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OÙ S'EN VONT LES ÂMES ?

30 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

OÙ S'EN VONT LES ÂMES ?

"Japon, 1946, pendant l'occupation américaine.
Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l'oeuf de jade qu'il a prévu d'offrir à Shigek
o."


Dès lors, nous sommes amenés à suivre le héros dans son périple, pas après pas, vers le terminus, guidé par l'espoir de retrouver sa valise et surtout son présent pour sa bien-aimée, taraudé par cette soif qui lui fait perdre la tête. À ce cheminement se mêlent des scènes du passé, celles de la bataille de Peleliu, à laquelle il a participé, dont il est revenu profondément marqué et définitivement traumatisé. La nuit surtout, il est harcelé par des cauchemars habité par la figure de Takeshi, "le jeune soldat troublant qui chante dans le noir" et qui est mort à ses côtés, mais aussi par celle du soldat ennemi qui aurait pu le tuer et qui lui a donné à boire. Le récit alterne tout le long entre le présent du voyage, de la soif et des cauchemars, et le passé de la guerre, des jours entiers dans le noir à creuser la montagne et des morts. Ce balancement imprime un rythme lent à un récit empreint à la fois de souffrance et de poésie, habité par les meurtrissures de la guerre et l'espoir de rejoindre la femme aimée, seule figure de lumière et promesse de vie dans ce périple douloureux. Seule capable aussi peut-être d'apporter une réponse à la question qui hante Hisao : "Où s'en vont les âmes ?"...

OÙ S'EN VONT LES ÂMES ?
Hubert Mingarelli est né en 1956 en Lorraine. 

Il s'engage à 17 ans dans la Marine où il reste trois ans et navigue en Méditerranée et dans le Pacifique. Il voyage ensuite beaucoup en Europe, avant de s'installer à Grenoble où il exerce plusieurs métiers. 

Il commence à publier à la fin des années 80 et obtient le Prix Médicis en 2003 pour son roman Quatre Soldats. 

Il a notamment publié : 

❊ Le Bruit du Vent (Gallimard, 1991)

❊ L'Arbre (Le Seuil, 1996)

❊ La dernière neige (Le Seuil, 2000)

❊ La beauté des loutres (Le Seuil, 2002)

❊ Quatre soldats (Le Seuil, Prix Médicis 2003)

❊ Marcher sur la rivière (Le Seuil, 2007)

❊ La Promesse (Le Seuil, 2009)

❊ Un repas en hiver (Stock, 2012)
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PRIX ORANGE DU LIVRE - LES CINQ FINALISTES

30 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

PRIX ORANGE DU LIVRE - LES CINQ FINALISTES

Après des débats animés, engagés, parfois électriques...

Après des échanges vifs, passionnés, parfois théâtraux...

Après des éliminations, des plaidoiries et enfin des votes - plusieurs tours furent nécessaires tant les goûts et préférences littéraires sont divers et variés, de même que les définitions des littératures - toutes les littératures...

Sous la présidence éminente d'Érik ORSENNA, le jury du Prix Orange du Livre composé d'écrivains : Emilie Frèche (lauréate de l'édition 2013 pour "Deux étrangers"), Véronique Olmi, Thomas B. Reverdy (Karine Tuil était absente) ; de libraires : Pascal Thuot (Millepages, Vincennes) et Joël Hafkin (La Boîte à Livres, Tours) ; et d'internautes : Chantal Lafon, Sylvie Sagnes, Laure Gravier, Séverin Cassan, Maximilien Vergnaud, Houssain El Guertit et moi-même, a sélectionné les 5 livres finalistes.

RÉPARER LES VIVANTS de Maylis de Kerangal (Editions Verticales)

LA PETITE COMMUNISTE QUI NE SOURIAIT JAMAIS de Lola Lafon (Editions Actes Sud)

TU N'AS PAS TELLEMENT CHANGÉ de Marc Lambron (Editions Grasset)

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d'Edouard Louis (Editions du Seuil)

L'HOMME QUI AVAIT SOIF d'Hubert Mingarelli (Editions Stock)

Du 30 avril au 21 mai, tous les internautes inscrits sur le site lecteurs.com peuvent voter pour le livre qu'ils souhaitent voir récompensé du Prix Orange 2014.

ET POUR (RE)DÉCOUVRIR LES CINQ LIVRES FINALISTES, RETROUVEZ CI-DESSOUS MES CRITIQUES :
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ET TOI TU MARCHES DANS LE SOLEIL

27 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

ET TOI TU MARCHES DANS LE SOLEIL

« Mon frère Philippe est mort le 17 juillet 1995 (…) C’est le seul frère que j’ai connu, le seul que j’aurai jamais. L’image de Philippe allant vers sa fin n’existe en moi que par la brûlure qu’il a entretenue pendant des années, et qui dure encore. Pour parler de lui, pour aller vers lui, je suis contraint de revenir aux zones qu’il a éclairées et calcinées. Si grand soit l’amour, si fort le passé partagé, mon frère, à partir d’un certain moment, ne m’a plus été sensible que par sa blessure. C’est à cette aune que je mesure combien je l’ai connu, combien je l’ai méconnu. On peut retracer de l’extérieur la vie d’un autre ; mais le deuil ne renvoie qu’à soi, oblige à retrouver en soi le souvenir de ce qui fut. (…) Si je trace ces lignes, c’est parce que j’ai peur que l’absence de mon frère - la certitude qu’il ne poussera plus la porte, l’évidence que les silhouettes qui dans la rue lui ressemblent ne sont pas la sienne - ne se redouble d’une amnésie. Philippe m’a été présent par la douleur. En la quittant, en étant abandonné d’elle, je le quitterai lui aussi. Philippe m’était proche et inconnaissable. Pour le retrouver, il me faut toucher, comme dans un miroir brûlant, l’image d’un autre qui a disparu. Et si, contre l’impuissance à comprendre le fond d’un homme, je ne peux répondre qu’en recherchant la trace qu’il a laissée en moi, c’est ma défaite et c’est mon lot. »

