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LA SONATE DES BONNES PERSONNES

27 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

LA SONATE DES BONNES PERSONNES

"Quelle tyrannie d'être vivant quand on se sait que ça se passe à une seconde près, qu'ils n'y a pas de repos, qu'il suffit de regarder à gauche pendant que ça se passe à droite et que les espoirs meurent au moment où l'on se trompe."

Franck Steiner, chercheur au CNRS, voit sa maison prendre feu, se consumer lentement, et toute sa vie bascule. Ses certitudes, ses valeurs, ses aspirations s'en trouvent bouleversés. Lui-même est perdu, embarqué dans un tourbillon de rencontres, d'événements, d'expériences et de pensées qui remettent tout en cause, à la fois son passé et son identité profonde. Il est essentiellement un homme de son temps, en proie à mille questionnements, doutes et désirs. Il est hésitant, entouré de femmes bien plus forte que lui. Son égoïsme, ses tromperies, ses mensonges sont les marques de sa fragilité et de son hyper-sensibilité. Toute sa vie lui échappe, il n'a plus aucune prise sur les événements de son existence, il les subit, non par désinvolture ou indifférence mais plutôt par une obstination à vouloir tout comprendre, les choses comme les êtres...

Une question traverse tout le récit : "Les hommes sont-ils des êtres mus par leurs besoins, par leurs idéaux ou par leur quête du plaisir ? Qu'est-ce qu'une vie réussie à l'heure où le monde change ?" Pris entre sa fille, qui porte un regard à la fois lucide et sans concession sur le monde, et sa femme, trop perfectionniste pour être pleinement heureuse, Franck est le seul à croire encore à ses propres mensonges. Sa seule réponse à tous ses questionnements reste l'ambition, mais c'est une illusion de réponse, transmise de père en fils. Les propos de son père le hantent, un père "mélange de tsunami et de printemps noir", à la fois absent et omniprésent. Il est encombré par l'héritage imposé de cet homme dont il ne sait que faire, ne parvenant ni à s'en affranchir tout à fait ni à s'y reconnaître vraiment. Comment de toute façon mener à son terme cette quête de réponse dans un monde qui n'en offre aucune ?

Après avoir dans ses précédent livres exploré avec tant de finesse et de sagacité l'univers et la psychologie féminines, Delphine de Malherbe a choisi cette fois-ci de poser son regard et ses mots sur la virilité, ses forces, ses doutes, ses désirs, ses besoins, ses incertitudes. D'une plume toujours aussi ciselée et juste, elle dépeint subtilement les difficultés d'un homme perdu dans un monde fêlé, égaré dans une société en déclin, aux codes flous, sans véritables repères et dans laquelle il est si compliqué de rester fidèle à ses valeurs, à ses aspirations, à des convictions qui semblent souvent dépassées. "Vouloir accomplir une chose, et constater que je demeure incapable de faire ce geste, écartelé entre mes désirs immédiats et mes aspirations profondes." Déchiré entre ses paradoxes les plus intimes, Franck est condamné à l'inaction, à l'impuissance ou aux pulsions. Et à travers lui, ce sont tous les hommes de notre temps qui sont portraiturés, avec autant d'élégance que de finesse.

À l'heure où les hommes vivent est un roman puissant, vertigineux, qui cogne au cœur en ce qu'il décrit des situations, des moments clés de l'existence auxquels chacun peut être confronté, ces instants d'équilibre instable qui nous place aux carrefours de nos vies, qui sont infiniment complexes, douloureux parfois, angoissants toujours mais qui permettent souvent de redéfinir ses priorités, de changer de perspectives, voire de vie.

L'écriture – magnifique, puissante – est en parfaite correspondance avec les nombreux thèmes du roman, contemporaine, vivante, sensible et nous entraîne dans un thriller psychologique impeccablement orchestré et mis en scène.

Le roman ne donne pas de réponses aux multiples questions posées – ce n'est pas son rôle... Bien au contraire, il vient bouleverser nos certitudes, interroger nos incertitudes et formuler cet unique vœu pour le lecteur et pour tout homme, à l'heure où il vit : "Que sa vie ne soit pas un mensonge et que son vécu ne fasse pas [de lui] une personne divisée."

LA SONATE DES BONNES PERSONNES
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UN FIL FRAGILE ET DISTENDU

23 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN FIL FRAGILE ET DISTENDU

"Ils se tiennent aux quatre coins de la pièce. Ce n'est pas intentionnel, ça s'est trouvé comme ça. Chacun fixant une ligne imaginaire, et pensant à quoi ? Ils ne se regardent pas, à ce moment précis, ils n'ont plus de lien. Somanges, la maison de leur enfance, se dématérialise sous leurs yeux. La pièce s'est vidée de leur chair, des blessures et des rires. Il reste le squelette de ce qui fut le foyer. […] D'ailleurs, ils ne se rappelleront pas la saison. Ils voudront graver les secondes, se souvenir d'une chose essentielle, ils ne parviendront qu'à se remémorer un détail, ou une succession de détails qui, juxtaposés les uns aux autres, ne leur évoqueront rien, ne les toucheront pas, alors qu'ils sont le cœur même d'un chagrin qui ne finira pas."

