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"C'EST PAR LA MER QUE TOUT EST ARRIVÉ..."

28 Août 2014 , Rédigé par Vanille LN

"C'EST PAR LA MER QUE TOUT EST ARRIVÉ..."

3 novembre 1954. À quelques jours de la fermeture définitive du centre d'immigration d'Ellis Island, dans la baie de New-York, le temps est venu pour son dernier gardien – et désormais unique occupant –, John Mitchell, de remonter le fil de ses souvenirs intimement liés à l'histoire et aux événements de ce lieu si particulier en écrivant un journal aux allures de mémoires.

Ellis Island, "l'île de l'espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et générateur à la fois qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l'ouvrier allemand, le rabbin polonais ou l'employé hongrois en citoyen américain, après l'avoir dépouillé de sa nationalité." C'est sur cette île que débarquent les migrants "avec leurs rêves posés là au milieu de leurs bagages", aspirant à un nouvel avenir, "le seul espoir d'une autre vie pour les tenir encore debout", faisant de ce lieu de transition une sorte de Babel où toutes les langues se font entendre et où le seul mot possédé en commun est : America. Un lieu qui concentre aussi en lui tous les espoirs et toutes les craintes puisque c'est ici que se décide l'entrée ou non sur le territoire américain. On pose aux migrants 29 questions ; de leurs réponses dépend leur avenir. Leur vie.

Isolé sur cette île au périmètre de laquelle son univers a fini par se restreindre, Mitchell voit resurgir tous les souvenirs accumulés au cours des quarante-cinq années passées là et qui ne cessent de le hanter. D'abord, Liz, son épouse, qui lui a fait connaître des moments de bonheur inoubliables mais est partie bien trop tôt et bien trop vite. Puis Nella, l'immigrante sarde auréolée de mystère et de désir, accompagnée de son jeune frère handicapé mental. Deux fantômes féminins, en qui s'entremêlent amour et tragédie, qui lui font ressentir douloureusement ses défaillances et éprouver une profonde culpabilité. Les parcours des migrants, les épisodes dramatiques de sa propre existence le confrontent à la vertigineuse question de la responsabilité de nos choix et du destin qui nous échappe inexorablement...

Les vies et les visages croisés eux aussi interpellent à la fois le regard et l'âme. "À trop vouloir oublier ce qui appartient en propre à chacun, c'est un peu de notre âme que nous laissons en chemin"... Forte est la tentation de généraliser des destinées qui, bien qu'elles se mêlent à un moment donné, n'en sont pas moins singulières, mais aussi d'oublier combien est éprouvant et brutal cet exil de la dernière chance. "Des malles, des cantines, des paniers, des valises, des sacs, des tapis, des couvertures, et à l'intérieur tout ce qui reste d'une vie d'avant, celle qu'ils ont quittée, et qu'ils doivent, pour ne pas l'oublier, garder dans un lieu fermé au plus profond de leur cœur afin de ne pas céder au déchirement des séparations, à la douleur de se souvenir des visages qu'ils ne reverront jamais. Il faut avancer, s'adapter à une autre vie, à une autre langue, à d'autres gestes, à d'autres habitudes, à d'autres nourritures, à un autre climat. Apprendre, apprendre vite et ne pas se retourner. Je ne sais pas si pour la plupart d'entre eux le rêve s'est accompli, ou s'ils ont brutalement été jetés dans un quotidien qui valait à peine celui qu'ils avaient fui. Trop tard pour y penser, leur exil est sans retour"...

C'est encore une fois sans grandiloquence ni pathos que Gaëlle Josse laisse s'exprimer et nous fait ressentir les émotions, les passions, les tourments les plus profonds et les plus intenses. Sa plume exigeante et ciselée est admirablement mise au service d'une narration tendue comme un fil d'équilibriste sur lequel les personnages avancent à petits pas, vacillent, hésitent et parfois trébuchent...