Le livre aujourd’hui publié est un texte qui date de 1995, écrit par Marc Lambron quelques mois à peine après la mort de son petit frère, Philippe, fauché à l’aube de ses 34 ans par le sida. S’il a laissé passer vingt ans avant de le rendre public, c’est que l’auteur n’est pas de ceux qui se complaisent dans le récit d’eux-mêmes, de leurs petites histoires et de leurs moindres chagrins. Et s’il le fait aujourd’hui, c’est pour conjurer l’amnésie, combattre l’oubli et redonner vie au portrait d’un frère trop tôt disparu. Et même si « des mots n’ajouteraient rien à son silence », ce texte magnifique, fort, vibrant, lui rend sans nul doute le plus beau et le plus fraternel des hommages… Quant au fait que l’auteur ait choisi de ne pas faire la promotion de ce livre, c’est une admirable leçon de dignité pour tous ceux qui vendent leurs vies, leurs souvenirs et leurs âmes…

Bien que très personnel, le récit de Marc Lambron n’en est pas moins infiniment pudique et plein de respect. Hors de question pour lui de révéler des secrets que son cadet n’aurait jamais dévoilés, un cadet brillant, élégant, tellement intelligent. Hors de question aussi d’évoquer son intimité, les causes de la maladie, et ses effets, ses marques si cruels qu’il s’est attaché à masquer, pour se protéger. « Le secret prémunissait Philipe contre la sollicitude, qui est souvent le masque apitoyé du sadisme ordinaire. » Les réactions à un diagnostic aussi impitoyable, véritable ‘bombe à fragmentation’ sont imprévisibles et souvent indésirables. Mieux vaut entrer dans ‘le monde du secret’, circonscrire au plus juste les gens qui savent. « Il est difficile d’affronter sa propre mort : mais lorsque l’on devient l’otage de l’effroi que les autres ont de la leur, cela doit devenir insoutenable. »

Pour l’entourage aussi, la situation est compliqué, savoir quelle est l’attitude à adopter est délicat. Mais d’emblée, la relation fraternelle, même si elle s’est parfois distendue au temps de l’adolescence et du passage à l’âge adulte, reprend ses droits, pleinement. « Philippe était mon frère. Je ne pouvais pas le regarder comme un être qui se résume à sa maladie. En général, on veut donner une identité à ce qui nous effraie, et cette identité-là ajoute encore à la pesanteur. Or, la moindre des libertés, c’est de pouvoir exister au-delà de la tristesse qui nous accable. Cette liberté, Philippe la recherchait : il a longtemps pris soin de ne pas se confondre avec le malheur qui le frappait. Envers les autres, c’était de la civilisation. Pour lui-même, c’était du courage. » Au fil des pages, Marc Lambron n’a de cesse de souligner la fierté, la combattivité, la capacité de rire et d’oubli, indispensable, salvatrices. « Le nom de cet oubli, c’est aussi le présent, le présent rendu à sa seule grâce, l’instant auquel on demande de rester encore un peu, parce qu’il est si beau. » Vivre intensément, vivre vite et fort parce que l’on sait que le temps est compté, parce que l’on est condamné à une ‘extraordinaire restriction de temps, un cauchemar de l’irrévocable’… On apprend le prix démesuré de l’instant puisque l’espérance de vie est brutalement amputée. « Que toute chose soit perçue sur le mode de ‘la dernière fois peut-être’ ; que dans chaque circonstance, si joyeuse soit-elle, s’inscrive une résonance d’adieu ; que la vie une fois donnée soit regardée comme close, sans possibilité de la transmettre ; que les actes se chargent sans cesse de sens, au-delà d’eux-mêmes, parce que chacun d’entre eux signifie la présence d’un monde que l’on va quitter ; et que cette déflagration crépusculaire frappe un être jeune - condamné à l’âge de vingt-six ans -, tout cela passait l’ordre de l’injustice. »

Face à cette injustice, Philippe inspire le respect et l’estime de tous. Même dans ces moments si douloureux, si difficiles, si impossibles, « tout chez lui, jusqu’à l’angoisse, était éclairé d’une rare civilisation. Philippe a vécu ces événements en suivant les chemins de l’intériorité. Quand l’intériorité est devenue repli, il ne s’est plus adressé qu’au silence. »

Le silence. L’oubli. L’absence. Le manque. Combattre les deux premiers permet de supporter un peu mieux les deux autres. Se souvenir des belles choses, surtout. L’impitoyable maladie aura au moins offert aux deux frères l’occasion irremplaçable de resserrer leurs liens, ces liens d’enfance et de sang que la vie qui passe s’applique à distendre, à gommer même parfois. « Les fratries sont le pays du malentendu », des disputes, des incompréhensions, des rivalités. Puis on grandit, on s’éloigne. La maladie sonne le temps des retrouvailles et des réconciliations. Et la perspective inéluctable d’une disparition prochaine ouvre l’album des souvenirs. « Si je reviens aux étés, ils s’ouvrent comme autant de chemins dans la mémoire. Au fond du jardin, je sais que mon petit frère m’attend.»

Fidèle à ses principes et à ceux de son frère, le récit de Marc Lambron ne sombre jamais dans le pathos, donnant même aux dernières années l’intensité d’une longue vie tout entière… Le qualificatif de ‘poignant’ semble même inapproprié, tant l’auteur s’est attaché à rester pudique, sincère, direct. Rien de morbide non plus, aucune noirceur, aucune complaisance dans la douleur, bien au contraire, le portrait de Philippe est magnifiquement vivant, c’est celui d’un homme lucide, fier, résistant, combattant : « l’angoisse de vivre, qui préexistait, avait trouvé sa raison d’être : elle deviendrait un combat contre la mort. »

La mort a fini par gagner. « La fin, au-delà des mots. »

Et finalement, grâce aux mots, à la musique, aux souvenirs, la présence triomphe de l’oubli.

« Que de tous les mots perdus il reste les tiens, que de nos instants piétinés se détachent ceux où tu étais vivant, cela me justifie d’avoir été. J’ai compris que le dernier jour n’est jamais l’ultime rendez-vous : le dernier jour, c’est celui où l’amour combat l’oubli. Je reste sur la terre. Et toi tu marches dans le soleil. »

ET TOI TU MARCHES DANS LE SOLEIL
Marc Lambron est né à Lyon en 1957. Il est écrivain, critique littéraire et haut fonctionnaire. 
Diplômé de l’ENS, de l’IEP de Paris et de l’ENA, et agrégé de Lettres, il est journaliste au Point et au Figaro Madame, passionné par le rock et conseiller d’Etat. 

