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SOUFFRIR EN MUSIQUE

12 Octobre 2015 , Rédigé par Vanille LN

SOUFFRIR EN MUSIQUE
"Céline est privée de nourriture, battue des années durant, enfermée. Elle craint chaque week-end pour sa vie, travaille, travaille encore, pour briller et jouer les pianistes prodiges en gardant le secret sur l’horreur de sa vie familiale et, autour d’elle, un silence assourdissant.

Comment suspecter l’horreur de la servitude sous les atours de l’excellence ? L’exigence absolue de la perfection qui devient justification de tous les excès et de tous les abus et qui mystifie l’entourage d’autant plus facilement que cette esclave n’est pas affectée à une tâche de souillon mais à une production artistique réservée aux élites ?"

Alors qu'il est synonyme d'harmonie, de légèreté, de beauté et qu'il ne devrait jamais être que cela, le piano n'a pas été pour Céline Raphaël un instrument de musique mais un instrument de torture. De l'âge de 3 ans jusqu'à 14 ans, elle a dû rester enchaînée à son piano, soumise à un père qui voulait à tout prix faire d'elle un prodige. À tout prix, y compris à coups de ceinture, de privations et d'humiliations.

En lisant son récit, on peine à imaginer non pas que tout est vrai mais que cela a pu se passer aussi longtemps dans l'indifférence générale. On peine à comprendre comment Céline a pu endurer tout cela et survivre. Et renaître. Et réaliser son rêve – devenir médecin pour soigner les autres. On peine à croire que personne n'a jamais rien vu, deviné, soupçonné. Que personne n'a jamais rien dit.

Lorsqu'à deux ans et demi, Céline se voit offrir un piano, on ne peut que se dire que, même si elle est sans doute encore un peu jeune, c'est un cadeau magnifique et que, dès que ses petits doigts auront un peu grandi, elle pourra jouer de cet instrument. D'ailleurs, le piano n'est-il pas installé dans la salle de jeux ?

Sauf que le rêve de musique va rapidement tourner au cauchemar. À 2 ans et demi, les premières notes. Et à 5 ans, les premiers coups. "Bientôt je ne serai plus rien. Cassée. Je vais peu à peu devenir un être incapable d'exprimer la moindre opinion, incapable de dire non, de dire stop, de dénoncer. J'étais à 2 ans une explosion de curiosité, et quelques années plus tard je serai uniquement focalisée sur ma survie. Les touches d'ivoire, rigides, et la noirceur de mon piano allaient devenir mon seul horizon."

Paradoxalement, le fait qu'elle soit douée ne va faire qu'empirer les choses et augmenter le niveau d'exigence de son père. Leur déménagement en Allemagne révèle chez lui une véritable obsession pour la perfection qui va se traduire par le recours aux châtiments corporels et psychologiques. Les premiers coups meurtrissent non seulement la peau mais aussi l'esprit de la petite fille de 5 ans : "je venais de perdre mon père et l'amour de mon père. Je découvrais progressivement la peur de l'après et prenais conscience à cet instant-là qu'à tout moment je pouvais mourir. Mourir d'angoisse, mourir de douleur, mourir sous les coups."

À partir de là, son quotidien ne sera plus jamais marqué – dans tous les sens du terme – que par la peur et la souffrance. Pourtant, elle obtient le premier prix d'un concours national à 8 ans, pose en petit prodige de la musique dans le journal La Montagne… et travaille jusque tard dans la nuit Chopin et Mozart. Les jours de concours, son père se montre prévenant, attentionné, fier. Mais dès le lendemain, les sessions interminables au piano, les coups et les humiliations reprennent. Rien n'est jamais assez et la petite fille est privée de nourriture, enfermée dans la cave, ses cheveux sont régulièrement rasés, les quelques objets qu'elle possède sont méthodiquement détruits. Pour la soumettre et briser définitivement toute résistance. "Je t'aurai. T'en crèveras, mais je t'aurai !" lui lance-t-il un jour.

La mère laisse faire, impuissante, tétanisée, totalement sous l'emprise de son mari. Le silence est tout aussi assourdissant et l'indifférence tout aussi grande dans l'entourage : médecin de famille, professeurs de piano, enseignants, personne ne semble rien remarquer ni de la maigreur squelettique de Céline ni de ses absences à répétition. Bien au contraire, certains enseignants lui reprochent son absentéisme et lorsqu'un coup plus violent que les autres l'a fait tomber de son tabouret et provoque un œdème du genou, les médecins parlent d'automutilation, de syndrome de Münchhausen mais aucun n'envisage un seul instant la maltraitance. Parce que les préjugés ont la vie dure et qu'il est impensable pour la plupart des gens, médecins compris, que "de telles choses" aient lieu dans une famille aisée et bourgeoise – les "Cosette", c'est bien connu, n'existent que dans les familles pauvres et défavorisées…

