres et de spectres ? Quand nous sommes capables de vivre avec lui."

Ce mystérieux paquet qui arrive par la poste chez Thomas Nesbitt, juste après les papiers de son divorce, est le point de départ d'un flash-back qui constitue l'essentiel du roman et qui nous ramène en 1984, à Berlin, à l'époque du Mur qui séparait non seulement la ville mais aussi le monde en deux blocs antagonistes.

L'adresse de l'expédition fait immédiatement resurgir un nom, celui d'une femme, Petra Dussmann, à la mémoire de Thomas. Et avec lui, la nécessité de replonger dans le manuscrit jamais publié d'un récit qui relate "sa version des faits" de cette histoire vécue.

Retour à Berlin, donc, en pleine Guerre Froide. Le jeune Thomas, après un récit de voyage remarqué sur l'Egypte, propose à son éditeur d'un écrire un autre, sur Berlin, cette fois-ci. Il s'envole donc pour l'Allemagne.

Face au Mur, impressionné, il sait que "c'est ici que le livre sera écrit". Le hasard lui fait trouver une offre de colocation dans le quartier de Kreuzberg, le quartier de la marge, de l'hétéroclite, "la véritable bohème – pas celle affectée par les jeunes des classes aisées." Et en effet, il se retrouve en colocation avec un artiste torturé et brillant, homosexuel, drogué et adepte de la "dissipation bien ordonnée"... Engagé par Radio Liberty pour écrire des billets radiophoniques, il fait la rencontre d'un jeune traductrice, Petra. Dès l'instant où leurs mains se touchent, où ils se retrouvent l'un devant l'autre, Thomas "sait". Il sait que "la vie telle (qu'il) la connaissait vient de changer". C'est le début d'une histoire d'amour passionnelle, un amour total, fou, absolu. "Il y avait tout ce qui compose l'amour : la passion infinie, la complicité la plus profonde et la certitude que je venais de rencontrer celle qui serait avec moi toute ma vie".

Cet amour inespéré, merveilleux, va déterminer tout le reste de son existence, le relier à jamais au destin de Petra et de Berlin-Est...

"Il ne faut jamais sous-estimer l'influence du hasard sur l'existence de tout être. Se trouver à un certain endroit, à une certaine date et à une certaine heure peut bouleverser la trajectoire personnelle d'un individu. N'oublions jamais que nous sommes tout otages des rythmes capricieux de la vie"...

Avec cette plongée dans une Allemagne fracturée, à l'atmosphère oppressante perdue dans les sombres méandres de la suspicion permanente, des pactes avec le diable, de la manipulation, du double jeu et de la cruauté instaurés en système politique, Douglas Kennedy nous entraîne dans un roman captivant où la grande Histoire vient bousculer les histoires particulières et personnelles et où la poursuite du bonheur s'avère aussi hasardeuse que complexe. Et au diable les esprits chagrins qui taxent de "mièvrerie" la description de l'amour fou entre Thomas et Petra ! Non, elle n'est ni ridicule ni fade, la passion dévorante, irraisonnée, absolue, charnelle entre deux êtres, elle est parfaitement décrite, d'une plume sensible, intense et habitée, parce que l'amour n'est pas un concept intellectuel désincarné, c'est un "état d'émerveillement total" et parfois une source de souffrance terrible et définitive, mais toujours un privilège.

La grande force de Douglas Kennedy est celle qui est reconnue à son double, Thomas : sa "fascination pour l'univers intérieur de chacun, la façon dont (il arrive) à faire passer le message que chaque vie est un roman en soi" et son talent pour amener le lecteur à réfléchir sur sa propre vie, à toutes les "forces discordantes" qui parcourent l'existence et au milieu desquelles "il y a aussi l'instant. L'instant qui peut tout bouleverser ou ne rien changer. L'instant qui nous induit en erreur ou nous révèle enfin qui nous sommes, ce que nous cherchons, ce que nous voulons obstinément approcher et qui restera peut-être à jamais hors d'atteinte"...

