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"LE TREMBLEMENT D'UNE FLAMME DANS LA NUIT"

21 Mars 2016 , Rédigé par Vanille LN

"LE TREMBLEMENT D'UNE FLAMME DANS LA NUIT"
Deux récits se dessinent dans L’ombre de nos nuits, avec au centre un tableau de Georges de La Tour. En 1639, plongé dans les tourments de la guerre de Trente Ans en Lorraine, le peintre crée son Saint Sébastien soigné par Irène. De nos jours, une femme, dont nous ne saurons pas le nom, déambule dans un musée et se trouve saisie par la tendresse et la compassion qui se dégagent de l’attitude d’Irène dans la toile. Elle va alors revivre son histoire avec un homme qu’elle a aimé, jusque dans tous ses errements, et lui adresser enfin les mots qu’elle n’a jamais pu lui dire. Que cherche-t-on qui se dérobe constamment derrière le désir et la passion ?
En croisant ces histoires qui se chevauchent et se complètent dans l’entrelacement de deux époques, Gaëlle Josse met au cœur de son roman l’aveuglement amoureux et ses jeux d’ombre qui varient à l’infini.
Après le succès du Dernier gardien d’Ellis Island, prix de littérature de l’Union européenne 2015, Gaëlle Josse poursuit avec ce cinquième roman son exploration des mystères que recèle le cœur.

Chaque roman de Gaëlle Josse est un bijou de poésie, de délicatesse et de subtilité. L'ombre de nos nuits ne fait pas exception qui, dans la veine des magnifiques Heures silencieuses, se réfère à un tableau, le "Saint Sébastien soigné par Irène" de Georges de La Tour. Entre contemplation et médiation, deux histoires alors s'entremêlent et résonnent à quatre siècles d'intervalle.

Nous pénétrons tout d'abord dans l'atelier du peintre lorrain Georges de La Tour, à l'instant où il va commencer une nouvelle toile, en 1639 : "ce vertige, à chaque fois, devant cette surface vierge. Tout y est possible. Elle attend le geste, la main accordée au souffle, comme une fécondation. Et cette question, la même depuis si longtemps. Saurai-je donner vie aux scènes qui m'apparaissent en songe ? Je regarde les bâtons de fusain posés à côté de moi, alignés, pour l'esquisse de la scène. À chaque fois, cette hésitation. La trace de la main, le contact avec la toile. Éternelle initiation. Comme on approche un corps qui s'offre pour la première fois. Découvrir comment il va réagir, frissonner, trembler, gémir. Deviner quel est son secret, sa joie, sa blessure. Éprouver cette sensation qui ne peut être qu'une seule fois et disparaît dans le geste qui l'accomplit. Le geste de la connaissance."

Puis nous faisons la connaissance d'une femme, au Musée des Beaux-Arts de Rouen, en 2014. Entrée par hasard en attendant l'heure de son train, elle se retrouve face au "Saint Sébastien" de Georges de La Tour et la contemplation du tableau fait ressurgir en elle des sentiments et des souvenirs qu'elle avait presque oubliés, ceux d'une histoire d'amour douloureuse et d'une rupture jamais tout à fait cicatrisée : "Tu vois, B., c'est ainsi que je t'ai aimé. Comme cette jeune femme penchée sur ce corps martyrisé, à tenter de retirer cette flèche qui t'a blessé. J'aurais voulu que tu le saches mais il est trop tard, maintenant. Peut-être l'as-tu deviné, ou ne voulais-tu pas le savoir."

En parallèle à la composition du tableau, la femme qui le contemple remonte le fil de cette relation qui l'a tant marquée. Elle s'adresse à son ex-amant, trouvant enfin les mots qui lui avaient manqués : "Tu es là, avec toute notre histoire et je n'ai pas le choix. Elle déferle trop vite, trop fort pour que j'aie le temps de me mettre à l'abri, comme la mer qui se retire loin et revient en noyant tout sur son passage. Ni grâce ni merci pour la vie qui s'y trouve. (…) Tu étais là, comme le centurion de ce tableau. Comme lui, tu m'avais abandonné ton corps et ton âme souffrante, tu t'étais laissé aimer, avec négligence. Ce n'était pas de l'indifférence, mais tu t'étais prêté à mon amour sans le vouloir vraiment."

Entre les affres de la création et celles d'un amour mal partagé, les deux histoires se répondent, s'éclairent, s'enrichissent, comme en un vibrant diptyque. Et comme toujours chez Gaëlle Josse, ce qui se glisse entre les mots, ce qui se donne à entendre et à ressentir est plus intense et plus beau que ce que l'on perçoit d'abord. Par petites touches discrètes, sensibles, du bout du pinceau et de la plume, elle nous invite à entrer dans l'intimité des cœurs et des âmes, non pour comprendre mais pour vibrer à l'unisson de ses personnages.

Le tableau de Georges de La Tour, empreint de cette lumière si particulière qui habite ses toiles, semble servir de révélateur à celle qui, des siècles plus tard, le contemple.

Avec des mots choisis, sobres, sensibles, émouvants, Gaëlle Josse nous offre un récit somptueux, plein de grâce et de beauté, où se mêlent amour et création artistique, joie profonde et douleur insondable, don de soi et incommunicabilité, et au terme duquel un quadruple impératif retentit et nous interpelle : "Relève-toi ! Élance-toi ! Écoute-toi ! Danse !"

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