Somanges, c'est la maison de l'enfance, devenue trop grande pour une femme seule et qu'il a fallu se résoudre à vendre. Pour la dernière fois donc, en ce jour de déménagement, les quatre enfants s'y retrouvent avec leur mère. Leur père est mort depuis plusieurs années. Dans les pièces vidées de leurs meubles et de leurs souvenirs, les mots résonnent, un peu trop fort. La tension est palpable, leur jolie complicité d'enfants est depuis longtemps envolée. "Tous l'étaient, agacés, mais personne ne voulait le reconnaître. Dissemblances d'adultes, impossibles à combler." L'air est lourd, chargé de tous les sous-entendus dissimulés sous des phrases et des remarques anodines. Enfants, il y avait "(les) rires, (la) complicité, (les) disputes, ces petits riens du quotidien qui ne laissent de traces qu'à l'intérieur." Devenus adultes, plus rien n'est pareil. Alors que les deux aînés ont bien réussi – Saul est directeur d'un grand quotidien, Hélène est un nez réputé dont les parfums se vendent dans le monde entier –, pour les jumeaux, Elias et Réna, la vie est plus difficile, surtout pour Réna, handicapé suite à un accident de voiture. Un lien s'est brisé à la mort du père. "La distance s'est installée d'elle-même." Les rivalités, les jalousies, les disparités de leurs destins, se cristallisent dans le jardin de Somanges, autour de la question de l'héritage. "Tout partager puis plus rien". Se déchirer pour partager l'argent alors qu'on n'est plus capable de partager l'essentiel... Ils ont du mal à s'entendre, à se comprendre, et dans le même temps, leurs vies semblent montrer qu'ils ont bien du mal, aussi, à retrouver un équilibre les uns sans les autres. "La fratrie est impitoyable", faiblesse et force tout à la fois.

Comme dans son précédent roman, Les Séparées, ce sont les questions qui permettent à Kéthévane Davrichewy d'explorer les mémoires, les souvenirs, les cheminements de chacun, en leur donnant tour à tour la parole. Saul, puis Hélène, puis Réna et Elias, les inséparables jumeaux s'expriment, se souviennent, vivent sous la plume de l'auteure et sous nos yeux. Nous sommes peu à peu impliqués dans ce huis clos, huis clos des murs, du passé, de la fratrie. En vieillissant, l'aîné a peu à peu décidé de s'éloigner vraiment, physiquement, de retrouver ses vraies racines, en Grèce, et de se taire. À l'opposé, Réna a besoin de parler, beaucoup, d'évoquer le passé, de confier des secrets trop longtemps tus, de se replonger dans l'enfance, pour tenter d'estomper les souffrances, de son corps, de son esprit. Élias, lui est plus "léger, aérien", il se pose moins de questions, alors qu'Hélène, la protégée de sa mère, emblème d'une réussite éclatante, qui semble solide et inatteignable, cache par fierté sa vulnérabilité et sa solitude.

Il n'y a pas de révolte bruyante, dans les romans de Kethévane Davrichewy, pas de grands cris, pas de coups d'éclat spectaculaires. Les confidences sont discrètes, chuchotées, murmurées, en aparté, et l'essentiel se glisse dans les non-dits et les silences. Il n'y a pas de pathos ni de grandiloquence non plus, l'écriture est toute en nuances, en demi-teintes, en délicatesse, elle est belle et fluide, elle nous emporte dans ce joli voyage dans le temps des souvenirs et l'espace des vies, toujours sensible, subtile, céleste.

La fin reste en suspens, ouverte à tous les possibles. À chacun d'imaginer ce qui se passera dans l'avenir entre ces quatre murs."L'intime est là."

UN FIL FRAGILE ET DISTENDU
Née à Paris en 1965, Kéthévane Davrichewy a fait des études de lettres modernes, de théâtre et de cinéma et est devenue journaliste. 

En 1995, elle rédige un recueil de contes géorgiens, histoires recueillies grâce aux souvenirs de ses grands-parents qui sont originaires de Géorgie.

Elle élabore aussi des scénarios de films et écrit des chansons. Elle travaille dans la presse jeunesse et a publié en 2004 son premier roman pour adultes, "Tout ira bien" aux éditions Arléa.

Viendront ensuite "La Mer noire" (Prix Landerneau 2010), "Les Séparées" (2012), tous les deux aux Editions Sabine Wespieser.
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UN COUP DE PIED À LA LUNE

21 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN COUP DE PIED À LA LUNE

"Il était une fois une histoire, cette histoire-là dont j'envoie consciencieusement chacun des chapitres à celle qui en est l'actrice et la spectatrice. Elle note, juge, exige la révision de quelques passages ou applaudit. Elle tient ma main qui écrit son histoire, m'encourageant à croire et écrire ce qui est parfois inexact, elle le sait sûrement."

Cette histoire racontée par Lola Lafon, c'est celle de Nadia Comaneci, que le monde entier a découvert sur un écran de télévision en 1976, lors des Jeux Olympiques de Montréal. Ce jour-là, la jeune gymnaste roumaine de quatorze ans a donné un coup de pied à la lune, subjugué le public ainsi que les juges, et détraqué les ordinateurs en obtenant la note parfaite de 10 – encore jamais attribué – à sept reprises... La maladresse, l'approximation et la banalité ne font pas partie du vocabulaire de cette championne de la perfection. Pas plus que la révolte, tout du moins jusqu'à sa fuite vers les États-Unis, quelques semaines seulement avant la chute du régime de Ceaucescu. Le roman de Lola Lafon évoque la vie de la "petite communiste", de son enfance à Onesti à son exil en Amérique, un récit entre biographie et échanges imaginaires avec son personnage, qui apporte quelques corrections et livre sa version des faits...

Tout commence donc aux Jeux Olympiques de Montréal, en 1976. Devant les yeux ébahis du monde entier apparaît une "mini-fonctionnaire de l'acrobatie", "un robot communiste de 40 kilos" mais aussi un ange : "on convoque les éléments : nage-t-elle dans un océan d'air et de silence ? On repousse le sport, trop brutal, presque vulgaire en comparaison de ce qui a eu lieu, on rature, on recommence : elle ne sculpte pas l'espace, elle est l'espace, elle ne transmet pas l'émotion, elle est l'émotion. […] elle s'élève au-dessus des lois, des règles et des certitudes, une machine poétique sublime qui détraque tout"... Pour en arriver là, cela fait sept ans qu'elle s'entraîne dans l’école de Béla Károlyi, qu'elle répète, qu'elle s'exerce, souffre, recommence, s'endurcit, refait les mêmes gestes jusqu'à l'excellence, repousse les limites et apprend à ne plus craindre de se faire mal. Quand elle accède à la plus prestigieuse des compétitions officielles et que les caméras se tournent vers elle, petite athlète à la tunique blanche stricte et au ruban dans les cheveux, c'est pour révéler "une petite fée communiste", "douloureusement adorable, insupportablement trop mignonne"...