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CLICHÉS EN NOIR ET BLANC

18 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CLICHÉS EN NOIR ET BLANC

On retrouve dans ce nouvel opus Solange, l'adolescente de Clèves, la provinciale naïve et provocatrice du précédant roman de Marie Darrieussecq. Elle est devenue une femme, une comédienne qui joue la petite Française à Hollywood, au milieu des gens beaux, riches et célèbres. Invitée dans des soirées où elle côtoie Georges, Ted ou Steven, elle papillonne sur talons aiguilles, court dans des super productions américaines, perd son soutien-gorge avec élégance. Et puis elle rencontre Kouhouesso Nwokam, comédien, metteur en scène, africain, noir et surtout beau comme un dieu. En le voyant, elle est "pulvérisée", alors que lui ne la regarde que comme une passade agréable. Elle tombe folle amoureuse de ce géant à dreadlocks, avec sa "gueule de Jedi impassible", alors que lui est juste vaguement séduit, sans plus... Il est surtout habité par sa "grande idée", celle de tourner au Congo une adaptation de Au cœur des ténèbres de Conrad. Elle ne croit pas à la possibilité du film mais se verrait bien jouer la "Promise", celle qui attend Kurtz en vain dans une courte scène à la fin du roman... Elle espère un rôle dans son film. Elle voudrait exister à ses yeux. Elle attend.

La romancière analyse, dissèque, décortique leur aventure passagère de quelques mois, décrit les corps qui se mêlent, noir et blanc, évoque les attirances et les différences dans un monde factice qui ne connaît des personnes que leurs prénoms. Solange n'est plus une lolita sans avenir qui confondait mots et chose, amour et sexe mais elle reste la fillette qui se laisse emporter par la vie, qui confond cinéma et réalité, qui se contente de ce qu'on lui donne. Et Kouhouesso ne lui donne presque rien...

Il faut beaucoup aimer les hommes est donc le récit de ces quelques mois d'une histoire d'amour et d'envoûtement mêlés entre un homme obsédé par son film et une femme obsédée par lui. Elle est française, il est noir. Il lui parle du Congo dont elle ne connait rien alors qu'elle préfèrerait qu'il l'embrasse après l'avoir laissée sans nouvelles pendant des jours. L'envoûtante obsession des personnages parcourt le monde, de Los Angeles à Paris en passant par le Congo.

Une fois encore, dans ce roman cinématographique, la romancière joue avec les clichés, les stéréotypes, les a priori, qu'elle bouscule, remue, renverse, questionne, dézingue mais avec des formules moins directes, moins crues. Les mots du corps aussi sont différents, il y a plus de sensualité que de sexualité, plus de dépendance sentimentale que désir brut.

Kouhouesso finit par trouver les moyens de réaliser sa "grande idée" ; il finit aussi par se laisser aimer, de loin en loin, par Solange, entre deux coups de gueule contre le racisme ambiant, sa difficulté à (re)trouver ses racines, à comprendre la signification de l'être-africain. Au royaume de l'image et de l'apparence, une histoire d'amour entre une Blanche et un Noir serait-elle donc toujours choquante ?

Sans concession ni complaisance, avec une approche parfois cérébrale, un style parfois un peu trop étudié, Marie Darrieussecq explore les relations entre les femmes et les hommes, interroge les schémas ancestraux qui hantent nos inconscients, pointe les archaïsmes de certains de nos comportements et de certains de nos réflexes.

Découpé en cinq actes et autant de chapitres, comme dans une tragédie classique, avec un début passionné, puis l’attente "comme une maladie chronique" ("elle l'avait tellement attendu qu'elle continuait à l'attendre"), puis insidieusement, la fin annoncée, le roman fait exploser les clichés sur l'amour "mixte", avec une conception de l'amour comme ravissement et comme espoir toujours suspendu, souvent déçu... C'est cela le vrai sujet du roman, cette angoisse et ce désir du masculin, toujours étranger pour une femme alors confrontée brutalement à l'altérité la plus radicale. Solange la vit sans désespérance, elle sait qu'on ne peut forcer personne à vous aimer, et Marie Darrieussecq le décrit d'une façon à la fois incroyablement pudique et très sensible.

"Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter."

CLICHÉS EN NOIR ET BLANC
Marie Darrieussecq, née en 1969 à Bayonne est écrivain et psychanalyste. Agrégée de Lettres Modernes et titulaire d'un doctorat, elle publie son premier roman, Truismes, en 1996, qui fait l'événement lors de la rentrée littéraire, connait un immense succès et est traduit en une trentaine de langues. 

Elle publie ensuite une douzaine de romans dont Naissance des Fantômes (1998), Le Mal de mer (1999), Bref séjour chez les vivants (2001), Tom est mort (2007), Clèves (2011).

Elle a également publié un essai, participé à des ouvrages collectifs, dirigé des publications pour le Centre Dramatique National d'Orléans, et réalisé six adaptations théâtrales. 

