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LA FLEUR DU MAL

27 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

LA FLEUR DU MAL

"Il y a des événements dans la vie qui sont si douloureux qu'on les gomme, on les froisse en une boulette de papier, on les coince à l'arrière du cerveau, dans une anfractuosité que même notre inconscient ignore. L'amnésie peut ainsi durer des années. Mais il suffit d'un grain de sable pour que les souvenirs remontent à la surface, flottant comme des corps morts. Le plus terrible est qu'en réapparaissant, ce passé peut générer des dommages collatéraux plus dramatiques encore que l'événement originel.

L'histoire de Nathalie et Patrice Royer aurait pu arriver à n'importe qui. Car ces gens sont comme nous. Ou presque. Mariés, des enfants, un travail, une maison. Et puis un jour, sans qu'aucun n'y ait été préparé, leur vie a basculé."

Une maison cossue, dans les Yvelines, non loin de Saint-Germain-en-Laye, à Bois-Joli. Madame travaille dans l'immobilier, Monsieur est avocat, spécialiste ès divorces. Ils ont deux enfants, le fils aîné est en stage aux Etats-Unis, dans une grande banque d'affaires, la fille est en pleine crise d'adolescence. Entre golf, dîners mondains et réussite professionnelle, les Royer semblent une famille stable, épanouie, comblée. Malgré le manque de communication, le manque d'intimité, le manque de tendresse et certaines dates douloureuses...

L'équilibre est sans doute un peu précaire, mais il est là, il résiste, les êtres tanguent, sur le fil mais se rattrapent, stoïques. "Si rien ne transparait de son vague à l'âme, c'est parce que Nathalie a toujours voulu sauver les apparences. C'est important pour elle, le qu'en-dira-t-on."

Alors en ce dimanche où leur parvient un SMS de Grégoire, le fils aîné, qui leur annonce son mariage prochain et son retour en France avec sa fiancée, les questions concernant la jeune fille se bousculent : "mais qui donc est cette fille ?", avec l'espoir qu'elle n'est ni noire, ni juive et qu'elle ne déparera pas dans le cadre bourgeois de Bois-Joli... La rencontre avec Gala est un soulagement. La jeune fille est discrète, convenable, "bien du même milieu et peut-être nettement plus fortunée" qu'eux. Les familles se rencontrent, conversent et échangent des compliments. Tout semble parfait, l'union s'annonce belle et heureuse.

Jusqu'au jour où Nathalie décrète qu'elle ne veut plus que la mariage ait lieu. "J'ai beaucoup réfléchi. Je ne la sens pas. […] Je n'aime plus l'idée de ce mariage. Tu dois convaincre ton fils d'y renoncer." Coup de théâtre incongru. "L'idée que Grégoire épouse cette fille lui donne la nausée. Le pire est qu'elle n'a aucune explication. Juste cette terrible intuition." Tout est implicitement contenu dans ce mot, tout à la fois porteur de secrets et de sens, qui donne si justement son titre au livre.

En jouant habilement avec les narrateurs et les points de vue, promenant le lecteur entre le regard de la mère, du père, le journal intime de la fille et les pensées du fils, Dominique Dyens place le lecteur au centre de cette famille, elle l'introduit dans ce huis clos bourgeois et oppressant, où les apparences priment sur la sincérité, les silences sur la vérité, le carcan social sur la liberté des êtres.

D'une concision impeccable, d'une sobriété parfaite, la plume de l'auteure fait craquer le vernis trop lisse du microcosme conservateur prisonnier des conventions pour en dévoiler les failles. L'atmosphère du récit n'est pas sans rappeler certains films de Claude Chabrol, sombres, cyniques et incisifs. Instillant la juste dose de suspense – jusqu'aux derniers mots soutenu –, de noirceur et d'ironie, Dominique Dyens nous offre un thriller fascinant, captivant, dérangeant, doublée d'une satire subtile et âpre de la "bonne société", construit en équilibre sur le fil ténu de la psychologie humaine, témoignant qu'"il y a toujours un peu de raison dans la folie..."

LA FLEUR DU MAL
Bibliographie de Dominique DYENS :

❊ La Femme éclaboussée (Denoël, 2000)

❊ C'est une maison bleue (Denoël, 2002)

❊ Maud à jamais (Denoël, 2003)

❊ Éloge de la cellulite et autres disgrâces (EHO, 2006)

❊ Délit de fuite (EHO, 2009)

❊ Lundi noir (EHO, 2013)
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UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

17 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

"D'habitude, je n'écoute pas mes désirs. Je les laisse s'éteindre et je m'apaise de ne pas les assouvir. Je les anesthésie en augmentant la dose. Je bois un verre, je me tais et je regarde."