On est emporté par la beauté des descriptions – telle celle du steamer dans la baie, "d'abord un simple point, puis une boîte d'allumettes aperçue sur la ligne d'horizon, et peu à peu une silhouette qui se devine, se dessine avec plus de précision à chaque seconde, avec ses trois cheminées rouges alignées, l'angle aigu de la proue et la longue surface noire de la coque, surmontée d'une masse blanche ajourée, avec l'ensemble des ponts, des passerelles, des bastingages et des hublots" –, tant celle des paysages que des personnages et des sentiments.

L'émotion ressentie à la lecture de ce texte est d'autant plus forte que les histoires de ces migrants du siècle dernier ressemblent terriblement à celles des migrants, émigrants, immigrants d'aujourd'hui. C'est ainsi que ce sujet, ce récit s'est imposé à l'auteure lors de sa visite à Ellis Island, "lieu chargé du souvenir de tous les exils." et qu'elle a redonné vie à tous ses personnages avec subtilité, poésie et talent.

"S'il y a une chose que j'ai apprise de cette étrange aventure d'écriture, c'est avant tout celle-ci : la liberté de l'auteur, telle que j'ai pu l'éprouver, ne réside pas dans l'invention de figures, de décors et d'intrigues mais dans l'écoute et l'accueil de personnages venus un jour à ma rencontre, chacun porteur d'une histoire singulière, traversé par quelques-uns de mes questionnements, quelques-unes de mes obsessions. La liberté réside alors dans le choix de poursuivre, ou non, cette inexplicable rencontre, et de lui donner vie."

Un immense MERCI aux Editions NOTABILIA et à BABELIO pour ce roman reçu dans la cadre d'une opération "Masse Critique"
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PETITE MOSAÏQUE FAMILIALE

25 Août 2014 , Rédigé par Vanille LN

PETITE MOSAÏQUE FAMILIALE
"Gare de Philadelphie, 1923. La jeune Hattie arrive de Géorgie en compagnie de sa mère et de ses sœurs pour fuir le Sud rural et la ségrégation. Aspirant à une vie nouvelle, forte de l'énergie de ses seize ans, Hattie épouse August. Au fil des années, cinq fils, six filles et une petite-fille naîtront de ce mariage. Douze enfants, douze tribus qui égrèneront leur parcours au fil de l'histoire américaine du XXème siècle. Cette famille se dévoile peu à peu à travers l'existence de ces fils et de ces filles marqués chacun à leur manière par le fort tempérament de leur mère, sa froide combativité et ses secrètes failles."

Ce roman singulier et foisonnant s'ouvre sur un drame, la grave maladie puis la mort des deux premiers enfants d'Hattie, les jumeaux Philadelphia et Jubilee, emportés par une pneumonie face à laquelle l'amour et les soins de leur mère ont été impuissants. La douleur qui envahit alors cette dernière la brise à jamais. Le reste de son existence sera une lutte pour survivre à ce drame originel.

De 1923 à 1980, nous suivons le quotidien de cette femme et l'histoire d'un peuple à travers celui de sa famille, à travers des épisodes des vies de chacun de ses enfants. Chaque voix de ce chœur familial se fait entendre à son tour – Floyd le trompettiste de jazz ; Six le prédicateur imposteur ; Ruthie, l'enfant de l'adultère...et de l'amour ; Alice mariée à un riche médecin ; Franklin le soldat expatrié à Saïgon ; Cassie internée dans un hôpital psychiatrique sous les yeux de sa fille Sala... – et nous offre sa propre vision d'une mère admirée, détestée ou adorée. Car si Hattie peut apparaître comme une mère omniprésente, attentive, exemplaire, ses enfants la révèlent bien plus complexe, ne rêvant en secret que de fuir cette vie qu'elle subit, cette famille qui l'étouffe mais vers laquelle elle revient toujours, résignée, taiseuse, puissante et insaisissable.