Elle a reçu le Prix Médicis pour Il faut beaucoup aimer les hommes.
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CHANGER. UN DES MOTS LES PLUS AMBIGUS QUI SOIENT

9 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

CHANGER. UN DES MOTS LES PLUS AMBIGUS QUI SOIENT

Laura a la quarantaine, un mari et deux enfants. Elle vit dans le Maine et passe ses journées de technicienne en radiologie derrière l'écran d'un scanner d'hôpital, décryptant des images de tumeurs, annonciatrices de vies qui s'enfuient, d'existences condamnées de patients anonymes qu'elle accompagne avec une douceur, une patience et un professionnalisme unanimement loué dans le service par ses collègues. C'est un travail éprouvant mais pour lequel elle semble totalement destinée, tant on la sent en empathie, désireuse toujours d'arranger les choses, de faire que tout se passe le mieux possible, pour tous et chacun, que ce soit à l'hôpital ou dans son foyer.

Mais depuis quelques mois, Laura se sent de plus en plus fragile, vulnérable, dépassée, désorientée. Elle est de plus en plus affectée par les douleurs, les inquiétudes et l'avenir souvent perdu des malades. Sa vie familiale se délite, entre son mari dépressif et agressif, au chômage depuis un an et demi, son fils artiste et instable et sa fille en pleine crise d'adolescence. Cela lui fait se souvenir, par contraste, de ces années où elle était une brillante étudiante en médecine, promise à un tout autre destin...

Alors, quand son supérieur lui propose de prendre sa place pour se rendre à une conférence médicale à Boston, c'est pour elle une occasion inespérée de prendre un peu de distance et d'air. Et c'est avec un immense soulagement qu'elle prend la route – "un voyage, c'est une échappée temporaire"... – sans imaginer un seul instant ce qu'elle va vivre durant ce week-end.

À peine arrivée à l'hôtel, à la réception, elle rencontre Richard Copeland, "vendeur en contrats d'assurance" qui engage la conversation, charmant, un brin séducteur, non dénué cependant d'une certaine timidité. Ils se retrouvent par hasard le soir au cinéma, vont boire un verre ensuite, discutent, échangent sur leurs vies, leurs points de vue, leurs tourments et leurs doutes, se découvrent une passion commune pour les mots, leurs nuances, leurs synonymes – tous deux "accros à la sémantique" –, pour la littérature en général, et la poésie en particulier. Le temps file à toute allure, comme toujours lorsque deux êtres sont "en phase, connectés en quelque sorte"... Ils se revoient le lendemain, et, au fil des discussions et des promenades dans Boston, s'impose comme une évidence qu'ils vont passer ensemble ce week-end. Voire davantage...

En l'espace de ces cinq jours, comme en une pièce de théâtre en cinq actes avec ses changements de décors, ses héros et ses péripéties, Douglas Kennedy se glisse dans la peau de son héroïne, cette femme terriblement seule, qui semble découragée, n'attendant plus rien de la vie jusqu'à ce qu'un week-end à Boston et une rencontre avec un homme incroyablement proche d'elle à la fois par ses tourments et ses aspirations lui laisse entrevoir la possibilité d'une autre existence, lui donne à croire que tout peut changer...

"Changer. Un des mots les plus ambigus qui soient". Un des mots clés du récit, autour duquel se cristallisent toutes les interrogations des personnages, mais aussi leurs espoirs, leurs regrets, leurs souvenirs. Lorsque dans un couple on constate qu'on est devenus des étrangers l'un pour l'autre, quand le silence devient pesant et le mépris insidieusement constant, quand on n'aspire plus qu'à "refermer la porte sur une vie conjugale qui (a) apparemment basculé dans la monotonie et le conflit", quand on se demande comment on a pu en arriver là, à cette existence insipide et absurde, dans laquelle on interprète un rôle chaque jour, un mot s'impose : changer, "cette pulsion si puissante, si prenante, si...dangereuse", peut-être également si nécessaire...

Mais est-ce si facile, si envisageable, de bouleverser son quotidien, ses habitudes, sa vie, pour suivre un homme ou une femme sur un coup de tête, de cœur ou de foudre, de préférer à ses "obligations" familiales et conjugales ses rêves, ses espoirs, ses désirs, de tout changer, absolument tout ? Sommes-nous suffisamment forts, suffisamment fous, pour saisir le bonheur quand il passe à portée de main ?