Voici en quelques phrases résumée la vie de la fille à la vodka. Celle qui se définit aussi comme l'Impuissante, la femme interdite, un peu enseignante, un peu libraire, tout à la fois en quête et en repli, aventurière et casanière, provocante et réservée. Elle ne supporte plus Paris et descend en Avignon, au moment du Festival de Théâtre. Elle y retrouve Papy Micha et ses chevaux camarguais, Mamy et la Librairie des Lavandières où elle n'aime rien tant que "trouver pour chacun le juste chapitre dans le bon ouvrage. La phrase qui redonne le courage. (…) dénicher pour le client de passage l'idée qui [va] relancer sa vie en stand-by". Paradoxe que d'aider les autres à revivre quand, comme Alice, on ne sait pas soi-même comment vivre. "Quand on n'a jamais eu envie de vivre. Vivre comme si c'était le dernier jour est un don inné pour qui a souhaité disparaître depuis son premier souffle. Je riais de lire dans des magazines que des coachs enseignaient «l'art de vivre l'instant présent». Moi, cette science que je possédais depuis l'enfance me tuait précisément à petit feu. Je riais jaune, emplie du rêve paresseux d'une prison qui me protège de la vie. La vodka était une cellule qui me libérait. Je n'avais plus à bâtir de projets d'avenir une fois enfermée. Je surfais sur le vent et je m'enivrais de l'instant présent. Derrière les barreaux, non encombrée des humains, de leurs ambitions. Mon esprit pouvait enfin s'évader."

Fragile équilibriste qui avance au-dessus du vide, hésitant entre désir de vivre et auto-destruction, entre vertige de l'amour et ivresse abyssale, Alice balance, tangue, doute, balbutie...

Elle croise un jour le regard d'un homme mystérieux, attirant. Elle veut qu'il la remarque, qu'il la regarde dès qu'elle le voit apparaître, qu'il fasse attention à elle. Pour cela, elle mange une rose, perchée sur un cheval de manège. Ils s'observent, se suivent, se poursuivent, se glissent quelques mots, se dévoilent – un peu, si peu...

"Tu ne m'aurais pas remarquée il y a des années. Je ne t'aurais pas davantage distingué. Mais là tu venais de tomber de ta propre vie comme un fruit d'un arbre. […] tu guettais. La fille.

La fille.

Celle qui aurait le courage."

Ils se saisissent en instantané, coup de foudre entre deux êtres en creux, pleins seulement de leurs failles et de leurs fragilités. "Mes antagonismes te ramenaient à tes zones d'ombre. Nos complexités se comprenaient et s'apprivoisaient sans volonté venue de toi ou de moi. Est-ce de cette manière que des êtres au bord du gouffre parviennent à se sauver ?" Tout semble entre eux à la fois si évident et si tortueux, si simple et si difficile. Comme deux amants aimants, ils s'attirent et se repoussent sans cesse, lui qui a du mal à se donner, elle qui a du mal à s'ouvrir.

"L'amour, c'est rabibocher les bouts de l'autre. Trouver les pièces manquantes de la fondation. L'inconnue à l'équation jusqu'à accorder des oppositions qui cohabitent de la façon la plus improbable en celui qu'on aime." Mais peut-on reconstruire la mosaïque intérieure de l'autre quand ses propres fêlures ne sont pas comblées ? Peut-on se deviner sans se dévoiler, dire les sentiments sans les mots et la vie à deux en silence ? Et s'ils essayaient de s'aimer ?

Après La Femme interdite, Delphine de Malherbe signe une deuxième auto-fiction tout aussi forte, et belle. Entre les dédicaces, à Romy Schneider et à Amy Winehouse, elle parvient à mettre en mots ce tabou si secret, si non-dit de l'alcoolisme féminin. La plume ciselée, acérée, éthérée, émouvante et si subtile de l'auteure, le rythme de l'écriture tout à la fois fait d'urgence, d'ivresse, de douleur et de désir, donnent à voir et à ressentir la difficulté d'être, d'oser aimer et se laisser aimer, et l'alcool pour avoir le courage de vivre, et cesser de s'excuser d'exister.