Toutes les petites filles, à l'est comme à l'ouest, veulent lui ressembler ; les adultes sont admiratifs et fascinés ; le régime communiste roumain applaudit à ses médailles et à celles de toute son équipe, y voyant une parfaite et "lente publicité pour les bienfaits de l'enfance communiste". D'autant que les jeunes athlètes sont rentables, dociles, et ne songent pas à émettre une quelconque opinion sur ce qui se passe dans leur pays, ni à faire de comparaison avec le monde capitaliste.

Rien n'était censé venir perturber la parfaite "biomécanique [de la] fée communiste". Jusqu'à la métamorphose. La petite Nadia grandit, devient une jeune fille, une femme... Commence alors un véritable procès hormonal. Les journaux titrent : "La petite fille s'est muée en femme et la magie est tombée" ; "De grande gamine, elle est devenue femme. Verdict : le charme est rompu." Devenir une femme est vu comme un problème, la puberté est définie comme la Maladie, une monstruosité... Quoi qu'il arrive, il faut toujours "aligner de l'inconcevable", mais Nadia la femme ne séduit pas comme Nadia la fillette fascinait. "On a perdu l'habitude de ces...corps de femmes." Alors, les prouesses techniques et artistiques de Nadia (merveilleusement décrites par l'auteure, tout en précisions et en apesanteur, inscrivant, comme la gymnaste, "le feu dans l'air") ne sont plus regardées comme avant, elles comptent moins que les métamorphoses de son corps devenu encombrant, qui n'est plus celui de la petite fée à l'ossature en fils de soie...

Comme si cela ne suffisait pas, la politique et la rivalité avec l'URSS viennent s'immiscer dans la compétition, et les jeunes Roumaines sont forcées de quitter les Championnats d'Europe de Prague... Les Ceaucescu continuent encore de se servir d'elle, de sa popularité, tout en se trouvant peu à peu embarrassés par celle qui n'est plus une "soldate orchidée".

Le roman de Lola Lafon évoque la violence, l'injustice, l'étroitesse du regard posé sur le corps des femmes, dont a souffert Nadia Comaneci. Paradoxalement, le dur traitement qu'elle a imposé au sien, a "ravagé le joli chemin réservé aux petites filles", et les a, en un sens "libérées". Mais à quel prix... Au-delà des domaines sportif et intime, La petite communiste qui ne souriait jamais montre la propagande d'un régime totalitaire et délirant, sans pour autant tomber dans la caricature, le simplisme ni le manichéisme, n'omettant pas de souligner le rôle guère plus reluisant assigné aux sportifs par le monde capitaliste et les exigences marketing des sponsors.

Comme "la petite fée des Balkans", Lola Lafon "jette la pesanteur par-dessus son épaule" sa plume "se fait de la place dans l'atmosphère pour s'y lover". Les descriptions de l'aérienne et exceptionnelle Nadia sont de superbes moments d'écriture, de périlleuses figures faites d'élans poétiques et de réceptions sans faux pas. La deuxième partie est plus déroutante, mélange quelque peu confus entre chute de Ceaucescu et exil de Nadia aux Etats-Unis.

Il n'en reste pas moins que la plume de Lola Lafon trace les lettres dans les airs pour nous offrir, avec sa Petite communiste qui ne souriait jamais, un récit en équilibre, épris de grâce et de liberté.

UN COUP DE PIED À LA LUNE
D’origine franco-russo-polonaise, née en 1975, élevée à Sofia, Bucarest et Paris, Lola Lafon s’est d’abord consacrée à la danse avant de se tourner vers l’écriture.
Après des publications dans des fanzines et des revues alternatives , elle a été répérée par des revues littéraires ( la N.R.V, entre autres, qui a publié ses premières nouvelles en 1998 et jusqu’en 2000.)
Ses  trois premiers romans sont parus chez Flammarion : Une fièvre impossible à négocier (traduit en espagnol et en italien et lauréat du  « Prix  A tout lire »),  De ça je me console  et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce , (Prix Coup de Cœur de la 25ème heure au salon du Livre du Mans et finaliste du Prix Marie-Claire) Ce dernier roman paraîtra aux Etats-Unis en janvier 2014 chez Seagull Books. Il a également été adapté au théâtre par la compagnie « Les Fugaces » dans une version road-movie et Leila Kilani, la réalisatrice de « Sur la planche » travaille actuellement à une adaptation cinéma.
 
Politiquement engagée  dans plusieurs collectifs anarchistes, antifa et féministes, Lola Lafon s’est  parfois exprimée  dans certains quotidiens et a publié deux fois dans la N.R.F, dont un article dans le numéro spécial « Où en est le féminisme ». Elle donne également quelques ateliers d’écriture dans des lycées pour la plupart classés en « difficulté » ( !) et elle a, en 2013, commencé à animer  un atelier d’écriture à Bucarest, en français, avec des jeunes roumain(e)s. 