Il a publié une quinzaine de romans :    

        L'Impromptu de Madrid (Flammarion, Prix des Deux Magots 1988) 

        La Nuit des masques (Flammarion, Prix Colette 1990)

        Carnet de bal (Gallimard, 1992)

        L’Oeil du silence (Flammarion, Prix Femina 1993)

        1941 (Grasset, 1997)

        Étrangers dans la nuit (Grasset, 2001)

        Carnet de bal : chroniques 2 (Grasset, 2002)

        Les Menteurs (Grasset, 2004)

        Une saison sur la terre (Grasset, 2006)

        Mignonne, allons voir... (Grasset, 2006)

        Eh bien, dansez maintenant... (Grasset, 2008)

        Théorie du chiffon : sotie (Grasset, 2010)

        Carnet de bal : chroniques 3 (Grasset, 2011)

        Nus vénitiens (Seghers, 2012)


        Tu n'as pas tellement changé (publié chez Grasset) fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014
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RENCONTRE DE HASARD

27 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

RENCONTRE DE HASARD

Un soir à Paris, une jeune femme se fait agresser et voler son sac à main.

Laurent le découvre le lendemain, abandonné dans la rue, sur une poubelle, non loin de sa librairie. Il hésite, s’interroge, finit par l’empoigner avec l’intention de le déposer au commissariat. Mais le temps d’attente est trop long et Laurent devient par hasard ‘gardien temporaire des effets d’une autre’…

Si le sac ne contient plus de papiers d’identité - sans doute se trouvaient-ils dans le portefeuille, avec l’argent, proie du voleur -, il recèle encore une foule d’objets qui constituent autant d’indices sur leur propriétaire : photos, notes, flacon de parfum, trousseau de clés agrémenté d’une plaquette dorée gravée de hiéroglyphes, agenda, briquet, stylo-bille Montblanc, sachet de bonbons à la réglisse, pince à cheveux… ‘Les objets paraissent innombrables’ et si variés, un sac à main, c’est le résumé d’une vie de femme. Au milieu de tous ces indices, un va être décisif : un livre de Modiano, Accident nocturne, avec une dédicace : ‘Pour Laure, souvenir de notre rencontre sous la pluie. Modiano’.

« L’auteur de Rue des boutiques obscures (vient) de lui livrer le prénom de la femme au sac mauve. » Ne reste plus à Laurent qu’à retrouver cette femme mystérieuse, dans l’intimité de laquelle, par l’intermédiaire de son sac, il est entré, sans pour autant savoir qui elle est et où il peut la rencontrer.

Commence alors un minutieux jeu de pistes. Le libraire se transforme en détective, analyse les indices du sac, déchiffre le carnet rouge contenant les pensées secrètes de Laure. Et au fur et à mesure, l’enquête quasi policière devient quête amoureuse. Tous ces objets contenus dans le sac rendent Laure présente, incarnée, fantasmatique. « Laurent se trouvait devant une femme-puzzle. Une silhouette floue, comme derrière une vitre pleine de buée, un visage semblable à ceux que l’on croise dans les rêves et dont les traits se brouillent dès que l’on tente de se les remémorer. »

Pas à pas, mot à mot, il reconstitue la femme-puzzle, les indices la révèlent peu à peu, il progresse sur le chemin qui le mène à elle. Avec humour et persévérance, le jeu des hasards et des coïncidences s’en mêle, et bouleverse les vies.

Avec tendresse, drôlerie, sensibilité, Antoine Laurain offre au lecteur une délicieuse histoire d’amour faites de sensations fugaces, pleine de romantisme et de douceur, de ce souffle d’air frais et léger qui accompagne joliment la magie d’une rencontre…

« ‘Il y a des êtres mystérieux, toujours les mêmes, qui se tiennent en sentinelles à chaque carrefour de votre vie’. Disons que, bien involontairement, j’aurai été un de ceux-là. »

RENCONTRE DE HASARD
Antoine Laurain est un écrivain français, né au début des années 70. Après ses études secondaires, il s’oriente vers des études de cinéma à l’université. Il commence sa carrière en réalisant des courts-métrages et en s’essayant à l’écriture de scénarios. Le jeune homme se passionne aussi pour l’art et devient l’assistant d’un antiquaire Parisien, ce qui l’amène à parcourir régulièrement les salles des ventes et les salons d’antiquité. Et c’est justement le milieu des collectionneurs qui le poussera à se lancer dans l’écriture et qui lui inspirera son premier roman, Ailleurs, si j’y suis, prix Drouot en 2007. Il y raconte l’histoire d’un collectionneur qui acquiert un jour un portrait du XVIIIème siècle qui lui ressemble étrangement. En parallèle de cette nouvelle carrière de romancier, Antoine Laurain est aussi journaliste pour le magazine de luxe Palace-Costes. En 2008, il sort son deuxième roman, Fume et Tue, qui traite sous un angle original le tabagisme. Il y raconte l’histoire d’un homme qui, décidant d’arrêter de fumer, se rend chez un hypnotiseur. S’ensuit un roman qui mêle hypnose, meurtre et addiction… Il enchaîne avec un troisième ouvrage en 2009, Carrefour des nostalgies, dans lequel il s’intéresse à la vie d’un ex-député et reçoit le prix Livres en Vignes. Toujours sur la politique il écrit ensuite en 2012 Le Chapeau de Mitterrand, conte autour du couvre-chef de l’ancien président socialiste. Le roman est un succès en librairies et obtient des critiques enthousiastes. En février 2012, Antoine Laurain se voit attribuer le prix Landerneau Découvertes qui le touche particulièrement car dit-il « c’est un prix de libraires » et qu’« ils font vraiment un très beau travail ».
Son cinquième roman, La femme au carnet rouge, fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014
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SYMPHONIE DE L'HOMME SLAVE

26 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

SYMPHONIE DE L'HOMME SLAVE

« C’est l’histoire d’un amour. C’est l’histoire vraie d’un amour.