"Le chemin a été long pour moi. Trouver une possibilité d'exister sur cette planète avec mon propre univers a nécessité des chocs. Des bouteilles de vodka. Des drogues. Puis un jour j'ai rencontré quelqu'un. Un homme blessé. Grâce à lui, grâce à mes parents, je possède aujourd'hui la force d'apporter ma pierre à l'édifice, de jouir d'une vie riche, et d'embarquer qui veut sur mon navire."

La traversée est parfois douloureuse mais surtout lumineuse, sur le navire de Delphine de Malherbe. Et elle nous emporte en écriture vers la plus belle des destinations : la littérature, c'est-à-dire la vie.

UNE FLEUR QUI PERD SES PÉTALES

Delphine de Malherbe est plus qu'un écrivain, c'est une artiste. Romancière, dramaturge, metteur en scène, auteur-compositeur-interprète, comédienne..., elle réunit de multiples talents, qu'elle déploie en librairie, au théâtre, dans des salles de concerts et dans la presse.

EN LITTÉRATURE

La Femme Interdite (2006, JCLattès)

Vie érotique (2008, Robert Laffont)

L'aimer ou le fuir (2011, Plon)

La Fille à la Vodka (2012, Plon)

AU THÉÂTRE

L'affront d'un rêve (1995, parrainé par Jacques Higelin et Philippe Léotard)

Mysogynes, Misanthropes et Mythomanes (2000, Art et Comédie)

À LA MISE EN SCÈNE

L'affront d'un rêve à l'Espaces Jemmapes et au Théâtre de la Plaine (1995)

Misogynes en co-mise en scène avec Cyril Jarousseau au Théâtre Dejazet (2000)

Une passion Anaïs Nin-Henry Miller au Théâtre Marigny (2010)

Inconnu à cette Adresse au Théâtre Antoine (2012)

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"INDICIBLE. AUJOURD'HUI EST INDICIBLE."

12 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

"INDICIBLE. AUJOURD'HUI EST INDICIBLE."

"Tout ce que l'on aime devient une fiction. […] À aucun moment je n'ai décidé d'inventer. Cela s'est fait de soi-même. Il ne s'est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d'habiller le vrai des parures du faux. Ce que l'on a vécu laisse dans la poitrine une musique : c'est elle qu'on s'efforce d'entendre à travers le récit. Il s'agit d'écrire ce son avec les moyens du langage. Cela suppose des coupes et des approximations. On élague pour mettre à nu le trouble qui nous a gagnés."

Dès les premières lignes du récit, le ton est donné, le décor posé, l'intention esquissée. Dans l'œuvre aussi prolifique que régulière d'Amélie Nothomb, on peut distinguer deux "catégories" d'ouvrages : ceux qui ont des personnages fictifs, et ceux qui évoquent des épisodes de la vie de l'auteur. La Nostalgie heureuse appartient à la deuxième, la plus personnelle, la plus sincère, la plus intime, celle que je préfère. J'avoue avoir du mal à rentrer dans l'imagination nothombienne peuplée de personnages extravagants aux noms outrageusement farfelus. En revanche, dès qu'elle fait fiction de ce et de ceux qu'elle aime, le style change, s'approfondit et s'envole haut et loin. Vers le Japon, toujours. "J'avais besoin d'être subjuguée, d'avoir la foi. Le Japon suscite cela chez moi. Il est le seul."

Et pourtant elles n'étaient pas évidentes, ces retrouvailles avec le Japon.

"Jusqu'à présent, mon idylle avec le Japon a été parfaite. Elle comporte les ingrédients indispensables aux amours mythiques : rencontre éblouie lors de la petite enfance, arrachement, deuil, nostalgie, nouvelle rencontre à l'âge de vingt ans, intrigue, liaison passionnée, découverte, péripéties, ambiguïtés, alliance, fuite, pardon, séquelles.

Quand une histoire est à ce point réussie, on redoute de ne pas être à la hauteur pour la suite. J'ai peur des retrouvailles. Je les crains autant que je les désire."