Douglas Kennedy manie à merveille les mots du désamour et de l'amour, avec délicatesse, nuances, sensualité aussi. Fin psychologue de l'âme humaine, il maîtrise cet art subtil de l'introspection et de l'analyse des tourments, des doutes, des relations complexes entre les êtres, jusqu'aux plus infimes, jusqu'aux plus intimes... Le choix pertinent, si juste des mots et des expressions, l'équilibre entre dialogues et descriptions, confèrent au récit une puissance évocatrice incomparable. On est emporté dans l'histoire, on s'attache, on s'identifie aux personnages, on rit, on pleure, on espère, on jouit, on s'effondre, on vit et on vibre avec eux, à l'unisson...

Une fois encore, Douglas Kennedy nous offre un roman brillant, cultivé, subtil, passionné, captivant et bouleversant. Et nous rappelle qu'il "faut se laisser guider par l'espoir et rester convaincu qu'il est toujours possible de se réinventer"...

CHANGER. UN DES MOTS LES PLUS AMBIGUS QUI SOIENT
À LIRE AUSSI, DE DOUGLAS KENNEDY :

❊ L'HOMME QUI VOULAIT VIVRE SA VIELES DÉSARROIS DE NED ALLENLA POURSUITE DU BONHEURRIEN NE VA PLUSUNE RELATION DANGEREUSEAU PAYS DE DIEULES CHARMES DISCRETS DE LA VIE CONJUGALELA FEMME DU VèmePIÈGE NUPTIALQUITTER LE MONDEAU-DELÀ DES PYRAMIDESCET INSTANT-LÀCOMBIEN ?
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RENCONTRE AVEC UN ÉLECTRON LIBRE

4 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

RENCONTRE AVEC UN ÉLECTRON LIBRE

Pianiste aussi discret que talentueux, aussi réservé que virtuose, aussi perfectionniste qu'éclectique, Alexandre Tharaud est de ces êtres rares dont la présence, la parole et la musique sont à elles seules d'inestimables présents.

Et en ce mois d'octobre, il nous offre en même temps un album original, Autograph (Erato), un documentaire réalisé par Raphaëlle Aellig-Regnier ("Le Temps Dérobé", distribué par MK2) et un livre d'entretien avec Nicolas Southon, Piano Intime (Editions Philippe Rey), trois oeuvres parfaitement complémentaires et absolument merveilleuses qui apportent chacune un éclairage singulier sur l'artiste qu'il est.

Ouvrons d'abord le livre Piano Intime, au titre si bien choisi. Car c'est véritablement dans l'intimité du piano, du pianiste, du musicien que nous convie Alexandre Tharaud. Pas dans sa vie privée à l'instar de tant de gens plus ou moins connus, non, le déballage médiatique et impudique est aux antipodes de la personnalité de cet artiste hors du commun qui préfère rester toujours dans le dévoilement subtil, les rideaux à demi-soulevés, les ellipses significatives, se dire par ses interprétations, ses attitudes gracieuses, qu'elles soient graves ou légères, sa voix douce et bien tempérée comme le clavier de Bach – compositeur qui ouvre et clôture son disque de bis – par ses choix musicaux aussi, si révélateurs de ce qu'il est, intimement.

"Autant je suis attaché aux formes courtes, et cela se perçoit bien dans ma discographie, autant j'ai besoin du gigantisme. Je suis ainsi dans la vie. Le détail m'obsède mais je regarde loin. Dans mes relations amoureuses, avec mes amis et mes proches, je pense être, à l'instar de Ravel, un grand romantique. Je me donne totalement, jusqu'au bout. Dans le grand théâtre de la relation à l'autre, chaque détail, chaque mouvement compte et j'y suis plus qu'attentif. Il en est de même dans mon rapport à la musique. Je ne peux trouver la direction, le grand souffle, qu'après avoir étudié la moindre intention du compositeur."

On croise donc dans ces quelques cent soixante pages ses compositeurs de prédilection, Chopin, Bach, Rameau, Schubert, Couperin, Ravel, Scarlatti, Poulenc, Satie, Grieg, Chabrier ou Milhaud, dont il a enregistré et joué en concert les œuvres, très connues pour certaines, redécouvertes grâce à lui pour d'autres.

Les différents chapitres de ces conversations épousent sa discographie et c'est ainsi l'occasion de parler à la fois des œuvres et des compositeurs, de la vie de soliste, du statut d'interprète mais aussi de parler des deux aspects de la vie de pianiste : l'enregistrement, en studio et le concert, en scène. Le disque et le spectacle, si différents et si complémentaires, deux formes d'expression et de relation au public.