Lola Lafon est également musicienne. Un premier album « Grandir à l’envers de rien » est sorti en 2006 chez Label Bleu/Harmonia Mundi et le deuxième, « Une vie de voleuse » en 2011 chez Harmonia Mundi.
Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976

Nadia Comaneci, aérienne, aux JO de Montréal en 1976

Les notes parfaites de Nadia Comaneci - Montréal 1976

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"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

18 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

"C'est une photo en noir et blanc dont le blanc a tourné sale. Une fille foncée à peau phosphorescente sous lumière crue. Une fille surexposée. Une jeune fille sur une vieille carte. Une photo ancienne, peut-être, figée sur plaque de verre au bromure d'argent. La fille est nue. De profil, côté droit. Les seins pèsent. Le bras droit replié masque les tétons. Les doigts tiennent une cigarette à peine allumée dont la fumée gris clair se dissout dans le gris foncé de l'arrière-plan. Le ventre bombé répond courbe pour courbe à la cambrure, noir des reins creusés, blanc tranchant de l'abdomen. Le cadre coupe le corps au ras du pubis. Le visage incliné est bordé d'ombre, la peau est mate, c'est la vraie peau de la fille. Bouche charnue, nez épaté, yeux baissés. Visage statuaire, sans regard, qui fixe le sol. Peut-être pas le sol mais le bas, un ailleurs étranger à l'œil de l'appareil, du photographe, du spectateur, un point de fuite ; et alors l'autre, celui qui voit la fille, toi qui en saisis l'image, toi qui scrutes la photo, tu as le champ libre pour prendre toute cette peau, y river les pupilles et la prendre, la reprendre, chassé, réprouvé par rien : les yeux de la fille désertent. La fille se retire, te laisse avec sa peau, ne te dérange pas. Le front est barré d'une mèche de cheveux ou bien d'un bandeau noir, la tête prise dans un tissu à motifs noué autour du crâne. Des boucles brunes et rares, ou bien des perles tombent sur l'épaule. La fille porte un pendant d'oreille, un collier à peine visible, quatre bracelets ronds au poignet. En-dessous, dans le liseré clair, on lit «Femme mauresque – Khadidja la Marocaine.»"

Au cœur de ce récit bref, dense et magnifiquement original, il y a cette photo, dont nous est dévoilée l'histoire au fil des années, d'un siècle à l'autre, d'un pays à l'autre. L'image nous apparaît dans un carton de cartes postales envoyées par Maurice à son ami Alexandre, au fil de "cinquante années de guerre, de voyages, de mutations militaires", et que ce dernier a transmis à la petite-fille de Maurice, Isabelle. La jeune femme étale toutes ces cartes, "ni pour refaire l'itinéraire et la chronologie, mais par curiosité soudaine : pour voir le tableau d'ensemble, à quoi ça ressemble, cinquante ans de traversée du monde."

Alors qu'Isabelle s'interroge sur cette photo, son histoire, son grand-père, le peintre Miloudi Niouga, dans son atelier, travaille sur cette même photo. Il l'imprime en agrandi, la colle sur une plaque d'Isorel, bien lissée, bien tendue, puis projette dessus peinture et brou de noix. "Seul le geste compte. Le reste – la couleur, l'ordonnancement exact des taches et des coups de pinceau – n'a aucune importance, c'est pur hasard. Un décor. Maintenant, ce n'est plus le bras qui travaille c'est l'estomac, chaque projection de couleur trempe dans la bile du dedans. La photo est posée par terre sur du papier journal. Miloudi plonge le pinceau dans l'acrylique, lève le bras, l'abat d'un coup et une pluie bleue grêle la fille, éclate en minuscules impacts étoilés sur la peau, le blanc du pourtour, le fond flou, puis le pinceau barbouille la coiffe de Berrechid et tranche l'ovale net de l'image. Un autre pinceau, du noir cette fois, même précipitation du bras vers le sol, et sur le tableau un chaos de mouchetures brunes. Miloudi attrape un morceau d'Isorel, le trempe dans le brou de noix, l'applique en deux mouvements brefs au bas de la plaque, puis le laisse perler, faire flaque sur l'épaule. Trois gouttes d'eau de Javel et le brou se dilue dans le coin supérieur gauche, progressivement, se dévale jusqu'au bord.C'est fini.".

Le résultat : l'image qui orne la couverture du livre. "Lire dans le bleu une espérance. On pourrait remarquer : le corps n'est pas touché, ou bien à peine, comme épargné. Et on y chercherait un sens : la fille n'est pas l'objet de la colère, la colère, c'es§ l'image elle-même, la fille, le peintre l'a préservée."

Paradoxalement, "il n'y a pas de projet esthétique. Il n'y a que le geste qui dit quelque chose, ici toute harmonie, toute économie des éléments est accident. C'est le geste qu'il faut comprendre, pas le tableau. Il n'est pas sûr que ce geste soit compris par le passant. Ce n'est pas une pure chorégraphie du corps à la Pollock. Ce n'est pas une danse tracée. Ce n'est pas une révélation de l'état du corps de Miloudi. C'est une sentence, ce geste.

Et pas celle qu'on croit."

Pour tenter de comprendre ce geste, il faut voyager dans le temps.

En 1924, lorsque la photo a été prise, avec pour modèle une jeune fille du Bousbir, le quartier des prostituées de Casablanca au temps de la colonisation, puis reproduite et vendue en cartes postales aux soldats.

En 1953, au premier de l'an, lorsque Maurice l'envoie à son ami Alexandre, découvre le Bousbir, passe une nuit inoubliable avec Aïcha – difficile à admettre pour sa petite-fille, que son grand-père ait pu fantasmer sur ce style de filles et en fréquenter au temps de sa jeunesse, elle qui ne l'a connu qu'âgé, difficile d'accepter l'image de son corps nu, avec celui d'une fille, dans un bordel de Casablanca –, et à travers cette découverte et cette nuit, ce sont toutes ces femmes surexposées, offertes malgré elles, qui sont mises en lumière...

En 1971, à Paris, quand le jeune Miloudi découvre cette photo, et d'autres dans le même genre, ces mauresques qui, en même temps qu'elles font remonter des souvenirs d'enfance, dérobés du coin de l'œil, viennent mettre à mal ce qu'il a croit depuis vingt ans au sujet des photos. Il pensait que "la photo, ça ne ment pas. Elle montre l'invisible, ce que les yeux seuls ne peuvent pas voir." Il découvre avec ces images que "la photo invente, la légende affabule, tu as pas des yeux en plus, ces cartes montrent des choses qui n'existent pas" mais que l'on fait passer pour vraies en les associant à des visions tangibles, pour dissimuler la supercherie. Du coup, "tu ne doutes pas d'elle, la Mauresque, rien ne la contredit, on t'a menti avec douceur et avec ruse, tu ne sais pas que ces cartes nient les vraies femmes, les pas génériques, du Bousbir ou du pays maure. La photo ment." Et Miloudi se révolte. Pas contre la fille, mais pour elle. "Il a cette pensée absurde qu'il voudrait la sauver, Had'a, de ces connards, de la mise en scène qui la nie." Et décide alors de poser ce geste inouï, de balafrer de couleurs les portraits de ces filles surexposées...