Alors, lorsque France 5 la contacte pour lui proposer de réaliser un documentaire sur elle, tourné au Japon, elle accepte, persuadée que personne ne voudra jamais financer ce programme. Sauf que trois mois plus tard, le projet est validé. Et Amélie s'envole, avec une équipe de télévision, vers le Japon, à la rencontre de ses souvenirs. "Une vie entre deux eaux" est un très beau documentaire, mais il n'est pas absolument indispensable à la compréhension du roman. Même si une image est capable de montrer en quelques secondes ce qu'il faudrait mille mots pour décrire, elle ne peut pas aller aussi loin. La caméra ne filme que la surface, certains espaces intimes ne peuvent être atteints par aucune lumière ; l'écriture va plus profond, plus précisément, heureusement jamais jusqu'aux abysses de l'âme...il faut bien que les jardins les plus secrets soient préservés. Et puis, il y a des détails, des événements, des sentiments qui ne peuvent être captés par une caméra ni transposés à l'écran. Ainsi, les retrouvailles avec Rinri, son premier amoureux si raffiné et élégant n'ont pas été filmées mais sont subtilement, magnifiquement décrits dans le récit ; les réminiscences de l'enfance à travers un caniveau identique à celui qu'elle longeait petite sont sans intérêt pour l'équipe de tournage ; le sentiment de tragique mêlé de grotesque qu'elle éprouve en embrassant son ancienne nounou, sa deuxième maman, l'adorée Nishio-san ne peut impressionner la pellicule...

Alors pour exprimer ce qui ne saurait être simplement montré par des images, il y a l'écriture, tellement différente de ce à quoi Amélie Nothomb nous a habitués à chaque rentrée littéraire. "Il y avait la prégnance du souvenir qui me bouleversait encore, et puis je n'avais jamais écrit de texte avec une si faible distance temporelle entre ce qui est arrivé et ce que j'en fais, explique-t-elle. C'est cela qui donne une écriture assez spéciale à ce livre." Une écriture plus subtile, plus intérieure, plus émouvante, qui nous touche, nous entraîne, nous emporte. Le ton est parfois sombre et mélancolique, parfois drôle et lumineux, à l'unisson du rythme de la vie, "celui d'une explosion parfaitement maîtrisée"...

Quant à la nostalgie heureuse, c'est la traduction d'un mot japonais, «natsukashii», qui désigne de beaux souvenirs qu'on évoque avec bonheur. Pour des esprits occidentaux, "nostalgie heureuse", c'est un oxymore ; au Japon, c'est une évidence. Amélie Nothomb n'en a fait l'expérience et donc compris véritablement le sens que lors de ce voyage si particulier.

"En conséquence de quoi il m'échoit une récompense inattendue, celle qu'espèrent les moines zen : je ressens le vide. En Occident, ce constat apparaît comme un échec. Ici, c'est une grâce et je le vis comme telle.

Ressentir le vide est à prendre au pied de la lettre, il n'y a pas à interpréter : il s'agit, à l'aide de ses cinq sens, de faire l'expérience de la vacuité. C'est extraordinaire. En Europe, cela donnerait la veuve, la ténébreuse, l'inconsolée ; au Japon, je suis simplement la non-fiancée, la non-lumineuse, celle qui n'a pas besoin d'être consolée. Il n'y a pas d'accomplissement supérieur à celui-ci."

Amélie Nothomb et les cerisiers du Japon

Amélie Nothomb et les cerisiers du Japon

Extrait du documentaire "Une vie entre deux eaux"

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"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

7 Janvier 2014 , Rédigé par Vanille LN

"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

"Le Pouvoir avait besoin des analphabètes, c'était le seul moyen pour garantir une prospérité à long terme. Faire surveiller les lecteurs par ceux qui ne savaient pas déchiffrer une lettre : en inversant les codes que ses ascendants avaient mis tant d'années à construire, le Grand était devenu un pionnier en matière d'ordre social. La Peur était le vrai manitou : les Gardes avaient peur du Grand, qui craignait un soulèvement populaire. De leur côté, les citoyens étaient terrorisés par les Agents eux-mêmes effrayés à l'idée qu'on leur retire les avantages de leur nouveau statut. L'angoisse irriguait l'organisme de la ville."

Le nouveau roman de Cécile Coulon, s'il présente quelques connivences avec les romans de Bradbury ou d'Orwell, n'en est pas pour autant un simple roman de science-fiction. Il serait davantage de l'ordre de la parabole, de l'allégorie, de la satire. La satire impeccable et implacable d'un totalitarisme sans courage qui, pour maintenir la dictature a décidé d'interdire à ses sujets l'accès libre aux livres et à la littérature, et de n'embaucher comme agents de maintien de l'ordre que des analphabètes.

