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C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...

18 Janvier 2016 , Rédigé par Vanille LN

C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...
« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »

1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Dans le contexte actuel où le "drame des migrants" fait malheureusement trop souvent la Une des médias, le roman de Pascal Manoukian résonne aussi tristement que justement. Bien avant les colonnes de réfugiés syriens et les bateaux naufragés en Méditerranée, l'auteur a choisi de raconter l'histoire de quatre clandestins arrivés en France en 1992.

Nous suivons donc Virgil, Chanchal, Assan et Iman dans leur lutte quotidienne pour survivre, coûte que coûte, puisqu'aucun retour en arrière n'est possible… Chacun est parti en exil pour des raisons différentes. Virgil le Moldave a quitté la misère de son pays pour tenter d'offrir une autre vie à son épouse et à ses enfants ; Chanchal, le Bangladais, a été "choisi", comme c'est la tradition, par sa famille, pour réussir en Europe et nourrir tous ses frères et sœurs qui (sur)vivent dans un bidonville entre des murs en tôle. Enfin, il y a Assan, le Somalien, qui a fui la guerre civile et la montée de l'islamisme, pour se sauver et sauver sa dernière fille, Iman des atrocités de son pays.

À travers les destins croisés de ces quatre personnages, qui vont se retrouver à Villeneuve-le-Roi, nous partageons la lutte quotidienne discrète, silencieuse, obstinée, de ces migrants que l'on croise si souvent sans les voir. "Aucun Français n'a idée que des endroits comme ça existent au pied de chez lui. Ça [sent] la survie, la violence, le chacun pour soi". Nous prenons enfin conscience, violemment, de leurs conditions de vie terribles, entre squats, petits boulots dangereux et inhumains, campements illégaux ou "terriers" en forêt… "Trois choses importantes quand on est clandestin. Conserver de bonnes dents pour se nourrir de tout, avoir des pieds en bon état pour être toujours en mouvement, se protéger du froid et de la pluie pour rester vivant. Le reste est superflu. La propreté, l'estime de soi, l'apparence, le confort, il faut renoncer à tout."

Renoncer à tout, y compris souvent à la solidarité, la lutte permanente pour survivre imposant le chacun-pour-soi et la résurgence d'un instinct quasi animal. Et pourtant, malgré leurs différences d'origines, de religions, d'âges, les quatre personnages "échoués" à Villeneuve-le-Roi vont se soutenir, s'entraider, partager. Ils vont rencontrer aussi des gens prêts à leur tendre la main, conscients que s'ils ne peuvent pas aider tous les migrants, ils peuvent quand même en aider quelques-uns… Et qui, ce faisant, acquièrent la certitude que "tout ce qui n'est pas partagé perd beaucoup de son goût".

Ancien reporter de guerre, aujourd'hui à la tête de l'agence Capa Press, Pascal Manoukian nous offre avec Les Echoués un roman documenté, à la fois réaliste et poétique, violent et bouleversant, sans concession et plein d'humanité, qui incite les lecteurs à s'identifier aux migrants dans leur "course d'obstacles entre désespérés". Sans tomber dans le piège des "bons sentiments" ni dans celui du cynisme, Pascal Manoukian réussit à donner un visage, un regard, une existence à tous ces exilés qui en sont trop souvent privés. Parce que "c'est ça aussi, l'exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d'une vie et qui brusquement s'effacent jusqu'à ne plus exister pour personne"…

C'EST ÇA AUSSI, L'EXIL...
Pascal Manoukian est journaliste grand reporter, il a couvert la plupart des grands conflits qui ont secoué la planète entre 1975 et 1995.
Il est directeur éditorial de l'agence de presse Capa et auteur.

En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Les Échoués est son premier roman.

Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux ! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer, nous sommes les pionniers, les plus courageux. Vous verrez, bientôt des milliers d'autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l'on traite les hommes comme des bêtes. Il n'y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu'il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez nous. Vous n'y pouvez rien, croyez-moi, ce qui vous gratte aujourd'hui n'est rien à côté de ce qui vous démangera demain.

Les Échoués - page 268

#MRL15 #PriceMinister

Merci à PriceMinister et aux Editions Don Quichotte qui m'ont permis de découvrir ce roman si important...

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