L'écriture est forte, le roman dense, profond, vaste, mêlant adroitement Histoire et histoires personnelles. On regrettera seulement que les différents éclats de cette mosaïque ne soient pas assemblés en une composition plus harmonieuse de façon à former une grande et magnifique fresque familiale.

Il n'en demeure pas moins que le premier roman de cette jeune écrivain est à la fois assez ambitieux et plutôt prometteur.

Ayana MATHIS a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Férue de poésie, elle a suivi plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun, a travaillé comme serveuse puis fast-checker dans divers magazines et a vécu quelques temps en Europe. Publié en 2012 aux Etats-Unis, Les Douze Tribus d'Hattie est son premier roman.
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RÉALITÉ VIRTUELLE

25 Août 2014 , Rédigé par Vanille LN

RÉALITÉ VIRTUELLE
"Agoraphobe et schizophrène, Thomas Kilbride n'a pas quitté sa chambre depuis quinze ans. Sa seule ouverture sur le monde : son ordinateur, et l'application Whirl360, un site de cartographie en ligne dont il mémorise chaque détail, persuadés que ses connaissances pourront un jour servir à la CIA. Et puis, un jour, alors qu'il arpente virtuellement les rues de Manhattan, Thomas voit, il en est sûr, le visage d'une femme à la fenêtre, asphyxiée dans un sac plastique. Peut-on encore la sauver ? Doit-il prévenir la police ? Qui pour croire les propos d'un témoin aussi peu fiable ? Une seule personne peut l'aider : son frère Ray qui avait choisi de prendre ses distances avec la folie de Thomas. Cette fois pourtant... Et si Thomas avait réellement assisté à un meurtre ? Et s'il y avait un tueur en liberté ? Et si tout cela n'était que le début d'une terrifiante course-poursuite ?"

Dès les premières pages du roman, Barclay plonge son lecteur, avec Thomas, au cœur de l'histoire avant un flash-back qui introduit les autres personnages et tisse la toile d'une intrigue remarquable, s'appuyant sur la ténuité de la frontière entre réel et virtuel, dans un monde où certains logiciels permettent de voyager sans quitter sa chambre et de s'introduire dans la vie des autres sans qu'ils s'en aperçoivent. Le personnage de Thomas, dans un équilibre précaire entre folie et génie, contribue à maintenir l'intérêt d'un polar singulier qui aurait cependant gagné à être plus dense.

En effet, la multiplicité des personnages, des histoires et des possibles desservent en définitive le roman et émoussent le suspense en ralentissant le rythme de la narration. La profusion de détails, parfois superflus, finit par lasser le lecteur...

Si l'on aime à être dérouté et intrigué, emporté vers différentes pistes plus ou moins envisageables, en revanche, il est désagréable d'être égaré dans une nébuleuse parfois fouillis et dont on peine à voir la justification tant les liens entre les épisodes semblent parfois plus qu'improbables.

Cela est d'autant plus dommage que cette transposition libre au XXIème siècle du "Fenêtre sur cour" d'Hitchcock est, dans l'idée, pour le moins originale, inventive, intelligente. Il manque au scénario une atmosphère plus prenante, du frisson, de l'intensité pour un faire un polar passionnant plutôt qu'un roman éparpillé.

Dommage.

Véritable star aux Etats-Unis et en Angleterre, Linwood BARCLAY a fait une entrée spectaculaire dans le club très fermé des grands maîtres du thriller. Après Cette nuit-là (2009), Les Voisins d'à côté (2010), Ne la quitte pas des yeux (2011), Crains le pire (2012) et Contre toute attente (2013), Fenêtre sur crime est son sixième roman à paraître chez Belfond. Il est également l'auteur de Mauvais pas (2012) et Mauvais garçons (2013), la série mettant en scène le personnage de Zack Walker.
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"POURQUOI ÉCRIRE SA BIOGRAPHIE ?"