Il faudra toute l'attention, la patience et l'obstination d'une infirmière scolaire pour que le destin de Céline bascule enfin. Pour que quelqu'un réagisse enfin à ses 45 heures de piano hebdomadaires et à ses 38 kg. "Je dois la vie à cette femme. Très vite, je ne pouvais plus me passer de nos rendez-vous. Grâce à elle, j'avais un sentiment d'invincibilité. Elle était comme une force magique qui m'empêchait de mourir quand je rentrais chez moi, le week-end." L'infirmière va peu à peu apprivoiser la jeune fille de 14 ans, l'écouter, l'amener à se confier puis à faire des constats de coups et, enfin, un signalement à la police. Céline est alors retirée à sa famille, placée sous X, d'abord en hôpital puis dans une famille d'accueil, puis dans un foyer pour… jeunes délinquantes ! Le parcours est ubuesque et les lieux totalement inappropriés – comme si aucune solution n'existait. Obligée de se lever à 4h30 pour aller au lycée, elle finit par choisir de retourner chez ses parents, le temps d'obtenir une bourse et donc son indépendance, pour elle et pour sa sœur Marie. Forte du statut de victime qui lui a été reconnu et de la phrase lapidaire de la procureure qui a qualifié son père de "minable", Céline a gagné en confiance. Elle est prête à tout pour réaliser son rêve de devenir médecin, y compris revenir auprès de celui qui lui a fait tant de mal et qui n'aura finalement été condamné qu'à deux ans de prison avec sursis, dix-huit mois de mise à l'épreuve avec injonction de soins, ce qui paraît dérisoire au regard de ce qu'il a fait subir à sa fille

Elle aurait pu en mourir. Elle aurait pu être brisée à jamais. Non seulement elle a survécu mais en plus elle a accompli ce qu'elle souhaitait : devenir médecin pour soigner les autres et militer pour un engagement politique en faveur de la protection de l'enfance. À cet égard, son livre est d'ors et déjà une remarquable contribution. Loin de tout pathos, le récit, fort, dérangeant, âpre, est à l'image de son titre : sobre, précis, pudique. Il montre que la maltraitance n'a pas de milieu de prédilection. Il invite à oser ouvrir les yeux et briser la loi du silence. Il permet de rappeler que deux enfants par jour meurent en France des suites de maltraitance et que "dans la plupart des cas, on aurait pu agir et on ne l'a pas fait". Il engage les professionnels de santé et les personnels scolaires à se former, à s'interroger, à se renseigner et à agir.

De cette enfance fracassée, Céline a conservé un corps émacié et sans doute beaucoup de fêlures intérieures que l'on devine malgré son éblouissant sourire et ses yeux pétillants. Mais elle a survécu. Mieux que cela, elle s'est épanouie, elle a tracé son propre chemin, elle a réinventé sa vie. Et elle a redécouvert la musique et son véritable pouvoir en jouant dans un service de soins palliatifs : "ce jour-là, j'ai compris ce qu'était vraiment la musique. J'ai compris que j'avais le don d'apaiser les souffrances l'espace d'un morceau. J'ai compris que ce piano qui m'avait fait tant souffrir pouvait donner un peu de bonheur aux autres. (…) Aujourd'hui, ma vie est belle. Je fais un métier que j'aime profondément, je vis avec un conjoint que j'aime passionnément et je profite des petites richesses que chaque jour peut m'offrir. Plutôt que de nier mon passé, j'ai choisi de m'en servir pour que les choses évoluent, pour les autres."

SOUFFRIR EN MUSIQUE
Céline RAPHAËL est docteur ès sciences, auteure d'une thèse en cancérologie et médecin en soins palliatifs dans un grand hôpital parisien.

Elle milite pour un engagement politique en faveur de la protection de l'enfance et une meilleure formation des professionnels de santé au repérage de la maltraitance.
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"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"

4 Octobre 2015 , Rédigé par Vanille LN

"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"
"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L.
L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser."

Les premières pages de D'après une histoire vraie racontent l'histoire d'une femme qui ressemble à s'y méprendre à l'auteure elle-même. Comme Delphine de Vigan, la narratrice, qui dit "je", a écrit quelques années auparavant un livre devenu best-seller sur sa mère bipolaire, qui s'est suicidée (Rien ne s'oppose à la nuit). Le marathon des dédicaces, salons littéraires, rencontres avec les lecteurs et autres invitations multiples et variées, l'ont littéralement menée à l'épuisement, jusqu'à ne plus pouvoir, un jour de signature, accorder un autographe supplémentaire à une lectrice arrivée un peu trop tard.

À cette immense lassitude, à ce début de dépression viennent s'ajouter des lettres anonymes accusatrices et menaçantes, lui reprochant d'avoir bâti son succès et sa célébrité sur la mort de sa mère. C'en est trop. Ecrire devient alors impossible à la narratrice. Et non seulement son inspiration se tarit mais pire, elle devient incapable d'écrire le moindre mot, même pour rédiger un mail ou remplir un document administratif.