C'est la voix d'Alexandre qui ouvre le livre, nous sommes le 2 janvier 2013, il arrive au 94, boulevard Blanqui, pour l'enregistrement d'Autograph, "vingt et un ans après l'enregistrement de (son) premier album" : "Ici, je suis en vie. Tout peut commencer."

C'est donc tout naturellement sur l'enregistrement de ce premier disque que débutent les conversations avec Nicolas Southon. Un disque consacré à Ravel et qui a la particularité d'être un disque fantôme puisqu'il n'a jamais été distribué dans le commerce. L'enregistrement fut épique, le disque "adressé à plusieurs maisons de disques. Pas une seule ne m'a répondu, mais l'essentiel était pour moi d'avoir vécu l'enfermement du studio, le face-à-face avec l'œuvre".

Les années qui suivent se déroulent "difficilement", mais Alexandre les regarde néanmoins comme des années de préparation à ce qu'il vit aujourd'hui. "Cela m'a permis de découvrir un immense répertoire, de déchiffrer, composer, faire de la musique de chambre, imaginer des spectacles, présenter des concerts pour enfants. Bref, de m'ouvrir, de mûrir et de me rapprocher de la musique après avoir trop pensé au piano."

Dans cette période, quelques concerts – "trop peu" – et des enregistrements, premiers traits qui inaugure le chemin qu'il va dessiner peu à peu, parsemé de belles rencontres et de jolis signes du destin. Ainsi, un disque consacré à Grieg, deux disques consacrés à Darius Milhaud, compositeur injustement peu, très peu enregistré puis un consacré à Grieg. Ces premiers albums "publiés" sont pour Nicolas Southon l'occasion d'interroger Alexandre sur son rapport au disque, en tant qu'auditeur et en tant qu'interprète, des premiers disques écoutés enfant qui lui apparaissaient à la fois fascinants et incompréhensibles parce que presque magiques ("que tout un orchestre puisse surgir d'un fragile diamant se faufilant dans ls sillons d'un disque...") à ceux qu'il a lui-même enregistrés, d'abord envisagés comme des moyens d'être les artistes qu'il admirait puis habité par ce "désir d'enfermement propre au studio d'enregistrement (…) pour aller chercher au-delà de soi et loin dans l'œuvre".

À la fin des années 90, Alexandre continue "à creuser ce sillon de la musique française" dont il se sent désormais "un véritable interprète". Il enregistre donc trois disques consacrés à l'intégrale de la musique de Chabrier, "l'un des chaînons entre Rameau et Poulenc" mais dont le "répertoire n'a pas encore trouvé la place qu'il mérite" alors même qu'il "se prête idéalement au concert : savoureux à jouer sur le plan pianistique, virtuose, coloré, orchestral, ludique, inventif". "La grande force de Chabrier, c'est que tout chante."

Gageons que ces conversations donneront envie aux lecteurs de redécouvrir avec Alexandre ce compositeur quelque peu oublié.

Suit une courte période "transitoire" avec le disque Schubert, qui, dit Alexandre, "représente une étape importante : celle de la première pierre de ma discographie romantique avant Chopin et Schubert à nouveau."

Ses enregistrements suivants de Schubert seront l'occasion de deux belles rencontres : la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei pour de splendides quatre-mains et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras pour l'incomparable Arpeggione.

Car la musique est avant tout partage et apprentissage de l'autre, rencontre aussi. "Les relations musicales sont comparables aux relations amicales"... et les unes ouvrent parfois sur les autres...

Mais c'est l'enregistrement d'œuvres de Rameau au piano – et non au clavecin – qui, en 2001, accueilli triomphalement, qui le fait véritablement connaître du "grand public" et qui lui fait retrouver "une liberté perdue à force de respect du texte et des traditions depuis (son) entrée au Conservatoire de Paris. D'autant qu'il (lui) fallait trouver des astuces, des chemins détournés, pour jouer cette musique sur un instrument pour laquelle elle n'avait pas été écrite. […] Cette liberté offre l'enivrante sensation de participer à l'acte de création."

Le succès de Rameau permet à Alexandre d'enregistrer en 2003 un double disque Ravel, dont la musique, à l'image du compositeur énigmatique qu'il fut, "renferme ses secrets. C'est une musique capable à la fois d'une violence inouïe et de la plus grande tendresse".

Suivront un disque consacré à Bach (Concertos italiens) puis trois consacrés à Chopin : les Valses, les Préludes puis un florilège de pièces joliment et si justement intitulé "Journal intime", tout à la fois celui du compositeur, intrinsèquement lié à son instrument de prédilection et celui de l'interprète. "Malgré tous ses efforts, l'interprète qui veut s'effacer derrière le compositeur n'y parvient jamais totalement. L'intime resurgit toujours. C'est aussi cela qui m'intéresse : le disque comme acte de vérité".