En 2012, lorsqu'Isabelle, en vacances au Maroc avec sa fille, découvre dans la vitrine d'une galerie d'art la fille de la carte postale transfigurée par le geste de Miloudi Niouga. Et que tout s'éclaire : "le geste de Miloudi braque sur elles une lumière crue et sans jugement, qui dit seulement «Ça a été»."

Dans ce récit bref, puissant, intensément sensuel et coloré, la plume de Valentine Goby, une fois encore, fait merveille, nous emporte, nous touche, nous invite à la réflexion, à regarder au-delà, plus loin, plus profond. Elle sait mieux que personne trouver les mots justes pour dire le corps, ses représentations, les violences qu'il subit, ses cris, ses appels, qu'il faut entendre et transmettre, pour ne pas qu'ils se perdent...

"Je suis la fille qui regarde la fille que le peintre saccage. Je suis la fille qui se trompe, ce jour de mai, voit dans le tableau un geste de censure où il y a en fait un appel, une terreur de l'oubli. Je suis la fille qui rencontre le peintre, comprend qu'elle s'est trompée d'interprétation, et cherche à rendre compte de son erreur, du véritable geste du peintre, des multiples mensonges de l'image depuis sa construction il y a presque cent ans et des vérités qu'elle révèle, rappelle, fixe définitivement." écrit l'auteure en postface. "Je dessine, restitue, invente le hors-champ, le hors-temps de l'image, du moment : cela fait des romans."

Des romans singuliers, magnifiques, et rares.

UN MOT SUR LA COLLECTION :

"Dans La Tête d'Obsidienne d'André Malraux, Pablo Picasso affirme que les thèmes fondamentaux de l'art sont et seront toujours : «la naissance, la grossesse, la souffrance, le meurtre, le couple, la mort, la révolte, et peut-être le baiser». Il les appelle emblèmes. Valentine Goby a choisi LA RÉVOLTE.

La Fille surexposée est le septième titre de la collection «Pabloïd» qui donne carte blanche à des écrivains pour composer un texte à partir de l'un de ces huit thèmes."
"QU'ON SE SOUVIENNE, C'EST TOUT."

Valentine GOBY est né en 1974. Elle est notamment l'auteure de L'Échappée (2007), Qui touche à mon corps, je le tue (2008), Des corps en silence (2010), Banquises (2011).

Elle écrit également pour la jeunesse. Après avoir travaillé dans l'action humanitaire puis avoir été enseignante, elle s'est consacrée à l'écriture tout en animant des rencontres et des animations autour de l'écriture.

Elle vient de publier à la rentrée littéraire 2013 le remarqué et remarquable KINDERZIMMER (Editions Actes Sud), qui en est déjà à sa huitième réimpression et fait partie de la dernière sélection du Prix des Libraires.

Ce livre m'a été envoyé (et je les en remercie chaleureusement) par les Editions ALMA, dans le cadre de l'opération "Masse Critique" organisée par Babelio (www.babelio.com)
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DES VIES TANGENTIELLES

16 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

DES VIES TANGENTIELLES

5h50. Le réveil de Simon Limbres sonne. C'est l'heure, l'heure de se lever pour rejoindre ses deux copains de surf, Christophe et Johan, et aller prendre la vague, quand l'aube pointe à peine. Ces trois "lycéens d'estuaires qui se rêvent surfeurs planétaires" se retrouvent pour plonger dans l'océan, défier les déferlantes, ressentir le frisson, cette adrénaline qui permet de "ressaisir en un tout l'éclatement de son existence, et de se concilier les éléments, de s'incorporer au vivant" puis "étirer l'espace, allonger le temps, jusqu'au bout de la course épuiser l'énergie de chaque atome de mer. Devenir déferlement, devenir vague."

Revenir ensuite sur terre, hébétés, rincés, vidés, sans un mot – de telles sensations sont indicibles –, accuser le contrecoup, passer du froid glacial de l'océan à l'aube à la chaude torpeur du van. Rouler en silence. Quand soudain, tout s'emballe. Et tout s'arrête.

9h20. Les secours arrivent sur le lieu de l'accident. Il faut désincarcérer les corps. Deux avaient leur ceinture de sécurité, le troisième non, il était au centre de la banquette, son crâne a heurté le pare-brise, il est inconscient mais son cœur bat encore. Comme l'atteste la carte de cantine dans la poche de son blouson, c'est Simon Limbres.

Le contraste est saisissant, immédiat, brutal, entre la vie démonstrative, débordante des vagues et des jeunes surfeurs, et la vie en suspens dans le service de réanimation. "Au sein de l'hôpital, la réa est un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort." Il accueille aussi les parents, à qui il va falloir annoncer le pire et, dans une temporalité d'urgence qui semble indécente, parler de prélèvement d'organes et de transplantation... Il y a peu de place, peu de temps pour la douleur. Pour l'encaisser, pour se familiariser avec elle, si tant est que cela soit possible. L'acte suivant a déjà commencé, les différents acteurs se mettent en place, médecins, infirmières, centre de coordination des prélèvements d'organes et de tissus, pour un processus dont le final doit être la transplantation de tout ce qui est possible : reins, foie, poumons, cœur. On glisse alors très vite de l'annonce de la mort cérébrale – donc du décès – à l'éventualité d'un don d'organes. Le compte à rebours est enclenché, chacun doit jouer sa partition, sans fausse note, tout en nuances – ne pas brusquer les parents, et en même temps, tout faire, tout dire pour tenter l'acceptation. Respecter les différentes étapes, la révolte, le déni, la violence, la douleur, l'effondrement, la fuite, le besoin d'air, le temps de réfléchir – ou tout du moins, de laisser les mots du réel s'imprimer en eux. Jusqu'à ce qu'ils puissent prononcer ces trois mots : "il est donneur" et que le cœur de leur fils de vingt ans puisse être greffé dans le corps d'une femme de cinquante... Avec cette question qui demeure : "que deviendra l'amour [de Simon] une fois que [son] cœur recommencera de battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce cœur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés çà et là dans un élan d'enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés, ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres? Que deviendront les salves électriques qui creusaient si fort son cœur quand s'avançait la vague? Que deviendra ce cœur débordant, plein, trop plein, ce cœur full ?"