Cet homme complexe que je raconte a existé, et la jeune femme obsessionnelle qui l’a aimé et qui dit «je» aussi. C’est moi. Les extraits de carnets intimes sont vrais également. Ce sont les miens. Ceux que je tiens depuis toujours et que je n’avais pas ouverts depuis longtemps. Je les consultais pour en choisir des extraits que j’insérais seulement après avoir avancé dans la rédaction et ce, même s’ils éclairaient de façon décalée le récit que je venais de faire. Les « mots du matin » de celui que j’appelle souvent « l’homme slave » sont vraiment les mots qu’il me laissait. Le « cahier de liaison » dont je cite des extraits existe. Je n’ai rien changé. Bien sûr il y a tout ce que je ne sais pas. Et puis la subjectivité. Le filtre de la mémoire. La mise à distance de l’écriture. Mais je n’ai rien inventé. Ou presque rien. C’est parce que cette histoire est vraie en tout point - à d’infimes détails près - que la romancière que je suis a voulu la raconter. Pour en extraire la réalité romanesque, et la restituer, la partager, dans sa nudité, sa beauté, sa cruauté, et sa douceur. »

L’histoire que Murielle Magellan nous raconte ici est la sienne, d’emblée elle le reconnait et le revendique. Elle savait depuis longtemps qu’il en serait ainsi : « j’ai comme l’impression que je vis cette histoire pour l’écrire un jour » se disait-elle aux jours de son amour avec l’homme slave. C’est que cet amour est passionnel, douloureux et lumineux, sombre et magnifique, infiniment romanesque…

Débarquée à Paris, étudiante dans une école de chansons, la jeune artiste qu’est Murielle Magellan tombe sous le charme de l’un de ses professeurs, de plus de vingt ans son aîné, charismatique, fascinant, autour duquel les femmes gravitent et défilent, ‘attirées comme des papillons de nuit par la lumière’. Dès le début de sa formation au Studio des Variétés, et pour longtemps, l’équilibre de la jeune femme dépend de lui. Ses encouragements, ses compliments la transportent, tandis que ses critiques la dévastent. Et puis du jour au lendemain, le professeur inconstant quitte la formation, laissant ses élèves en cours d’année. La vie continue, sans lui. Jusqu’à ce qu’il la rappelle, pour une croisière. Joie folle, sentiment ‘d’indestructibilité jouissive’, pendant un quart d’heure.
« Être près de lui me mettait pourtant imperceptiblement en danger. Un danger indéfini. Innommable. Celui sans doute de l’attirance tenace qui n’a pas encore été identifiée. L’attirance de la peau et de l’esprit mêlés, mais qui n’a pour l’instant nulle part où s’agripper ; aucune prise ni d’un côté ni de l’autre. Soit parce qu’elle est niée, soit parce que la porte n’est pas encore ouverte. Elle se mue alors en rôdeuse qui attend son heure et dont on ne perçoit que l’effluve ou, pire encore, l’ombre portée, furtive. Inquiétante. »

Rappeler cet homme est ‘la première enjambée sur (sa) plus périlleuse embarcation affective’. Mais le coeur a ses raisons que la raison ignore et même si elle a conscience que cet amour est risqué - mais après tout, quel amour ne l’est pas ? -, elle se lance, elle s’embarque avec lui, l’homme absent, l’homme qui échappe mais aussi l’homme référence, un être singulier, ‘si à part qu’on ne retrouve pas le temps d’une vie des humains aux contours semblables’…

Avec l’homme slave, il y a ‘tant de coups de fil difficile à passer, tant de lettres difficiles à poster, tant de mots difficiles à dire’. Malgré cela, l’amour est là, tellement fort, tellement intense, tellement prenant. « Je voulais avoir le temps de l’explorer, lui. Le comprendre. Résoudre l’énigme. Ou si ce n’était résoudre, au moins approcher. » C’est que l’homme slave est un homme complexe et attachant, mystérieux et passionné, ténébreux et fascinant. Il est pour elle tout à la fois ami, amant, compagnon, père, pygmalion. Mais il est aussi un séducteur impénitent, et un infidèle auto-proclamé : il lui annonce dès le début de leur relation qu’il est libertin, volage et dissolu de nature et qu’une « femme qui veut vivre une relation de tendresse, de complicité, d’amour avec moi doit, non pas accepter cela mais l’absorber, non pas le subir mais l’absorber. » Cette exigence inouïe semble impossible à réaliser pour une amoureuse. Murielle réfléchit puis lui écrit ces mots : « Jamais je n’ai tant désiré avoir cette faculté qu’ont ensemble le buvard, le poivrot, et la bonne terre : celle d’absorber. Si cela dure un peu, cette histoire sera, en tout cas, une révolution pour ma sensualité. Il faut vivre au jour le jour, être farouchement épicurienne, aimer et rester disponible pour aimer encore, ailleurs… pourquoi pas ? »

Cette histoire d’amour ‘à leur manière’ sera pleine de bruits et de fureur, de grands bonheurs et de grandes souffrances, une passion au long cours, tumultueuse, tortueuse, tourmentée. « Son amour était une sorte de rouleau compresseur puissant et sans nuance, envahissant, jouissif, effrayant, exclusif. »

Tout semble les opposer, elle volcanique, passionnée, entière, lui sombre, inaccessible, insaisissable. Pourtant, un lien indescriptible et indestructible les unit durant des années, les ramenant sans cesse l’un vers l’autre, pour des retrouvailles sans cesse recommencées qui ressemblent toujours à une première fois.

« Tout ce temps passé ensemble, on se parle. On rit. Je le questionne. Je profite. Oui, c’est bien ça. Je profite. avec toujours cette sensation, qui perdure en moi, qu’il ne restera pas. Qu’il partira. Qu’il mourra. Que je le quitterai. Il m’encourage tellement ! À écrire, à être ce que je suis, à ne pas me laisser dérouter par les uns ou les autres. À préciser ce que j’aime. À tenir mon cap. Il me regarde tellement. Il me désire aussi. Cette chose se réveille en nous de plus en plus fort. Et on commence à la partager vraiment, ce qui, je le sens, conforte son attachement à moi. Et le mien à lui… »

Paradoxalement, si à certains moments cette passion dévorante a pu détruire la jeune femme, elle l’a aussi construite. Car au fil des pages, on assiste à l’affirmation progressive, à l’éclosion, à l’épanouissement de la jeune fille étudiante qui se métamorphose peu à peu en femme rayonnante et en artiste accomplie. Jusqu’à devenir suffisamment forte et lucide pour comprendre qu’il est temps d’arrêter de tout absorber, de tout admettre, quelles qu’en soient les conséquences. « Le perdre, c’est me perdre pour un bon bout de temps. Mais tout accepter, c’est me perdre aussi… »

L’on comprend en lisant le roman la symbolique de sa couverture… Elle nous raconte en image l’histoire d’une jeune femme dont le cœur s’envole comme un bouquet de ballons rouges, alors qu’elle se trouve en équilibre sur une échelle qui la retient à la terre… Parviendra-t-elle à se libérer pour prendre son envol ?