Viennent ensuite – ou entre temps – l'exceptionnel "Tic-Toc-Choc" de Couperin, la création d'œuvres de Thierry Pécou, Satie, Scarlatti, Debussy/Poulenc avec Jean-Guihen Queyras, Bach avec les Violons du Roy de Bernard Labadie...

Et en 2012, c'est le cinéma qui s'offre à lui, devant la caméra de Michael Haneke pour Amour – Palme d'Or à Cannes, récompensé de 5 Césars, d'un Golden Globe et d'un Oscar –, film sublime de tendresse dans lequel Alexandre joue le rôle d'un pianiste concertiste renommé, ancien élève d'Emmanuelle Riva à qui il va rendre visite après qu'elle et son époux sont venus l'applaudir au Théâtre des Champs-Elysées. Une belle expérience doublée d'une "aventure" cannoise enrichissante et drôle...

"Incapable d'être l'interprète d'une seule musique", Alexandre "fait un pas de côté pour échapper à la musique classique" en enregistrant un disque-hommage au Bœuf sur le Toit, dont il avait eu le désir à l'âge de 14 ans, désir qu'il a concrétisé quelque trente ans plus tard, magnifiquement. Avec ce disque original, inclassable, empreint de l'atmosphère si particulière des années 20, délicieusement jazz, il nous plonge véritablement dans l'art, l'histoire et l'ambiance de cette époque si riche, intense et passionnée, "où tout était à reconstruire".

Dernier chapitre de ces conversations, retour dans la salle Colonne, au 94 du Boulevard Blanqui, après un éblouissant voyage à bord du piano d'Alexandre, pour évoquer son dernier enregistrement, Autograph, qui rassemble un certain nombre des "bis" que le pianiste a l'habitude d'offrir à la fin de ses récitals. Moment singulier s'il en est, moment suspendu où l'on est encore dans le concert et en même temps plus vraiment dedans.

"Les rappels sont un moment de lâcher prise après la forte tension du concert. Paradoxalement, ils sont à la fois hors du concert et visent à le prolonger. Une parenthèse, durant laquelle ne subsiste que la relation unissant l'interprète à son public ; jamais la connivence entre eux n'est aussi grande. Ce qui est très intéressant, c'est que le bis induit pour l'interprète une autre manière de jouer, plus libre, moins soucieuse peut-être de bienséance stylistique. Mais aussi, pour le public, une autre façon d'écouter."

Ces bis "couvrent trois siècles de musique, de Couperin à Strasnoy" mais la construction de l'album fait que l'on n'entend réellement "qu'un seul et unique geste, comme si tous les morceaux étaient signés du même compositeur".

Le livre s'achève comme il a commencé, par la voix d'Alexandre, toujours simple, fluide, sincère, précise, délicate et sensible. L'enregistrement d'Autograph est terminé, après cette parenthèse intense, il est temps pour le soliste de "retourner à la vie, loin, très loin", vers d'autres perspectives, d'autres projets, d'autres aventures...

"Il y a mille façons d'écrire sa vie. Je le fais pour ma part en imaginant et en enregistrant des disques. Aucun ne me ravit totalement, je le dis sincèrement, mais ils existent et sont les témoins de mon existence, de mes rencontres, de mes périodes heureuses ou moins heureuses".

Après avoir refermé le livre, prolongez le voyage musical en écoutant les disques d'Alexandre, tous ses disques. Chacun d'eux est un moment d'intimité, un tête-à-tête, un chuchotement, un émerveillement...

Ce qui se dit dans la musique va au-delà encore des mots...

RENCONTRE AVEC UN ÉLECTRON LIBRE
"Il faut créer en soi le désir de jouer pour que cette joie et cette gourmandise s'entendent"

Toute la discographie d'Alexandre témoignent de cette joie, de cette gourmandise, de ce désir impérieux de jouer et de partager...