Dès la première page, Maylis de Kerangal happe le lecteur, l'emporte dans le flot d'une phrase de trente-deux lignes, aussi battante et rapide que le cœur qui y est décrit. C'est cela, l'écriture de Maylis de Kerangal, un rythme, une pulsation, puissante et belle comme une tragédie, visuelle et forte comme une succession d'images cinématographiques, fluide et virtuose comme un solo de violoncelle. Les phrases suivent le mouvement des vagues, les battements de cœur, les pas des médecins, les larmes des parents, le flot des pensés et des émotions de chacun. La précision du vocabulaire chirurgical, des actes médicaux, de la réflexion philosophique et bioéthique est impeccable, sans pour autant altérer l'émotion et surtout la description magistrale de l'indicible : la douleur des parents "confrontés à la charge cyclonique de la mort, enrôlés dans le drame". Les cris sont intérieurs, l'écriture est à fleur de peau puis pénètre les corps et les âmes jusqu'à l'os. "Ce qu'ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un langage impartageable, d'avant les mots et d'avant la grammaire, qui est peut-être l'autre nom de la douleur, ils ne peuvent s'y soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure."

Au milieu de ce récit sont intercalées de sortes de parenthèses, de micro-récits enchâssés qui relatent les vies à la fois parallèles et imbriquées des personnages qui gravitent autour de Simon – l'infirmière, le spécialiste de l'accompagnement des familles, Juliette –. Sans être vraiment inutiles, ils n'apparaissent pourtant pas absolument indispensables. Le récit principal est trop fort, trop prenant, trop urgent pour ne pas absorber entièrement le lecteur, dont le cœur bat à l'unisson de ce cœur entre deux vies.

De 5h50 un jour à 5h49 le lendemain. Tout est joué. Tout est dit. Tout se déroule dans le respect de l'unité de temps, de lieu, d'action. Comme dans une tragédie de Tchekov, à qui est emprunté le titre du roman : "enterrer les morts et réparer les vivants."

DES VIES TANGENTIELLES
Maylis de Kerangal est née en 1967, à Toulon. Elle a fait des études d'histoire, de philosophie et d'ethnologie, travaillé chez Gallimard Jeunesse de 1991 à 1996, fait deux séjours aux Etats-Unis.

Elle a publié son premier roman en 2000, créé les Editions du Baron Perché, spécialisées dans la jeunesse, où elle a travaillé de 2004 à 2008 avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Elle participe aussi à la revue Inculte. 

Elle a déjà publié huit romans :

❊ Je marche sous un ciel de traîne (2000)

❊ La vie voyageuse (2003)

❊ La rue, Paris (2005)

❊ Ni fleurs, ni couronnes (2006)

❊ Dans les rapides (2007)

❊ Corniche Kennedy (2008)

❊ Naissance d'un pont (Prix Médicis 2010)

❊ Tangente vers l'est (Prix Landerneau 2012)
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Un homme moins quelque chose

12 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

Un homme moins quelque chose

"Témoins vigilants, observateurs attentifs, il arrive parfois que les romanciers se voient confier des vies pour qu'ils les racontent dans leurs livres. Ils font alors fonction d'écrivains publics. C'est ce qui m'est arrivé il y a deux ans lorsqu'un ami, chercheur en mathématiques, m'a demandé d'écrire son histoire. J'ai hésité au début, j'ai proposé de l'aider, mais il disait que seul il ne saurait jamais faire.

Je l'ai écouté des heures, je l'ai accompagné dans ses pérégrinations hospitalière et j'ai découvert un monde passionnant, empli d'une matière riche et féconde pour l'écriture. Je suis devenu ami avec le professeur d'urologie qui le suivait, qui m'a, à son tour, encouragé à raconter l'histoire de ce patient. Selon lui, elle rendrait service à beaucoup de gens, et pas uniquement aux hommes qui subissent l'ablation de la prostate, mais aussi à leur entourage, leur femme, leurs enfants, leurs amis, qui ne savent comment réagir.

Je me suis vite trouvé dans une situation délicate : fallait-il, comme me le demandait mon ami, tout raconter, tout décrire, tout révéler ? Après réflexion, j'ai choisi de ne rien laisser de côté, d'entrer dans sa tête et de me mettre dans sa peau. Un jour, relisant avec lui les premières pages que j'avais écrites, il m'a confié soudain l'étendue de sa douleur physique et psychologique, sa détresse et ses doutes. Là non plus, je n'ai pas voulu biaiser.

Durant ces mois passés avec lui, j'ai été bouleversé, j'ai eu des moments de peur et même de panique. Je me suis mis à consulter à mon tour et à encourager mes amis à le faire eux aussi.

Tout en imaginant certaines scènes, en les réinventant ou en les adaptant au rythme du récit, par moments, je ne savais plus si je traduisais ses fantasmes ou les miens. Je me suis pris au jeu et j'ai trahi la mission de l'écrivain public qui doit s'en tenir à la plus stricte objectivité. Nous en avons parlé et il m'a dit que c'était bien ce qu'il voulait."