Le récit est à l’image de cette photo, à la fois gracieux et fort, émouvant et intense, un amour fou, passionné, assombri par des nuages gris, ceux de l’infidélité, du mensonge, de la complexité. Avec beaucoup de subtilité et par le double prisme du passé et du présent, de la jeune fille tendre, amoureuse et naïve qu’elle fut et de celui de la femme décidée et accomplie qu’elle est devenue et qui observe, analyse la première sans concessions, Murielle Magellan nous offre le roman d’une éducation sentimentale, d’une révélation, douloureuse et magnifique. « Rien n’a jamais pu me faire regretter cet amour. Jamais. » Et aujourd’hui, alors que l’homme slave, l’homme aimé, le père de son fils, n’est plus, le temps était venu de reprendre les petits carnets, de remonter le fil du temps et de cette histoire, pour écrire ce récit initiatique absolument bouleversant, infiniment intime mais pour autant d’une grande pudeur de par la mise à distance de l’écriture - preuve que l’auto-fiction peut être subtile, nuancée, respectueuse, à condition que la plume soit ciselée, sincère, et sache faire de la réalité un roman vrai, touchant, magnifique.

SYMPHONIE DE L'HOMME SLAVE
Murielle Magellan, née à Limoges en 1967, est une écrivain, scénariste, dramaturge et metteur en scène.

Après une formation musicale, dans la chanson (Studio des Variétés), de comédienne (École du Théâtre National de Chaillot), et universitaire (maîtrise de Littérature moderne), Murielle Magellan s'est consacrée à l'écriture sous ses diverses formes, et à la mise en scène de spectacle vivant. 

Elle a déjà publié deux romans :

❊ Le lendemain Gabrielle (Julliard, 2007)

❊ Un refrain sur les murs (Julliard, 2011)

Son troisième roman, N'oublie pas les oiseaux, fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.

Elle est également l'auteur de plusieurs pièces de théâtre :

❊ La saveur subtile des DinosauresPierre et Papillon, ou l'histoire d'un amour décaléTraits d'unionEtats des lieuxBoomerangL'éveil du chameauJe suis ta mémoire

Elle a mis en scène :

❊ Océanerosemarie, La Lesbienne Invisible Le Paris des Femmes (Editions 2013 et 2014)

Elle participe aussi à l'écriture de scenarii pour la télévision et le cinéma :
  • 2002-2006 : P.J. Saison 11 à 21 (TV)

  • 2006 : Petits meurtres en famille Saison 1, réalisé par Edwin Baylee (TV)

  • 2008 : Les Petits Meurtres d'Agatha Christie (TV)

  • 2011 : Tata Bakhta réalisé par Merzack Allouache (TV)

  • 2011 : La Joie de vivre réalisé par Jean-Pierre Améris (TV)

  • 2013 : L'Héritière, réalisé par Alain Tasma (TV)

  • 2014 : Sous les jupes des filles, réalisé par Audrey Dana (cinéma) - Sortie en Juin

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SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL

25 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL

«Au fur et à mesure que je progresse dans le récit de ce qui s’est passé cet hiver-là, je suis saisie par une tristesse lourde. Je revois les choses s’enclencher dans un ordre sur lequel nous n’avions aucune prise, s’amonceler sur nous comme la neige. Je me dis : si nous avions su. Il était là, au milieu de nous, il traversait notre vie ; il dormait dans une chambre du café de Bièves et il voyageait sur nos routes, il empruntait le car, celui qu’on prend à la gare routière, tout au bout du parking (le « destin » comme ils l’ont écrit, après, dans le journal…)»

Il, c’est Richard Embert - ou Alain Lenglet, selon les circonstances. C’est l’homme, l’homme mystérieux, arrivé de nuit dans cette petite ville industrielle de montagne, à quelques jours du passage à l’an 2000. Très vite, nous est suggéré qu’il cache et transporte un lourd secret, puis on devine qu’il est en fuite jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il est l’objet d’une enquête.

La narratrice omnisciente, c’est Mademoiselle Verny, infirmière libérale, par qui le lecteur apprend les dessous de l’affaire avant même qu’elle n’en devienne une. Au gré de ses visites, elle a recueilli des indices. Et c’est par bribes, au compte-gouttes, elle nous livre son récit, plusieurs années après les faits. Il s’avère qu’elle aurait pu y être mêlée, puisque tout s’est joué dans son sillage, près, tout près d’elle. Elle a croisé l’homme. Et cette proximité, on le sent, l’a durablement marquée, traumatisée même, au point d’être minée par toutes les questions sans réponse que ces « événements » ont suscité et suscitent encore en elle.

Autour de Richard et de Mlle Verny, d’autres personnages, secondaires et cependant jamais superflus. Les seconds rôles, comme au cinéma, ont leur importance. Ils sont tous, de près ou de loin, liés aux faits. Ils ont chacun une partition à jouer dans ces événements qui se déroulent sur une dizaine de jours - tout au plus - entre la fin de l’année 1999 et le début de l’année 2000.

Le décor est lui aussi un personnage, il participe pleinement à la mise en place et en scène d’une atmosphère toute particulière, à la fois feutrée, enneigée et ténébreuse. À la frontière suisse, dans un paysage sourd et lent où le temps se dilate, où la neige efface tout et brouille les pistes…

Dans ce décor de montagne anodin, sous d’épaisses couches de neige, le récit lève peu à peu le voile sur le mystère opaque qui l’enveloppe, nous révèle comme en ombre chinoise et à distance l’homme dont on sait d’emblée qu’il est coupable, sans savoir exactement de quoi. Cette évidence mêlée de soupçon permet à l’auteure de mener son intrigue à la manière d’un thriller. L’écriture est précise, ciselée mais c’est avec parcimonie et finesse que la plume distille ses révélations. L’équilibre entre la description de l’univers morne, triste du village et la psychologie des personnages qui l’habitent est subtil : tout semble austère, ennuyeux, banal, jusqu’à l’acceptation de vies non choisies mais auxquelles on s’est résigné. L’atmosphère est confinée, de plus en plus anxiogène, teintée d’une sorte d’inquiétante étrangeté, ouatée de neige dans laquelle le lecteur se retrouve plongée, en attente. « Tout glisse, personne ne garde la mémoire. Elle montait en ignorant ce qui allait lui arriver. Ce soir-là, lorsque le ciel arrêta d’être rouge, l’obscurité remplit lentement les bois. »

Le malaise est grandissant au fil de l’histoire jusqu’aux dernières pages où le drame atteint son paroxysme, un drame bruyant, violent, et paradoxalement inattendu, tant le suspens était fort et bien préservé. « Vous pensez que je vais vous dire : je savais, j’ai su, tout de suite. Mais non, je n’ai eu aucune intuition particulière. Je ne me suis pas méfiée du tout. » Le lecteur non plus ne se méfie pas, malgré les indices parsemés au fil du récit, emporté dans l’intrigue fascinante et porté par l’écriture magnifique de l’auteure qui lui offre un roman haletant, troublant, étourdissant.