25 Août 2014 , Rédigé par Vanille LN

"POURQUOI ÉCRIRE SA BIOGRAPHIE ?"
"J'étais très émue le jour de la rentrée en me trouvant en présence de cette quarantaine d'enfants de tous âges dont les plus grands étaient presque des adolescents. Je remarquai leur attitude fière, parfois grave et je compris qu'ils ne s'en laisseraient pas conter […] Ces enfants avaient souffert, étaient mûris avant l'âge. Jamais ils ne me diraient qu'ils étaient juifs : ils voulaient et savaient garder leur secret." Gabrielle Perrier

Le 6 avril 1944, à Izieu, 44 enfants âgés de 5 à 17 ans et leurs 7 moniteurs sont emmenés par des soldats allemands, sur ordre de Klaus Barbie. Gabrielle Perrier est leur institutrice, elle a 21 ans. Elle n'assiste pas à la rafle, en ce début de vacances de Pâques. Mais ce jour-là, son monde s'effondre. Elle s'en voudra de ne pas avoir eu conscience du danger que couraient les enfants de la colonie. Modeste, discrète, elle dissimulera son chagrin en se réfugiant dans le silence jusqu'au procès de Klaus Barbie, quarante-trois ans plus tard. Enfin, elle pourra porter le deuil de ses élèves morts à Auschwitz.

En cette année de commémorations, les écrits sur les Première et Seconde Guerres mondiales ne manquent pas et force est de constater qu'au nom du devoir de mémoire, on fait parfois parler malgré eux des témoins qui n'en demandaient pas tant. Celle que l'auteure – par ailleurs membre du comité scientifique de la maison d'Izieu... – nomme "l'institutrice d'Izieu" est toute sa vie restée "discrète, silencieuse, anonyme", refusant tout interview et n'ayant elle-même jamais écrit sur son histoire. Elle n'a jamais rien réclamé, ni revendiqué, choisissant de se tenir en retrait, elle qui, si elle a côtoyé durant quelques mois les enfants martyrs, n'était pas présente lors de la rafle et ne sait donc rien de ce qui s'est passé. Elle ne sait que son ressenti intime, sa douleur personnelle, indicible et donc muette. L'auteure par conséquent n'a que bien peu de matières pour son récit, au mieux des faits administratifs relatifs à la nomination de Gabrielle à Izieu, quelques témoignages de personnes qui l'ont connue, ce que d'autres ouvrages ont relatés de cette période et de cet événement... Et surtout, pour une bonne moitié du livre, tout ce qui a trait à la traque puis au procès de Klaus Barbie. Tout ce dont Gabrielle se souvenait, elle l'a résumé en une vingtaine de pages, et puis il y a les lettres, les articles conservés, son témoignage au procès mais en ce qui concerne les pensées et sentiments de Gabrielle Perrier, cela relève de la fiction, de l'extrapolation romanesque puisque elle-même a souhaité garder secret ce qui relevait de son intimité et de sa douleur. "Pourquoi écrire sa biographie ?" demande l'auteure dans sa préface ; et de répondre : "parce que l'institutrice est restée discrète, silencieuse, anonyme..."

En lisant le récit, on ne cesse de se poser cette question, "pourquoi écrire cette biographie ?" – qui qui n'en est pas vraiment une – et la réponse en refermant l'ouvrage est bien différente de celle par laquelle l'auteure a tenté de se justifier. Pourquoi aller enquêter sur une femme qui a refusé tout entretien précisément parce qu'elle avait choisi la discrétion et l'anonymat ? Pourquoi forcer et inventer la parole d'une femme qui avait préféré le silence ?

D'autant que dans cet ouvrage, seule est émouvante la liste des enfants et moniteurs déportés de jour d'avril 1944. Les noms égrenés suffisent à ne pas oublier.

"Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu'honorer celle des gens célèbres". Et il faut parfois savoir le faire différemment qu'avec une sorte de biographie...

Dominique MISSIKA est écrivain, directrice éditoriale des éditions Taillandier et productrice extérieure à France Culture. Elle est membre du comité scientifique de la maison d'Izieu, présidé par Serge Klarsfeld.
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