Dans l'espace des quelques 130 pages resserrées, denses, implacables de ce récit, Tahar Ben Jelloun s'attaque de façon frontale et incisive à ce qui reste encore un tabou dans notre société : le cancer, et plus précisément un cancer qui porte atteinte à la virilité masculine, celui de la prostate.

Ayant lui-même (comme il l'a confié dans une interview) été atteint par ce cancer, sans pour autant avoir subi d'ablation, l'écrivain se glisse dans la peau, dans la tête, dans le corps d'un ami (réel ou imaginaire...?) pour détailler, étape par étape, ce combat contre la maladie dont on ne ressort ni totalement vaincu ni véritablement vainqueur.

Pour décrire cette réalité difficile et douloureuse, l'auteur ne prend pas de pincettes et ne s'encombre pas d'euphémismes inutiles. L'écriture est franche, crue, directe, brutale parfois – comme le cancer. Rien de ce que le malade subit n'est épargné au lecteur, ni les piqûres, ni les examens, ni les douleurs, ni l'humiliante incontinence, ni l'impuissance et les éjaculations disparues... "Mon corps est à présent une pauvre chose tombée à terre et que l'esprit peine à relever. […] Ma chair n'est plus à moi. Mon corps non plus."

Il faut du courage et du talent, pour exprimer ainsi l'indicible, pour mettre en mots l'expérience vécue chaque jour par tant de malades. Dire l'isolement, parce que "même quand elle ne s'affiche pas, la maladie isole, impose la solitude et le silence". La vérité nue et niée de ce que l'on continue à appeler une "longue maladie", tout simplement parce que le mot « cancer » fait peur, fait fuir, provoque un réflexe de panique. Le seul énoncé de la maladie fait s'éloigner les gens, s'alourdir les regards, se tarir les conversations. "Face à la maladie, les réactions sont souvent surprenantes. Tout est possible, c'est rarement rationnel. […] Il n'y a pas de règle. Chacun réagit selon son histoire, sa force ou sa fragilité". Mais peu, si peu de personnes savent être simplement présentes, disponibles, ouvertes et sans jugement. Et les malades, qu'ils soient dans le creux de la dépression ou en rémission, sont confrontés à la même réalité : ils se retrouvent "seuls face à l'irréversible"...

Comme il l'avoue lui-même en prologue, Tahar Ben Jelloun a outrepassé son rôle de passeur d'histoires pour devenir un narrateur intimement impliqué dans le récit. "J'ai besoin d'écrire la vie pour surmonter les épreuves de la vie. Je crois en la littérature ; elle touche les gens. Ils ont besoin d'avoir un miroir, dans lequel ils se voient, tout en restant à l'extérieur. Je n'aurais jamais pu écrire un tel livre si je n'étais pas aussi passé par là..." déclare-t-il.

C'est pour cela, sans aucun doute, que ce récit sonne vrai, du début à la fin, c'est pour cela qu'il est si fort, si incisif, si prenant. C'est pour cela aussi que c'est un petit livre rare et important, de ceux qui disent les réalités et les faiblesses de notre condition humaine, trop humaine. Et bien loin d'être sinistre ou désespérant, ce récit est aussi un chemin de philosophie et de sagesse, et par là-même, une leçon de vie : "J'accepte. C'est la grande leçon que je tire de cette épreuve : accepter ce qui arrive. Avoir la force de recevoir le présent comme il est et ne pas protester. Ce n'est pas du fatalisme ou de la passivité imbécile. Non, c'est la sagesse profonde, au sens où l'on dit que vivre, c'est apprendre à mourir. […] Je dois continuer à vivre et parvenir à ne plus penser à ce qui me manque. Le temps sera mon ami, mon compagnon."

Un homme moins quelque chose
Tahar Ben Jelloun ( en arabe : طاهر بن جلون) est un écrivain et poète marocain de langue française, né en 1944 à Fès.

Il a fréquenté une école primaire bilingue arabe-francophone et étudié dans un lycée français à Tanger. En 1971, il quitte le Maroc pour poursuivre des études de psychologie à Paris. À partir de 1972, il écrit de nombreux articles pour le quotidien Le Monde. 

Il a obtenu le Prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée, une suite au roman L'Enfant de sable, paru en 1985. Les deux ouvrages ont été traduits en 43 langues. Tous ses livres ont été traduits en arabe, certains par l'auteur lui-même.

Il a été élu membre de l'Académie Goncourt en 2008.

Il a publié une cinquantaine d'ouvrages dont :

❊ La réclusion solitaire (1976)

❊ La prière de l'absent (1981)

❊ L'écrivain public (1983)

❊ L'Enfant des sables (1985)

❊ La Nuit sacrée (Prix Goncourt 1987)

❊ Alberto Giacometti (1991)

❊ Le racisme expliqué à ma fille (1997)

❊ Cette aveuglante absence de lumière (2001)

❊ Partir (2006)

❊ Au pays (2009)

❊ L'Étincelle - Révolte dans les pays arabes (2011)

❊ Le bonheur conjugal (2012)
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LE VERTIGE DU MONDE

6 Février 2014 , Rédigé par Vanille LN

LE VERTIGE DU MONDE

"En démocratie, le premier venu a le droit de s'installer au comptoir du Café du Commerce et de commenter les faits et gestes du gouvernement au pouvoir et de l'opposition. Ce livre est une sorte de Café du Commerce de la cosmologie et de l'histoire du monde. L'auteur a pris la posture du ravi de la crèche, de Garo, le benêt toujours émerveillé de La Fontaine, du Candide de Voltaire : il est mû par l'étonnement et par l'admiration. Le spectacle du monde le surprend, l'enchante et le remplit d'une allégresse terrifiée.

L'histoire du monde, à elle toute seule, est déjà une sorte de songe. Le récit des efforts des hommes pour tenter de comprendre cette histoire est un autre songe. […] Comme l'univers lui-même, comme la vie de chacun de nous, ce livre est une longue rêverie."

Ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, la "longue rêverie" que nous offre Jean d'Ormesson est un ouvrage de réflexions et de pensées, original, passionnant et aussi humble qu'érudit, comme son auteur... Tout part d'une interrogation à la fois simple et essentielle : d'où venons-nous, où allons-nous et que faisons-nous sur cette Terre ? Alors l'écrivain remonte le fil du mystérieux labyrinthe et, en écho, le "Vieux" rêve... C'est poétique et philosophique, les mots, les formules et les figures de style sont d'une justesse charmante et fascinante. "Et de mon rien, interdit à ceux qui vivent dans le temps, est sorti votre tout."

C'est le début de l'histoire – de l'Histoire. Jean d'Ormesson présente alors avec maestria le panorama des civilisations et des sciences, des progrès et des hommes. Il continue sa progression dans le labyrinthe sans jamais cesser de tenir le fil de sa pensée, ni la main du lecteur, faisant intervenir Homère, Socrate, Newton, Darwin, Einstein, Darwin, Nietzsche et quelques autres Le Vieux ponctue cette vaste présentation de réflexions philosophiques, nous invitant à réfléchir sur la marche du monde. On a annoncé sa mort, il ne s'en offusque pas, mais au contraire s'en amuse, constatant que si "la nécessité (le) tue", "le hasard (le) ressuscite".

Et là où une main a écrit "Dieu est mort. Signé : Nietzsche", une autre passe, efface et corrige ainsi "Nietzsche est mort. Signé : Dieu."

Alors ressurgit LA question philosophique sur le monde, que déjà s'étaient posée Leibniz et Heidegger : "pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?". Une fois posée, cette question ne lâche plus l'auteur. "Elle est devenue une hantise."

"Tout m'étonnait. D'être là, que le soleil brille, que la nuit tombe, que le jour se lève. Que j'écrive ces lignes et que vous les lisiez. Qu'il y ait quelque chose qu'à tort ou à raison nous appelons « le réel » ou « la réalité » et qui me semblait se rapprocher soudain dangereusement d'une sorte de subtile illusion ou d'un rêve récurrent."

Qu'importe, d'Ormesson poursuit sa réflexion. Il est de ces hommes qui, bien que pris comme tous les autres dans la vie humaine, trop humaine, et terrestre, ne cesse de regarder les étoiles, d'interroger le ciel, la science, les systèmes philosophiques, et jusqu'à Dieu lui-même, reconnaissant dans une formule magnifique qu'il "doute en Dieu". Ni dogmatisme, ni catéchèse donc, de la part de cet agnostique qui espère et qui doute. Qui n'a qu'une seule certitude : nous mourrons – et même nous mourons, sans cesse, chaque jour, à chaque minute, dès notre naissance. "La monde inépuisable dont nous faisons partie, aucun ouvrage de génie, aucune théorie unifiée, aucune formule de l'univers ne sera jamais capable d'en livrer le secret dans sa totalité. Tout ce que les hommes peuvent faire, c'est de bricoler dans le temps avant de disparaître à jamais." Pour "bricoler" encore quelques pensées, d'Ormesson convoque Chateaubriand, Saint-Augustin, Descartes, confronte des points de vue, envisage des hypothèses, et admet, avec Einstein, que "la plus belle expérience que nous puissions avoir, c'est celle du mystère"...

Et ce qui est merveilleux, épatant, exaltant avec Jean d'Ormesson, c'est que l'écriture, la réflexion, et même la certitude de notre finitude ne conduisent ni au découragement, ni à la morosité, ni au désespoir, jamais. "Les bons livres sont ceux qui changent un peu leurs lecteurs. […] Je ne sais pas si ce livre est bon ni s'il aura changé, si peu que ce soit, ses lecteurs. Il m'a changé, moi. Il m'a guéri de mes souffrances et de mes égarements. Il m'a donné du bonheur, une espèce de confiance et la paix. Il m'a rendu l'espérance. […] Avec cette confiance, avec cette espérance, le monde prend de l'élan, de la hauteur, de la gaieté. Un sentiment d'en-avant s'empare soudain de lui. Il se met à danser. Il donne envie de chanter. Il n'est plus orphelin. Il n'est plus inutile. Il a cessé d'être absurde. Il est toujours une énigme. Mais, même si son sens nous échappe, il a enfin un sens."

Le même bonheur qui envahit l'auteur se communique au lecteur. Soyez-en sûr, Monsieur d'Ormesson, votre livre nous change, nous aussi, nous rend heureux, confiants, en la littérature, en l'amour et en la vie. Avec vous, grâce à vous, nous sommes, nous aussi remplis d'admiration, de gratitude, de gaieté.

Oui, vraiment, "tout est bien."

LE VERTIGE DU MONDE

Jean d'Ormesson, né Jean Bruno Wladimir François de Paule La Fèvre d'Ormesson le 16 juin 1925 à Paris, est écrivain, chroniqueur, éditorialiste, philosophe, membre de l'Académie Française depuis 1973 et acteur débutant puisqu'il a tourné dans son premier film, Les Saveurs du Palais, en 2012...

Il a été secrétaire général puis président du Conseil International de la philosophie et des sciences humaines à l'Unesco, rédacteur en chef de la revue Diogène, directeur puis directeur de la rédaction du Figaro, journal auquel il continue de collaborer dans la rubrique "Débats et Opinions".

Il a publié quelques 37 ouvrages, dont :

La Gloire de l'Empire, Grand Prix du Roman de l'Académie française en 1971

Au plaisir de Dieu (1974)

Mon dernier rêve sera pour vous (1982)

La Douane de mer (1994)

Presque rien sur presque tout (1995)

Une autre histoire de la Littérature française (1997-1998)

Le rapport Gabriel (1999)

Une fête en larmes (2005)

Qu'ai-je donc fait ? (2008)

La Conversation (2011)

Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit (2013)

Interview de Jean d'Ormesson à la Librairie Mollat pour "C'est une chose étrange à la fin que le monde"

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