Morceaux choisis :

❊ Darius MILHAUD - Intégrale de l'oeuvre pour violon et piano (Art Viva, 1992)

❊ Edvard GRIEG - Pièces Lyriques (Dante, 1993)

❊ Darius MILHAUD - Saudades do Brazil, avec Madeleine Milhaud (Naxos, 1995)

❊ Francis POULENC - Pièces pour piano (ARION, 1996)

❊ Emmanuel CHABRIER - Intégrale des oeuvres pour piano (3 CD réunis dans un coffret chez Arion, en 2006)

❊ Frantz SCHUBERT - Moments musicaux (Arion, 2000)

❊ J-Philippe RAMEAU - Alexandre Tharaud joue Rameau (Harmonia Mundi, 2001)

❊ Maurice RAVEL - L'oeuvre pour piano (2 CD, Harmonia Mundi, 2003)

❊ J-S. BACH - Concertos italiens (Harmonia Mundi, 2005)

❊ Frédéric CHOPIN - Valses (Harmonia Mundi, 2006)

❊ François COUPERIN - Tic Toc Choc (Harmonia Mundi, 2007) 

❊ Frédéric CHOPIN - Préludes (Harmonia Mundi, 2008)

❊ Erik SATIE - Avant-dernières pensées (Harmonia Mundi, 2009)

❊ Frédéric CHOPIN - Journal Intime (Virgin Classic, 2009)

❊ B.O. du film "Amour" (Virgin Classics, 2012)

❊ Le Boeuf sur le Toit (Virgin Classics, 2012)

❊ Autograph (Erato, 2013)

Live Figaro à l'occasion de la sortie du Boeuf sur le Toit

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L'IDÉALISME EST INSTABLE

2 Novembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'IDÉALISME EST INSTABLE

"Maria Cristina Väätonen, la vilaine sœur, adorait habiter à Santa Monica".

Ainsi commence le nouveau roman de Véronique Ovaldé, qui marque une inflexion nouvelle dans son œuvre. Sans rompre avec l'univers du conte, du légendaire, de l'onirique qui habite chacun de ses livres, elle installe néanmoins cette fois-ci ses personnages dans des lieux qui existent réellement – Santa Monica, la Californie, New-York... Mais dans cette réalité spatiale s'infiltre l'imaginaire fantaisiste et acidulé de l'auteure.

L'héroïne est écrivain. Elle a connu le succès dès son premier roman, "La vilaine sœur", un récit autobiographique publié alors qu'elle était encore mineure et par lequel elle s'émancipe par l'écriture de son asphyxiante famille. Elle y raconte la folie et le mysticisme bigot de sa mère, la jalousie de sa sœur qu'elle a failli tuer accidentellement, qui en est restée épileptique et n'a jamais pu dépasser l'âge mental de 14 ans, la dépression de son père taiseux et imprimeur analphabète. Ce premier roman témoignait de "la nécessité qu'elle (avait) ressentie de clôturer l'épisode lapérousien de sa vie et d'inventer quelque chose." Et son succès lui a permis de conquérir sa liberté, de s'installer en Californie, où elle a découvert d'autres modes de vie, de nouveaux territoires existentiels et où elle a rencontré Rafael Claramunt, ex-grand écrivain argentin exilé, poète drogué, potentiel "nobélisable", qui devient son amant, son pygmalion et, selon les apparences, son protecteur...

Lorsque nous rencontrons Maria Cristina au début du roman, nous sommes à la fin des années 80, elle a une trentaine d'années et est "encore dans l'insouciant plaisir d'écrire, acceptant la chose avec une forme d'humilité et le scepticisme prudent qu'on accorde aux choses magiques qui vous favorisent mystérieusement". Elle a fui quinze ans plus tôt Lapérouse, "ville calme et froide" du grand nord pour échapper à la dictature paranoïaque de sa mère. Mais son passé et sa famille la rattrape à la faveur d'un appel téléphonique de sa mère, à qui elle n'a pas parlé depuis des années et qui lui dit qu'il faut absolument qu'elle vienne à Lapérouse. Maria Cristina "prononce prudemment" qu'elle va voir. Malgré ses réticences, elle décide de faire le voyage, même si "elle sait qu'aller jusqu'à Lapérouse va la replonger dans son enfance". Et l'on se demande avec le narrateur "pourquoi Maria Cristina s'est-elle aussitôt envolée au moindre commandement de sa mère, pourquoi a-t-elle laissé tomber son sublime confort angelin, ses palmiers cosmétiques, ses amis et son Pacifique, pourquoi a-t-elle répondu dans la seconde à l'injonction de sa mère, pourquoi retourner à Lapérouse, attendait-elle un signe de sa mère depuis tout ce temps, aspirait-elle à une réconciliation, que celle-ci lui dise, Nous sommes toujours là, nous t'attendons. Maria Cristina se sent-elle vraiment encore coupable ?". Et l'on comprend rapidement que le monde de Maria Cristina est "un monde de contradictions".