SANS RIEN REMARQUER D'ANORMAL
Dominique Barbéris, née en 1958, est une romancière française, auteure d'études littéraires et enseignante universitaire, spécialiste en stylistique et ateliers d'écritures. Passionnée de littérature, elle publie son premier roman chez Arlea en 1996 avant de rejoindre Gallimard comme auteur en 1998.

Elle a déjà publié six romans :
  • La Ville, 1996.
  • L’Heure exquise (Prix Marianne 1998).
  • Le Temps des dieux, 2000.
  • Les Kangourous, 2002, - adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains.
  • Ce qui s’enfuit, 2005.
  • Quelque chose à cacher, 2007 (Prix des Deux Magots 2008 et Prix de la Ville de Nantes, 2008)
  • Beau Rivage, 2010.
Son septième roman, La vie en marge fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.
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UN SENTIMENT ABYSSAL

22 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN SENTIMENT ABYSSAL

"Un homme regarde le quai Branly s'effacer sou la brume. Remontant la Seine jusqu'à la Manche, il entreprend un tour du monde en voilier. Il vient de quitter sa femme, son entreprise et son patron, le plus grand financier de la planète, pour une quête intérieure dont chaque port – aux Canaries, aux Antilles, au Mexique, sur la côte est des Etats-Unis – forme un jalon. Là, seul face à l'horizon et aux étoiles, échappant à tous les repères et revivant le souvenir d'une nuit mythique dans le musée privé d'un couvent de Corte, il écrit l'histoire du vide, et de la fascination des hommes pour ce vide.

De l'étude de l'Éther par les philosophes de l'Antiquité à Einstein, des ciels de Van Gogh aux monochromes de Klein, des Google à Radiohead et aux logiciels de spéculation boursière, il dresse le tableau d'une époque.

Face à l'étrange dynastie de ces chercheurs du vide, perpétuellement en avance sur leur temps, il finit aussi par s'interroger sur le lien secret entre son ancien patron, aux origines familiales troubles, et les scientifiques qui l'ont précédé : et si le secret de l'édifice mondial ne tenait qu'à un mot... un tableau... ou au regard des iguanes du Mexique ?"

La quatrième de couverture en témoigne, le livre de Jérôme Baccelli se distingue essentiellement par son exceptionnel foisonnement. Le lecteur est vite tenté de poser à l'auteur la même question qu'Alice au héros : "Tu ne mélanges pas un peu tout ?" Ce à quoi il nous serait probablement répondu : "Il le faut bien, c'est la nature même du sujet"...

Sauf qu'à force de "noyer le poisson, semer le doute, (s')enfoncer un peu plus dans le rêve éveillé, faire en sorte que (le) voyage à son tour devienne douteux, susceptible d'inventaires, de remises en question", à force de multiplier les références philosophiques, scientifiques, ou artistiques (Anaxagore, Platon, Van Gogh, Edgar Allan Poe, Galilée, Torricelli, Ptolémée, Bradley, Einstein, Klein et Steve Jobs – entre autres...), mêlés à de grandes réflexions sur la finance, à force de grandiloquence et de brouillage de pistes, le lecteur, écrasé, en vient vraiment à regretter que pour mieux décrire la fascination des hommes pour le vide, l'auteur se soit livré à un exercice de trop-plein. L'érudition tourne à la pédanterie et devient lassante, occultant malheureusement l'intelligence du propos.

"Pour les bouddhistes, faire le vide consiste à se remplir de vide." Un précepte à suivre, assurément.

UN SENTIMENT ABYSSAL
Jérôme Baccelli est né en 1968 à Marseille, d’une mère traductrice d’italien. Consultant à l’international en Télécommunications, il vit à Bruxelles, Copenhague, Madrid, Lisbonne, avant d’occuper en 1996 un poste en Chine puis à la Silicon Valley, où il participe au succès et à la déconfiture de quelques start up californiennes. Son expérience lui inspire un premier roman-essai, Tribus Modernes (Le Rocher), jetant à l’aube de la crise financière un œil critique sur une société agrippée aux hautes technologies et à une finance éthérée. Son deuxième roman, Encre Brute s’inspire d’une facette peu connue de Saddam Hussein et décrit les pérégrinations d’un poète malheureux comblant son manque de talent en prenant le pouvoir et en régnant sans merci sur son peuple.

Son troisième roman, Aujourd'hui l'abîme fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014
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UN MONDE DANS UNE FIOLE

21 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

UN MONDE DANS UNE FIOLE

"Maintenant, prenons une jeune femme singulière, à l'intuition de chat, amoureuse mais seule. C'est le mouton noir du village. Imaginons que cette femme puisse surveiller l'homme qu'elle convoite avec une grande liberté, du fait de la folie qu'on lui suppose et qui la rendrait pratiquement invisible. Retrouvons le décor naturel de cette histoire d'amour à sens unique qui en cache une autre, plusieurs autres, comme une poupée gigogne de récits, et remontons avec Mina le temps de l'histoire..."

Le décor naturel de cet emboîtement de récits, c'est Malabourg, "un village de fous. Le nom le dit, le mal est dans le nom de ce village." Pourtant, ce pourrait être un décor de conte d'hiver, avec sa neige, son vent glacial et ses personnages caractéristiques : des femmes, comme "programmées" seulement pour être mamans ou putains, un vagabond, des jeunes filles en fleurs, un maire, seigneur en son domaine, avec sa maison peinte d'un jaune canari inimitable... Les hommes sont rustres, leurs mains rugueuses et la domination masculine. Le froid semble inhiber les sentiments mais pas les désirs les plus forts et parfois les plus fous. "Les filles de la nouvelle génération rendent fous les hommes du cru au visage de pêcheur et à la paume sans âge."

Une de ces filles, Geneviève, annonce à sa meilleure amie Liliane qu'elle est enceinte. Mais avant d'avoir eu le temps de choisir entre avorter ou garder le bébé, elle est assassinée et ensevelie dans le lac, une vraie "Tombe". Le conte d'hiver bascule définitivement dans la tragédie la plus sordide lorsque Liliane comprend "que le vieux qui avait couché avec son amie pendant l'été, c'était son père". Elle sombre dans la folie et le récit se poursuit dans une horreur ouatée et féroce...