Les livres ne sont pas totalement absents de cette société, il y en a. Mais ce sont des livres de commande uniquement, insipides, qui doivent obéir à certains codes et rentrer dans des catégories déterminées : Livre Frisson, Livre Chagrin, Livre Fou Rire... Ils sont essentiellement destinés à des lectures publiques – même si certains spectateurs y viennent avec un livre à la main, la lecture est davantage considérée comme un événement collectif de préférence abrutissant qu'une activité personnelle et individuelle enrichissante – lors d'immenses manifestations dans des stades, ressenties comme des "Heures de Grâce".

"Les mots les tenaient sur un fil ; chaque phrase obligeait le public à se risquer dans un labyrinthe de souvenirs, de frustrations inavouées et inavouables d'histoires impossibles à révéler." Le divertissement érigé en culte , au détriment de la liberté et de la culture.

Et pourtant "tout avait si bien commencé". Le Docteur Lucie Nox s'occupait de drogués en désintoxication. "La thérapie individuelle ne les confrontait qu'à leurs propres peurs, les confortait dans leurs névroses. Réunir les patients ouvrirait des portes dont ils ne soupçonnaient pas l'existence". Mais les réunir ne suffisait pas. Il fallait faire sortir les émotions qui les constituaient. Et rien de mieux pour cela que des livres. Grâce à la lecture, pour ces patients, "une nouvelle vie commençait". La thérapie Nox était un succès éclatant. Mais "le gouvernement avait détourné es méthodes et mis au point un processus d'asservissement moral de la population."

"Le programme Nox était censé soigner les gens ; plus la médaille brille, plus son revers est sombre."

Le revers, c'est à travers le parcours de 1075 que nous le découvrons. Ce homme sans nom a quitté sa vie à la campagne pour devenir un flic-mercenaire du régime, et même le meilleur d'entre eux. Analphabète comme il se doit, résistant, obéissant par intérêt – pour ne surtout pas retourner à sa vie d'avant et préserver ses nombreux avantages –, il est un des indispensables rouages qui maintiennent la dictature en place, un de ces Agents dont "le monde [tourne] autour des objets, de leurs fonctions, jamais de leur beauté", qui apprennent "la force sans l'élan, l'action sans l'inspiration ". Jusqu'au jour où, blessé lors d'une Manifestation, il se retrouve à l'hôpital. Et où une escapade providentielle dans les couloirs lui ouvre un champ des possibles insoupçonné, celui où les mots vous engloutissent et vous emportent loin, très loin...Même dans un monde d'absolu contrôle, le corps reste "un laboratoire privé" où les songes peuvent respirer, hors d'atteinte. "Le cerveau, dernier refuge..."

La plume de Cécile Coulon est incisive, tranchante, brûlante, et en même temps poétique, imaginative, inventive. Elle nous entraîne dans ce monde mécanique et sans âme où domine une angoisse permanente et oppressante. Et, subtile, lumineuse, pertinente, nous montre que même dans une société du spectacle où l'asservissement mental est au cœur du régime, l'homme peut s'affranchir de cette ignorance imposée. "Le désir d'un homme est difficile à saisir, encore plus à contrôler."

Et la Littérature est la clef de la liberté, de la pensée et de l'intelligence.

Alors ouvrez Le Rire du grand blessé. Lisez-le.

Et "faites-en bon usage".

"Les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir."

Cécile Coulon est née en 1990. Après des études en hypokhâgne et khâgne à Clermont-Ferrand, elle poursuit des études de Lettres Modernes.

Son premier roman Le voleur de vie et son recueil de nouvelles Sauvages ont paru aux Éditions Revoir.

Outre son goût prononcé pour la littérature, de Steinbeck à Luc Dietrich, Nathalie Sarraute ou Marie-Hélène Lafon en passant par Tennessee Williams, Stephen King ou Prévert, elle est aussi passionnée de cinéma (Pasolini, La nuit du chasseur, The Big Lebowski, L’année dernière à Marienbad, Bruno Dumont, Duncan Tucker, Larry Clark, John Waters) et de musique (Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Ramones, Lesley Gore, Otis Redding, John Legend).

Elle a déjà publié deux romans aux Editions Viviane Hamy :

Méfiez-vous des enfants sages (2010)

Le roi n'a pas sommeil (2012 – Prix Mauvais Genre)

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