La structure même de la narration rend compte de ces contradictions, à la fois distinctes, en résonance et symboliques.

D'un côté, la vie à Lapérouse, digne d'une légende ancienne, avec son atmosphère sombre de conte d'autrefois, cette maison d'un rose improbable dans cette bourgade du bout du monde perdue entre marais et forêts étranges... C'est le lieu et le temps des mauvais rêves, des jalousies, de l'extravagance délirante de la mère, de la croyance en la possession par le Malin. Dans cette ambiance insolite se dessine puis s'impose progressivement l'attirance de Maria Cristina pour la littérature, la lecture d'abord puis l'écriture, en secret car on ne peut dans cet endroit farouche peuplé de fantômes lire ou écrire paisiblement.

De l'autre côté, il y a la vie américaine, hyper-réaliste celle-ci, presque sur-réaliste même. On y respire l'air californien, dans un univers fantasque de western baroque et de paradis artificiels, qui augure pour Maria Cristina une vie nouvelle, une émancipation, une libération. Et il y a Rafael Claramunt, qu'elle "aurait voulu ne pas écouter mais il y avait quelque chose d’excitant à l’entendre être aussi méchant, il disait du mal de tout le monde, il conversait avec son éditrice comme s’ils avaient été dans la même pièce, il s’installait dans un fauteuil, un Robusto à la main…". Son entrée en scène dans la vie de Maria Cristina marque un tournant décisif pour elle et pour le récit.

Entre ces deux histoires, celle du départ et celle du retour, racontées par un narrateur anonyme et omniscient, le personnage de Maria Cristina se révèle être l'incarnation de toutes les récurrentes obsessions de l'auteure explorées différemment. Plus introspective, moins "enchantée", ce huitième roman est aussi l'occasion pour l'auteure d'une réflexion sur l'écriture et le statut de l'écrivain portée par les personnages sans que l'on soit jamais dans la théorisation, sans affectation, mais au contraire avec beaucoup de naturel et de finesse. Ses thèmes de prédilection sont aussi bien présents : famille envahissante et étouffante, spiritualité, embrigadement, et féminisme, tous traités avec subtilité et élégance. L'écriture est toujours ample, dense, riche, tout à la fois romanesque et poétique, foisonnante sans excès, lyrique sans fausse note.

"Le but de toutes les histoires c'est de satisfaire le désir ardent de celui qui les lit". La grâce des brigands, roman magique dans lequel la réflexion épouse la fantaisie, y parvient au-delà de toutes les espérances.

L'IDÉALISME EST INSTABLE
Véronique Ovaldé est née en 1972. Ses ouvrages connaissent un succès grandissant et depuis le début de sa carrière littéraire elle bénéficie d’une reconnaissance des libraires, des lecteurs et des critiques.

Ses romans sont traduits dans de nombreuses langues (italien, espagnol, allemand, roumain, portugais, anglais, coréen, chinois, finnois, etc.).

Véronique Ovaldé est également éditrice chez Points, responsable du roman noir, de la poésie et de la collection Signatures (groupe La Martinière). Auparavant chez Albin Michel, elle a notamment travaillé sur Le club des incorrigibles optimistes de J-M.Guénassia (Prix Goncourt des Lycéens 2009).

Elle a notamment publié :

❊ LE SOMMEIL DES POISSONS (Seuil, 2000)

❊ TOUTES CHOSES SCINTILLANT (L'Ampoule, 2002)

❊ LES HOMMES EN GÉNÉRAL ME PLAISENT BEAUCOUP (Actes Sud, 2003)

❊ DÉLOGER L'ANIMAL (Actes Sud, 2005)

❊ ET MON CŒUR TRANSPARENT (Ed.de l'Olivier, 2008 – Prix France-Culture/Télérama)

❊ CE QUE JE SAIS DE VERA CANDIDA (Ed.de l'Olivier, 2009 – Prix Renaudot des Lycéens, Prix France Télévisions, Grand Prix des Lectrices de Elle)

❊ DES VIES D'OISEAUX (Ed.de l'Olivier, 2011)
L'IDÉALISME EST INSTABLE
J'ai lu ce livre dans le cadre des MATCHS DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE organisés par PriceMinister qui ont pour but de désigner LE livre de la rentrée littéraire 2013 à partir des critiques et des votes d'un millier de blogueurs et blogueuses.

Rendez-vous à cette adresse pour le résultat !

http://www.priceminister.com/blog/les-matchs-de-la-rentree-litteraire-2013-8774
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