L'écriture nuancée, sensuelle et en retenue de Perrine Leblanc contraste avec la dureté impitoyable de son univers. Trois jeunes filles disparaissent et sont sauvagement assassinées dans un simple souffle d'écriture, d'un simple trait de plume. D'un murmure, d'une suggestion, d'un rythme, elle fait surgir tout un univers.

Pour survivre, pour vivre, il faudra quitter Malabourg, se réinventer une vie loin de cette atmosphère de cauchemar. Parce qu'ils en savent trop sur les "événements dramatiques" survenus dans le village, parce qu'ils sont chacun animé d'une passion qui les préserve – pierres précieuses pour elles, parfums pour lui – Mina et Alexis auront le courage de s'enfuir pour se sauver. Des lieux maudits et des souvenirs qui hantent, il reste des odeurs qui s'accrochent, refusent de s'effacer. Alors il faut créer de nouvelles effluves, des fragrances poétiques plus que chimiques, il faut, "les sens en éveil, transformer une métaphore en sillage" et faire "entrer le monde dans une fiole" pour que tout (re)prenne sens et que l'amour triomphe du pire.

Ainsi, "Malabourg" n'est plus le nom d'un lieu maudit. "Malabourg est un jus opulent et frais, avec une pointe d'iode pour la mémoire de l'eau, et cette damascone en touches discrètes, couplées à l'alcool phényléthylique pour le mariage rose du miel, de la poudre et de l'amande amère, mais le cœur est composé de trois fleurs : rosa damascena, rosa centifolia et lilium candidum, cette fleur muette, qui ne s'ouvre pas naturellement pour la parfumeur et dont il faut par conséquent recréer l'odeur. C'est un parfum de peau jeune réchauffée par le souffle du dragon. En mettant en marche tous ses sens, le compositeur de Malabourg a remonté à la vie, remis au monde à sa façon, délicatement, trois jeunes femmes pour l'amour d'une autre."

UN MONDE DANS UNE FIOLE
Perrine Leblanc est une écrivain québécoise née à Montréal en 1980. Diplômée en littérature de l'Université Laval et de l'Université de Montréal, elle travaille dans le milieu de l'édition depuis trois ans lorsque paraît son premier roman en 2010, L'homme blanc, une œuvre à la trame serrée et au style épuré dont l'action, pour se dérouler sur plus d'un demi-siècle, nous entraîne des camps staliniens jusqu'aux fosses communes de la Roumanie post-communiste. Elle fait paraître à l'automne 2011, dans la collection Blanche des éditions Gallimard, une nouvelle édition (première édition française) de L'homme blanc sous le titre Kolia.

Son deuxième roman, Malabourg, fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.
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ENTRE HÉRITAGE & LIBERTÉ

19 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

ENTRE HÉRITAGE & LIBERTÉ

"Né à Nice de parents algériens, Mourad voudrait se forger un destin. Son pire cauchemar : devenir un vieux garçon obèse aux cheveux poivre et sel, nourri par sa mère à base d'huile de friture. Pour éviter d'en arriver là, il lui faudra se défaire d'un héritage familial pesant. Mais est-ce vraiment dans la rupture qu'on devient pleinement soi-même ?"

Mourad Chennoun est le narrateur de cette histoire de famille et de transmission. Il est le fils d'un père cordonnier qui ne sait ni lire ni écrire, arbore des stylos Bic au revers de sa chemisette pour faire illusion et demande à son fils de lui lire le journal à voix haute "avec l'accent de journaliste" , et d'une mère dépeinte par sa fille aînée Dounia comme le prototype de la mère aimante mais insupportable, étouffante, culpabilisante et à fuir, tandis que sa fille cadette lui voue une admiration sans borne, recherche son approbation et la considère tout à la fois comme un modèle et un repère absolu. Mourad se retrouve donc tiraillé entre ses deux sœurs, et prisonnier de l'héritage familial... Narrateur à la fois immergé mais finement observateur, il raconte les péripéties de cette famille à la fois typique et hors du commun, leurs drames, leurs réconciliations, leurs fêtes, à travers des anecdotes souvent pleines d'humour.

Le clan explose lorsque Dounia, après avoir fait sa crise d'adolescence, refuse le mariage arrangé qui était envisagé, claque la porte et ne remet plus les pieds chez ses parents pendant dix. Et encore, quand elle réapparaît dans la vie des Chennoun, c'est via la Une des journaux : devenue avocate, la "jeune femme de 36 ans, issue de l'immigration algérienne, ambitieuse et déterminée", est désormais l'atout et la coqueluche de l'élite politique parisienne et se présente sur une liste électorale de droite. Symbole de la diversité – qui n'est pas sans faire fortement penser à Rachida Dati...

À l'opposé, Mina met ses pas dans ceux de sa mère. Elle épouse un homme qui lui donne trois enfants, s'installe à deux rues de ses parents et vient les voir tous les jours.

Toujours pris au milieu de ce tourbillon familial, Mourad le timide l'indécis et l'attentif, devient prof et est envoyé dans un établissement de banlieue "difficile".

Non seulement Faïza Guene a un sens aigu du récit mais elle a aussi un talent certain pour le portrait. Chacun de ses personnages est complexe, fascinant, puissant. Cette famille – qui pourrait être un peu la sienne – se révèle être sous la plume de Faïza Guene, le contexte idéal pour réaliser une chronique sensible et drôle, une comédie réaliste réjouissante, sans pesanteur et sans jugement, enrichie d'une belle réflexion sur l'héritage familial, la transmission parentale et sociale et qui pose par là même la question de la liberté.

Car on a beau avoir des envies d'émancipation, il faut toujours garder présent à l'esprit que "personne ne repart jamais de zéro, pas même les Arabes qui pourtant l'ont inventé"...

ENTRE HÉRITAGE & LIBERTÉ
Faïza Guène, née en 1985 à Bobigny, est romancière, scénariste et réalisatrice. 

Son premier roman, Kiffe Kiffe demain, a été l'une des meilleures ventes de l'année 2004 et a été traduit dans 26 langues.  Il a été vendu à 400.000 exemplaires en France.
En 2006, elle a publié Du rêve pour les oufs, puis, en 2008, Les Gens du Balto.

Son quatrième roman, Un homme ça ne pleure pas, fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre 2014.
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QUAND LA VIE EST JEU, IL SUFFIT DE VIVRE...