Lors d'une soirée chez une amie, l'héroïne du roman rencontre "L.", qui ne sera jamais désignée que par cette initiale. L'entente et même l'amitié entre les deux femmes sont immédiates. "L." comprend Delphine mieux que personne. Et lui devient d'autant plus indispensable que la narratrice se retrouve alors fréquemment seule : ses deux grands enfants partent faire leurs études, la plupart de ses amis sont en province et son compagnon est souvent absent, très occupé par ses émissions littéraires et la réalisation de documentaires à l'étranger.

"L" va alors prendre soin d'elle, tout faire pour elle, allant jusqu'à répondre à sa place à son courrier, tout ceci pour lui rendre service, bien évidemment. Toujours pour son bien, "L" pousse Delphine à écrire un roman selon le seul principe qui, d'après elle, vaut en littérature : celui de la réalité crue. "L." en a d'ailleurs fait son propre métier, elle qui rédige, sans apposer son nom, des autobiographies d'actrices célèbres ou des témoignages de femmes martyrisées.

Mais jusqu'où ira "L", qui s'impose, qui s'installe, qui s'insinue dans chaque aspect de la vie de Delphine ? Le lecteur, comme l'entourage de Delphine en vient peu à peu à douter des intentions véritables de "L". Veut-elle la soutenir ou la manipuler ? Pallier un manque ou faire le vide autour d'elle ? L'aider à revivre ou lui dérober sa vie ?

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On pourrait paraphraser l'auteure en disant : "qu'écrire après ça ?" ou plus précisément : "qu'écrire après une telle lecture ?"

Cela pourrait passer pour une esquive un peu facile de blogueuse dépassée mais il est des livres si troubles, si subtilement menés, si "périlleux" qu'on se demande dans quel mesure le moindre mot de commentaire à son sujet n'apparaîtrait pas comme absolument dérisoire et totalement superflu… Et dans quelle mesure il ne serait pas plus pertinent de se contenter d'une simple injonction : "Lisez-le ! Plongez dans ce récit d'après une histoire vraie, laissez-vous emporter, submerger, dérouter ! Et n'espérez pas parvenir à distinguer ce qui relève de la "pure fiction" de ce qui appartient à l'autobiographie !"

Car "même si cela a eu lieu, même si quelque chose s'est passé qui ressemble à cela, même si les faits sont avérés, c'est toujours une histoire qu'on raconte. On se la raconte. Et au fond, l'important, c'est peut-être ça. Ces toutes petites choses qui ne collent pas à la réalité, qui la transforment. (…) Ce qui nous intéresse, nous fascine, ce n'est peut-être pas tant la réalité que la manière dont elle est transformée par ceux qui essayent de nous la montrer ou nous la raconter. C'est le filtre posé sur l'objectif."

Et qu'importe finalement "l'accent de vérité", ce certificat de prétendue authenticité qui en aucun cas ne rend le livre meilleur. On sait bien que toute œuvre porte en elle une part de son créateur. Que l'on met de soi dans l'écriture. De soi, des autres, du vrai – si tant est que l'on puisse atteindre quelque chose qui y ressemble – et de l'imaginaire. Et c'est cela aussi qui fait la beauté et la richesse d'un livre.

Certains lecteurs vont aimer pister la vie de l'auteure à chaque mot ; d'autres préfèreront penser que tout est inventé.

Mais quoi qu'il en soit, "vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d'un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu'invention, travestissement, imagination. Je pense que n'importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu'il vous raconte a eu lieu. Et je vous mets au défi – vous, moi, n'importe qui – de démêler le vrai du faux. "

C'est l'une des grandes forces de ce roman, sans cesse en équilibre entre réel et fiction : pousser à son extrême limite la réflexion sur le "Vrai" en littérature, ceci au fil d'un récit haletant, magistral, "périlleux et formidable" parfaitement maîtrisé de bout en bout, et dont la tension digne de Hitchcock fait retenir son souffle au lecteur, jusqu'à l'astérisque final et même au-delà…

"SI RIEN N'EST VRAI ALORS TOUT EST POSSIBLE"
Romancière et réalisatrice, Delphine de Vigan est l'auteure de sept romans dont Jours sans faim, No et moi (Prix des Libraires), Les Heures Souterraines et Rien ne s'oppose à la nuit (Prix du Roman Fnac, Grand Prix des Lectrices de Elle, Prix Renaudot des Lycéens et Prix du Roman France Télévisions).

Elle a co-écrit le scénario du film de Gilles Legrand "Tu seras mon fils"et réalisé un long-métrage, "À coup sûr".

D'après une histoire vraie a été récompensé par les Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens
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