17 Avril 2014 , Rédigé par Vanille LN

QUAND LA VIE EST JEU, IL SUFFIT DE VIVRE...

"Vivre pour quoi ? Pour écrire des histoires. Pour écrire des histoires tant qu'on peut."

Le roman s'ouvre sur une scène de guerre au Tonkin, en 1951. Boy, le héros, est blessé. Il recoud lui-même sa plaie. Scène d'horreur. Deux combattants le rejoignent qui découvrent que Boy est une fille. Le lecteur, lui, se rend compte que la scène ne se déroule pas au Tonkin en 1951 mais en banlieue parisienne, aujourd'hui. Seule la blessure de Boy est bien réelle, ainsi que son auto-opération "comme une auto-fiction". Quelque chose a dérapé et Boy "est triste. Les histoires lui échappent. Elle ne parvient pas à les tenir. À les faire marcher droit."

Boy est le nom que donnait son écrivain de père à ses personnages inaboutis. Alors qu’il est réduit à un état végétatif par un accident cérébral, sa fille tente de continuer son travail et de donner corps à ses histoires au point de les vivre. "Elle ne peut pas expliquer son rapport aux histoires. Et surtout aux histoires de son père. Elle les joue pour qu'elles existent et qu'en existant elles viennent au secours du père, que les héros du père le tirent de là. Ce sont des êtres violents et courageux. Des êtres de parole..."

Boy joue pour sauver son père et pour exister, au risque de se perdre.

"Boy marche, elle vit. Mais elle n'arrive pas à se dire qu'elle vit. Elle survit, s'adapte. Si elle vivait... Au fond, elle ne sait pas ce qu'elle ferait si elle vivait. Elle a peur d'être dans une histoire. D'avoir quitté la réalité. D'être le personnage d'une histoire, sans le savoir. Ça fait peur. Très peur. Ce n'est pas la première fois. Elle lutte contre la panique. Elle se récite la check-list : « Je m'appelle Boy. Je suis une fille. Je suis la fille de mon père. Mon père existe. Je m'appelle Boy.»"

Boy ne sait pas qui elle est, ni où elle va. Elle cherche l'amour – d'un homme ? D'une femme ?... – et une raison de vivre. "Vivre sans être, ce serait une solution." Mais ce n'est pas possible. "Quand la vie est jeu, il suffit de vivre." Mais "la vie défile, bien plus complexe que les jeux."

Et les histoires s'échappent. Elles entraînent auteur, personnages et lecteur dans un tourbillon infernal. Impossible de les faire tenir, de les faire marcher droit.

Cette manière unique de faire marcher l'histoire de travers permet à Richard Morgiève de nous amener au cœur des pensées et de l'intime de personnes bousculées par la vie, disloquées par le violence du monde (symbolisée dans le récit par Bill, "la réincarnation du mal", "l'au-delà dans le présent"...). En transportant le lecteur dans un univers hyperréaliste quoique – parce que – baroque et fantasmagorique, en mettant en scène une symphonie fantastique pessimiste, l'auteur met en lumière, par contraste avec la noirceur du décor, les exclus magnifiques, combattants et finalement debout.

C'est un monde en miettes qui nous est présenté, "un monde d'images où il n'y a plus de place pour les souvenirs." Où "il faut tweeter pour exister". Où les gens ne sont plus perçus pour ce qu'ils sont mais par ce qu'ils donnent à voir d'eux-mêmes. Le virtuel envahit, contamine le réel, "les images se mêlent à nos existences et les modifient." Les avatars se confondent avec leurs créateurs, le cliché devient vérité. On pourrait lire entre les lignes la métaphore critique des réseaux dits "sociaux" et qui engendrent davantage de cynisme, de cruauté et de mensonge que de relations et de partages. Les personnages sont à la fois hyper-modernes, connectés, perdus entre virtuel et réalité, et symboles, comme l'ont été en leur temps les héros de Zola ou Victor Hugo, de leur époque malade et insensée. "Les questions, on n'y répond jamais. Il n'y a pas de réponse. La vie est absurde."

Boy porte à elle seule toutes les blessures du siècle. Elle "se sent encore plus morcelée qu'avant, elle est un patchwork." Elle "essaye de se souvenir de sa vie. Tout lui paraît non pas factice mais absurde, impossible, irréel." Elle ne sourit pas, ne sait pas comment vivre. " - Pas sûr que la vie existe. - La vie existe mais elle ment tout le temps." Flottant entre réel et virtuel, entre hommes et femmes, Boy est mouvante, protéiforme, elle "s’invente au fur et à mesure qu’elle vit". Vite. Les phrases sont acérées, tranchantes, nerveuses, habitées de peur et de désir mêlés.

Boy ne sourit pas, est toujours sur la défensive, est hantée par des cauchemars qui "fabriquent la réalité". Sans cesse, elle tente de survivre, de s'adapter, trop occupée à soigner son père grabataire et absent, trop débordée par cette colère intérieure qu'elle s'efforce de canaliser, trop accaparée par la recherche d'un amour total, absolu, trop grand et trop fort, qu'elle espère autant qu'elle redoute, mais qui, elle en est sûre au fond d'elle, la sauverait de tout et comblerait "la joie furieuse qu'elle a de vivre".

Car ce roman tragique et sombre aux allures de thriller, "roman épique sur décor sanglant" est avant tout un roman d'amour, déroutant, déstabilisant, incertain, éprouvant et par là même intense, passionné, incendiaire, magnifique.

QUAND LA VIE EST JEU, IL SUFFIT DE VIVRE...

Richard Morgiève, né à Paris en 1950, est écrivain, scénariste et acteur à ses heures. Il a essentiellement écrit des romans (25 dont 5 romans policiers) mais il est également l'auteur de plusieurs pièces de théâtre et il peint aussi.

Après une adolescence chaotique, il a exercé divers petits boulots de débrouille avant de publier, à compte d'auteur, son premier roman policier (Allez les verts) en 1980. À partir de ce jour, il ne cessera plus d'écrire, entamant véritablement son œuvre personnelle avec son premier roman de littérature générale, Des femmes et des boulons (Ed.Ramsay, 1987). Suivront ensuite, entre autres, Fausto (Robert Laffont, 1990), Ma vie folle (Ed.Pauvert, 2000), Vertig (Denoël, 2005), United Colors of Crime (Carnets Nord, 2012).

Boy fait partie de la première sélection du Prix Orange du Livre

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